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vendredi 24 avril 2020

24 Avril 1789 : Émeute de la faim à Orléans racontée par Jeanne-Victoire Dellezigne, apprentie et ouvrière.

 Article publié le 24/04/2025. L'insertion d'images générées par IA constitue un test.

Image généré par l'IA Gemini de Google.

    Elle s’appelait Jeanne-Victoire Dellezine. C’était une femme du peuple, une ouvrière. Le 22 avril 1789, elle commença un journal qu’elle tient jusqu’au 15 avril 1797, journal qui est conservé aux archives du département du Loiret. Le style est maladroit et l’orthographe souvent fantaisiste comme c’est souvent le cas à l’époque (y compris chez les plus éduqués), mais ce document est précieux, car bien peu de gens de sa modeste condition ont laissé de tels témoignages de l’époque révolutionnaire.

    Son journal est conservé aux archives du département du Loiret, qui en publie quelques extraits en ligne. Vous pouvez y accéder en cliquant sur l'image ci-dessous :

 

Contexte historique.

    La notice présentant le document ne semble pas s’étonner du fait qu’une femme d’une condition si modeste puisse laisser un tel témoignage. C’est pourtant assez exceptionnel. Même si Orléans se trouve dans l’une des quelques régions de France où un plus grand nombre de gens savaient lire et un peu écrire (85 % de la population était analphabète sous l’Ancien régime), la plupart des témoignages que l’on a conservé viennent plutôt de bourgeois (majoritairement masculins).

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    La notice précise où elle habitait, au 41 rue du Tabour, non loin des lieux évoqués dans l'extrait (place du Martroy, rue du Bœuf-Saint-Paterne…), mais pas où elle travaillait. Orléans était en effet une ville ouvrière en 1789. Le Duc d’Orléans, cousin du roi Louis XVI, y avait créé en 1787 une importante usine de filature qui avait employé jusqu’à 800 personnes. A noter qu’en 1790, sur 400 ouvriers qui y travaillaient 45 % étaient des enfants de 5 à 16 ans. On imagine mal ces ouvriers travaillant 12h par jour, avoir le loisir de tenir un journal. Jeanne Victoire était peut-être uen apprentie ouvrière chez un petit artisan ?

    Lire cet article sur les réalisations industrielles du Duc D’Orléans : "Capitaine d'industrie, le Duc d'Orléans achète aux frères Milne les droits sur leurs machines."

Plan de la ville d'Orléans en 1705
La Grand Rue deviendra la rue du Tabourg (tambour)
Un second pont sera construit sera construit entre 1748 et 1763.

Émeutes frumentaires.

    Cet extrait de son journal relate plusieurs journée d’émeutes frumentaires qui ont eu lieu du 24 au 28 avril à Orléans. Les émeutes frumentaires étaient des émeutes de la faim provoquées par le manque de grains et parfois même par la simple peur du manque. L’historien Hyppolite Taine a dénombré plus de 900 émeutes frumentaires en France entre 1786 et l’été 1789, dont 300 depuis le début de l’année 1789 ! Le pain manque en effet et quand il y en a, il est bien trop cher. En 1789, le repas quotidien d’un ouvrier parisien étant composé d’une miche de pain de 4 livres (2 kg), qui ne coûtait plus 8 sols, comme en 1750, mais 14 sols. Pour se nourrir les 365 jours de l’année, l’ouvrier avait donc besoin de 5 110 sols. Son salaire étant de 20 sols par jour, en travaillant 207 jours, il gagnait 4 140 sols. Bien qu’il travaillât 25 jours de plus qu’en 1750, pour se nourrir chaque jour, il lui manquait 970 sols ! 

Émeute frumentaire
(Image généré par l'IA Gemini de Google)

    Ce manque de grain, cause de disettes et de révoltes fut un problème récurant de la fin du 18ème siècle, et le principal élément déclencheur de la Révolution française. Plusieurs problèmes en étaient la cause, de mauvaises conditions climatiques (hivers exceptionnellement rigoureux et orage dévastateur du 13 juillet 1788), mais aussi une agriculture aux rendement médiocres (En France on ne récoltait que 5 grains pour 1 semé, alors qu’en Angleterre on en récoltait 12 pour 1 semé) et une gestion politique et économique défaillante (alors qu’il fallait 15,25 livres pour acheter un quintal de blé en 1750, il en fallait 29 en 1789, soit une hausse de 90,2 %). A noter également que de 1700 à 1789, la population du royaume était passée de 21 à 28,6 millions d’habitants, soit une hausse de 36,2 % !

    Voici les 5 premières pages du journal, publiées sur le site des archives départementales du Loiret (La retranscription suit en-dessous.) 


    Retranscription proposée sur le site des archives départementales (quelque peu modernisée afin d’en faciliter la lecture).

"Journal Orléanois Commencé le vingt deux avril Mil sept cent quatre vingt neuf Année de tristesse de partout.

Quatre vingt huit (1788) a été bien triste et bien fâcheux.

Au mois de juillet, à cause d'un orage qu'il y a eu un dimanche au matin, cet orage était mêlé de grosse grêle qui a couché tous les blés

de plusieurs paroisses, impossible d'en retirer la paille.

Son hiver a été bien frais et bien neigeux car la rivière a été glacée toute entière pendant quelques jours…

Quatre vingt neuf (1789) a été aussi froid, la rivière a été aussi glacée mais bien plus forte(ment) car la glace avait quatre pieds (1m20 environ) de profondeur ; le dix-huit de janvier, la (débâcle) est venue par une grande crue qui a fait fendre la glace et l'a jetée sur le rivage qui a crevé les levées à plusieurs endroits et a inondé plusieurs bourgs et villages, surtout Saint-Denis-en-Val, Mareau, Olivet, Saint-Mesmin qui y avait tout perdu leurs biens sans pouvoir le retirer.

En attendant que le cours des eaux fut passé, plusieurs sont venus en ville avec leurs vaches et loger chez leur bourgeois et ceux qui n'en avaient pas allaient chez ceux de leur connaissance ou bien à l'Hôpital Général.

« Tournez la feuille sil vous plai »

Mademoiselle Bourdier qui était notre voisine est morte le vingt deux avril, âgée de 52 ans, a été enterrée le 23 du même mois et le pain valait 29 sous les 9 livres et pour ce sujet la révolte a commencé le vendredi à 4 heures du soir qui était le 24 avril par des charrettes que l'on a arrêtées sur le pont, chargées de blé dans des poches à charbon ; là dessus, toute la populace s'est révoltée en disant qu'il y avait du blé dans les greniers puisqu'il le faisait passer en contrebande dans des poches à charbon … et dans mille autres choses imaginables ; aussitôt que le lieutenant de Paultre a su ça, (il) a été au devant de cette troupe, leur a dit : « mes enfants, suivez-moi, je m'en vais vous montrer tous les greniers » ; aussitôt on (est allé) chez plusieurs marchands de blé qui n'ont pas refusé l'entrée de leur maison ni les clés de leur grenier pour en faire perquisition …

Ils ont été chez un nommé Rime, marchand de blé et de farine, la plus belle et la plus fine, qui a refusé de donner les clés et l'entrée de sa maison, en fermant ses portes et ses croisées, est venu paraître par une de ses croisées avec deux pistolets chargés qu'il tenait dans ses mains et les a tirés sur ceux qui lui demandaient l'entrée de sa maison ; sitôt que la populace a vu qu'il agissait de la sorte, on (a) commencé par forcer les croisées et on (est) entré malgré lui où ils ont brisé, cassé tous les meubles et détruit un si beau jardin ; après ils ont trouvé du blé et de la farine en quantité, plein des greniers jusqu'à la cave ainsi que bien d'autres marchandises qui étaient de l'eau-de-vie et du vin et les révoltés, voyant cette si grande abondance de biens, se mirent en colère et en rage de ce qu'ils jeûnaient pendant qu'il y avait tant de blé et de farine, burent l'eau-de-vie et du vin autant qu'ils en voulurent, les marchands de blé disaient qu'il n'y avait pas de blé pour (plus) de trois semaines pendant que chez ce Rime il y en avait pour plus d'un an.

Le lendemain qui était le samedi jour du marché, toutes les boutiques ont été fermées pour ce sujet et les révoltés ont mené le blé et la farine au Martroy (place principale d'Orléans) et pour descendre la farine des greniers ….

« Tournez la feuille et suivez toujour jus qua la fin »

Ils la jetaient par les croisées et en tombant sur les pavés, les poches se déchiraient et on foulait la farine au pied car la rue était semée de farine comme du sable, mais le Martroy était garni de blé et de farine comme on (ne) l'avait jamais vu, mais les révoltés emportaient en traînant la farine chez eux et en vendaient aux gens de (la) campagne 3 livres 4 francs la poche de farine ; mais voyant que les révoltés ne voulaient pas quitter la maison la maison du Sieur Rime (avant) qu'elle ne fut détruite et rasée toute entière, les Messieurs de villes (les magistrats municipaux) ont fait venir les cavaliers de la maréchaussée et leur ont commandé de tirer sur les révoltés s'ils ne voulaient pas finir mais ils ont tiré sur eux parce que ces gens qui avaient bu étaient acharnés davantage à cette maison ; on les a fait finir en s'emparant de la maison parce que les bourgeois ont pris les armes mais pour tâcher d'apaiser la révolte du samedi, on avait diminué (de) 7 sous (le prix) du pain de 9 livres, (ce qui faisait) 22 sous les 9 livres.

Mais (cela) n'avait servi de rien ; après on a ordonné que la farine qui avait été emportée fut rapportée sous peine de punition mais il y'en a qui l'ont rendue et d'autres qui l'ont perdue.

Le 26, on a pris plusieurs révoltés que l'on a mis en prison ; le 27 on a fait venir des dragons des cavaliers de la maréchaussée, le 28 du même mois on a fait venir 400 soldats du régiment royal Comtois qui était à Blois que nous avons logés jusqu'à nouvel ordre ainsi que plusieurs détachements d'autres régiments ; le 2 mai, on a fait mettre toutes les troupes armes chargées, le même jour on a mis une fille au carcan pour avoir encouragé les révoltés à aller chez les Chartreux pour en faire autant qu'à la maison du Sieur Rime et a été exposée trois jours de marché et le troisième jour a été fouettée et marquée.

Le même jour on a remis le pain à 28 sous 6 deniers... »

Source du document :
https://www.archives-loiret.fr/espace-pedagogique/notre-offre-pedagogique/activites-interdisciplinaires/epi-dire-la-revolution-le-journal-de-jeanne-victoire-dellezigne


mercredi 1 avril 2020

1er Avril 1789, le jour où Louis XVI a failli mourir en tombant d'une échelle !

 


    Il s'est bien sûr passé beaucoup d'autres choses ce jour-là, mais une information concernant Louis XVI attire plus l'attention, et quelle information ! Que serait-il arrivé si Louis XVI n'avait pas été retenu par un ouvrier maçon et qu'il était tombé de 18 mètres de hauteur, depuis l'échelle donnant accès aux combles qu'il voulait visiter ?

    J'ai trouvé cette information étonnante dans le "Journal d'un Bourgeois de Paris pendant la Révolution française", écrit par Hippolyte Monin, Docteur ès lettres et professeur au collège Rollin, publié en 1889 (stocké à la bibliothèque du collège d'Harvard et scanné par l'ami Google)

    Il s'agit d'un journal fictif, écrit près de 100 ans après les faits. Mais son auteur s'est inspiré de quelques vrais journaux rédigés par des bourgeois de 1789. Le but d'Hippolyte Monin, exposé dans sa préface, était de rendre vivante et familière une grande époque, d'en faciliter l'étude scientifique et approfondie, d'éveiller dans l'esprit la curiosité de l'histoire pure et des textes originaux.

Il apporte également les quelques précisions suivantes, à propos de son ouvrage :

"Je ne saurais garantir l'absolue vérité de toutes les anecdotes, de tous les faits divers qu'il renferme : autant de partis, en pareille matière, autant de versions. Mais le cadre même que j'ai choisi m'imposait, sous peine d'invraisemblance, un respect scrupuleux de l'histoire dans le récit des grands événements, dans l'exposé des discussions politiques les plus remarquables, enfin dans l'analyse plus délicate du développement successif des idées révolutionnaires. C'est pourquoi, sans multiplier outre mesure les annotations critiques et les références, je ne me suis pas cru dispensé de leur faire une certaine place."

    Néanmoins, si vous cliquez sur le lien de son nom, vous constaterez qu'il a écrit de nombreux ouvrages et que l'on peut le qualifier de spécialiste de la Révolution française. 

    Dans cette préface, rédigée en juin 1889, il explique avoir entendu dire, ces dernières années, que "1789 n'était plus à la mode", mais que la mode venait de tourner, raison pour laquelle il ajoute :

"Profitons-en bien vite, et tâchons que la mode dure : car c'est celle de l'honneur, des justes lois, de la liberté politique et de l'indépendance nationale."

 


Je vous invite à lire la page du journal concernant le 1er avril 1789 :

"Union parfaite des trois ordres du bailliage de Senlis : assaut de générosité, de désintéressement. « Le rochet, le manteau ducal, l'habit simple du laboureur et du bourgeois ne couvraient qu'une même espèce d'hommes : des Français ... Otez les titres des trois cahiers, et vous pourrez les attribuer à tel ou tel ordre indistinctement ... »

Voilà du moins ce qu'on lit dans la plus optimiste de nos gazettes (Lire plus bas) : mais nous sommes le 1er avril, les petits mensonges sont permis. De fait, le comte de Lameth a été couvert de huées à Senlis, sur la proposition qu'il a faite que le tiers jurât de respecter les prérogatives du clergé et de la noblesse. L'opinion publique l'emporte : les privilégiés jouent forcés.

M. Duval d'Épréménil , l'abbé Lecoigneux de Bélabre, M. de Sémonville ont échoué dans les bailliages mêmes où ils ont leurs fiefs. A Bordeaux, Mgr de Cicé se considérait comme président de droit : il a fallu le détrôner presque de force. A Beauvais, on dit qu'un meunier est entré dans la chambre de la noblesse ; il a demandé que lorsqu'un gentilhomme serait dégradé, on en fit quelque chose, parce que le tiers état se refusait à recueillir ce genre d'épaves.

Troubles et révoltes à Toulouse et Nancy, à cause de la cherté du pain : le détail des événements n'est connu que par des lettres particulières, dont l'administration s'efforce d'empêcher la publicité.

Le Roi a failli périr. Ayant voulu surveiller des travaux de réparations, il s'est aventuré jusqu'aux combles du château, sur une échelle mal assurée ; il a glissé, et il serait tombé de 60 pieds de hauteur (18 mètres) sans la présence d'esprit d'un ouvrier. Sa Majesté a donné sa bourse au brave homme qui lui avait sauvé la vie et, de plus, il lui accorde une pension viagère, mais à condition qu'il garde son état de maçon."

 

Dessin de Leonhard Baldner, 1666

Petits mensonges ?

 "Nous sommes le 1er avril, les petits mensonges sont permis", nous dit ce bourgeois imaginé par Hippolyte Monin. Mais vous remarquerez qu'il précise cela pour le fait rapporté par "la plus optimiste de nos gazettes", à savoir la préparation des états généraux dans le Baillage de Senlis et nullement pour l'événement royal faisant le titre de mon article !


Carte du Beauvaisis, où se situe le baillage de Senlis
Source BNF


La plus optimiste des gazettes !

    A n'en point douter, cette gazette optimiste est le Journal de Paris, dont j'ai retrouvé pour vous le numéro du 1er avril 1789 ! Il est consultable dans la fenêtre ci-dessous :



    Peut-être aurez-vous remarqué que ce journal donne la météo du temps qu'il a fait le 30 Mars et non du temps qu'il fera le 1er Avril ? Si vous voulez savoir le temps qu'il fit le 1er Avril 1789, il vous faut consulter le numéro du vendredi 3 Avril 1789 !

Météo du 1er Avril 1789


Conclusion

    Vous imaginez-vous quel tour étrange aurait plus prendre l'histoire de France si ce brave maçon n'avait pas empêché Louis XVI de chuter ? Dix-huit mètres de chute, c'est la mort assurée ! Une nouvelle régence ? Une Révolution sans roi ? Qui veut écrire une uchronie sur ce sujet ?


Post Scriptum :

    Il est dangereux de monter sur une échelle sans prendre quelques précautions. C'est ce que vous apprendrez en cliquant sur l'image ci-dessus, qui vous mènera sur le site où j'ai pris le dessin. Le site n'est pas sécurisé en https parce qu'il est vieux, mais il est sans danger. 😉



dimanche 7 avril 2019

7 Avril 1788, L'abolition de l'esclavage fait la une du Journal de Paris


    Ce numéro du Journal de Paris est particulièrement intéressant, puisque les deux tiers de son contenu, sont des articles concernant l'abolition de la traite négrière, c'est-à-dire de l'abolition de l'esclavage.

    Ces articles sont des traductions de textes anglais, venant plus particulièrement de Manchester, la ville où fut créée "La Société établie pour travailler à l'abolition du commerce des esclaves".

Thomas Clarkson

    Les premiers hommes à s'ériger contre ce trafic infame furent effectivement des Anglais, comme Thomas Clarkson, qui travaillèrent âprement à diffuser leurs idées. Raison pour laquelle, nombre de ces textes venus d'Angleterre furent publiés dans les journaux français tout le long de l'année 1788. Voir cet article du 25 juillet 1788.

    Nous reparlerons plus tard de l'influence des idées anglaises sur celles de la Révolution française, dans cet article sur Rutledge.