mercredi 29 avril 2020

26 au 29 Avril 1789 : Emeute Réveillon, quelle histoire ?

 

Mise à sac de la fabrique de papiers peints de Réveillon


L'émeute "Réveillon"

    Ce soir du 29 Avril 1789, les corps de Jean-Claude Gilbert, couverturier, et Antoine Pourrat, gagne-denier, pendent à un gibet érigé place de la porte Saint-Antoine. Ils ont été condamnés ce jour-même par la chambre criminelle du Châtelet, pour attroupement, émeute et sédition. Ainsi se termine l'émeute "Réveillon" commencée le 26 Avril au soir.

Dessin de Le Guerchin vers 1580-1600

    Cette singulière émeute parisienne qui a eu lieu autour de la fabrique de papiers-peints du sieur Jean-Baptiste Réveillon dans le Faubourg Saint-Antoine, est évoquée dans tous les ouvrages concernant la Révolution française. Chacun y voit en effet un signe précurseur des événements révolutionnaires de juillet et plus particulièrement de la prise de la Bastille. Mais vous allez constater en lisant cet article, que chacun y va, comme il est d'usage, de son interprétation personnelle, au gré de ses sources bien sûr, mais aussi et surtout au gré de ses a priori ou préjugés, et ce, du simple témoin contemporain de l'affaire, jusqu'à l'historien. C'est presque un cas d'école, car vous retrouverez cette même confusion, dans la relation de nombre d'événements révolutionnaires. Bien naïfs ou bien présomptueux en effet, sont ceux qui, relatant certains événements historiques, affirment doctement "cela s'est passé exactement ainsi, pour telles et telles raisons précises" ! J'aurai d'autres occasions d'évoquer ce sujet polémique avec vous.

28 Avril 1789. Attroupement devant les établissements Réveillon (Claude Niquet)

Une singulière émeute

    Des émeutes, Il y en avait déjà un peu partout en France depuis plusieurs mois, principalement des émeutes frumentaires, c'est-à-dire portant sur le prix du pain ou le manque de celui-ci. Neuf-cents émeutes ont été dénombrées par les historiens en France, entre 1786 et 1789 ! Mais cette émeute dite "Réveillon" est singulière. Le mot émeute vient du mot émotion. Une émeute a donc quelque chose d'irrationnel. Une simple rumeur suffit à emporter les esprits et à les entrainer dans la colère et la violence. Mais lorsque l'on se penche avec attention sur le déroulement de celle-ci, en lisant différents récits, on ne peut manquer de trouver quelque peu curieux certains détails. Vous verrez plus tard que l'on retirera cette même impression lorsque nous nous intéresserons à la prise de la Bastille.

    Un mot au passage sur la Bastille. Le gouvernement craignait tellement que de telles émeutes éclatent, qu'il venait de faire mettre en sureté à la Bastille, le dépôt d'armes qui se trouvait à l'Arsenal…

La Bastille attendant son heure (estampe de 1749)


Un climat propice à l'effervescence populaire

    En ce printemps de 1789, la tension sociale était très forte en raison de plusieurs facteurs.

  • Un traité mal conçu.

 La crise économique résultant du traité Eden-Rayneval de libre-échange avec l'Angleterre causait une vague de licenciements.

Affiche anglaise illustrant le traité.
Notez à droite les Français mangeant des grenouilles...

Gravure anglaise "Anticipation, ou la mort prochaine du Traité de commerce français."

  • La rareté des grains

Le prix du pain ne cessait d'augmenter, du fait du manque de grains résultants du formidable orage qui avait balayé la France le 13 Juillet 1788 et du petit refroidissement climatique en cours.

Carte de l'orage du 13 juillet 1788

En 1783 eu lieu en Islande la plus grande éruption des temps historiques
qui eu des conséquences terribles en France.

  • Une nouvelle politique économique

Notons également les effets de la nouvelle politique économique très libérale initiée par le courant des physiocrates, celle-ci favorisant (entre autres) la spéculation sur les blés. 

Je traite de ces problèmes très complexes plus en détail dans les 2 articles suivants :

24 Octobre 1789 : La Société royale d’agriculture propose à l’Assemblée des réformes vitales.

10 Novembre 1789 : La pénurie de farine et le manque de pain sont-ils organisés ?

    

Pour toutes ces raisons une grande vague de misère envahissait le pays et des milliers de miséreux affluaient sur Paris.

Lire cet article : A propos de la terrible misère au 18ème siècle

"La pauvre famille"
Dessin (pinceau, encre et lavis)
de Jean-Baptiste Greuze (1763)

    A tout cela, venait s'ajouter l'effervescence due à la convocation des états généraux, dont la date approchait (5 mai 1789). On ne parlait presque plus que de cela dans les journaux et probablement dans les rues. Dans toutes les grandes villes du royaume les trois ordres, c'est-à-dire, la Noblesse, le Clergé et le Tiers Etat, se réunissaient pour élire les représentants qui se rendraient aux Etats Généraux.

Costumes des députés des trois ordres aux Etats Généraux

    Les élus de Tiers-état étaient censés représenter le peuple, c’est-à-dire à peu près 98% de la population, mais ils ne représentaient de fait que la bourgeoisie, vu qu'à Paris, le petit peuple n'avait pas été autorisé à participer aux élections des représentants du tiers-état. Cette mise à l'écart des petites gens qui s'étaient malgré tout exprimés dans les cahiers de doléances, créait chez beaucoup un fort sentiment d'irritation. A tout cela s'ajoutait bien sûr l'angoisse de la faim résultant du manque de pain et du prix sans cesse en hausse de celui-ci.


    Le pouvoir connaissait et redoutait cette agitation populaire, puisqu'entre "le 13 avril et le 1er mai, 1500 hommes de cavalerie et un régiment suisse, le "Salis-Samade", s'étaient installés à Mantes, Pontoise, Beauvais, Compiègne, Meaux et Etampes. Ces troupes avaient été placées sous les ordres du baron de Besenval, lieutenant-général et commandant de l'intérieur depuis plusieurs années (dont on reparlera le 12 Juillet 1789). Répartie en petits groupes, la cavalerie était employée à prévenir et à réprimer les troubles alors fréquents, par suite de la disette, dans les marchés de l'Ile-de-France et des provinces limitrophes. En juin, les troupes se renforceront de 550 cavaliers stationnant tout autour de Paris.

Pierre-Victor de Besenval de Brünstatt

    Ce fut ainsi que, peu à peu, tous les acteurs de la Révolution se mirent en place pour le premier acte de Juillet 1789.


Une rumeur,

    C'est le dimanche 26 avril, après la séparation des trois ordres réunis à l'Archevêché de Paris, que le sieur Jean-Baptiste Réveillon, fabriquant de papiers peints et l'un des 42 commissaires élus du tiers-état, est averti qu'une bande d'hommes déguenillés et à moitié ivres veulent le pendre ! Pourquoi cette colère meurtrière ? Une rumeur disait que Réveillon aurait affirmé qu'une famille d'ouvriers pouvait bien vivre avec 15 sous par jour et que le pain était trop bon pour le peuple (le pain coûtait alors de 13 à 13,5 sous).

L'Archevêché de Paris, lieu des assemblées.

    Nombre de textes nous expliquent que cette rumeur était "infondée" et que le Peuple avait mal compris ce que Réveillon avait dit (le Peuple est stupide). On nous dit que Réveillon se justifiera quelques jours plus tard, en expliquant l'origine des perfidies dont il était victime. C'est-à-dire que durant l'hiver, il avait payé 18 sous par jour, 200 ouvriers qui ne pouvaient plus travailler en raison du fait que les teintures de couleurs avaient gelé. Il aurait dit alors qu'il désirait qu'un tel secours pût suffire, et que le pain baissât de prix. Un quidam mal intentionné avait donc dû entendre cela et mal comprendre. D'autres relations de l'événement nous expliquent que Réveillon avait mis au chômage ses ouvrier à cause de la concurrence anglaise qui mettait à mal ses affaires.

    Compte tenu de la terrible rigueur de l'hiver 1788/1789, la thèse des couleurs gelées est assez crédible. Mais l'hypothèse de la concurrence anglaise est également pertinente. Car l'industrie française souffrait effectivement des conséquences du traité de libre-échange Eden-Rayneval, entre la France et l'Angleterre. L'industrie anglaise était en effet très en avance sur celle de la France. Nombre de patrons d'entreprises françaises prendront d'ailleurs pour cette raison le parti de la Révolution française lorsque celle-ci se produira. Mais pas Réveillon, car lorsque la Révolution éclatera, Jean-Baptiste Réveillon émigrera en Angleterre avec sa fortune intacte.

L'émeute Réveillon
 

Des propos grossiers

    Si l'on cherche un peu, on apprend que le 23 avril précédant, au cours de l'assemblée électorale du district de Sainte-Marguerite, Jean-Baptiste Réveillon se serait réellement plaint à propos du salaire des ouvriers.

  • Le fond.

    Il aurait proposé de supprimer les taxes prélevées sur les biens de consommation courante entrant dans la capitale, permettant mécaniquement la baisse de leur prix, et offrant alors aux entrepreneurs la possibilité de baisser les salaires, un discours que ne pouvaient entendre tous les travailleurs précaires, vivant au niveau de subsistance, pour qui le moindre sou était une question de survie.

  • La forme

    Hippolyte Adolphe Taine (1828-1893) évoquera le fait que Réveillon "et le commissaire Lerat" y "ont mal parlé" et "Parler mal, c'est mal parler du peuple" (Taine, "Les origines de la France contemporaine, la Révolution. —L'anarchie", Paris, Hachette, 2e vol de 1878, 6 volumes, de 1875 à 1893).  

  • Propos inconsidérés selon la police.

    Nous ne sommes pas sûrs de la teneur exacte des propos (demande d'abaissement des salaires à 15 sous, au lieu d'une vingtaine, regrets du "bon vieux temps où les salaires étaient plus bas") ; le 22 avril, déjà, dans une autre assemblée, dans le district des Enfants-Trouvés, le salpêtrier (fabricant de salpêtre) Henriot n'avait-il pas déjà affirmé que les ouvriers pouvaient bien vivre avez quinze sous par jour ?  (Sagnac, 1910). Dans, tous les cas, des propos de ce genre ont bien été tenus, confirme ce jour-là le lieutenant de police Thiroux de Crosne

"Il y a eu hier sur les dix heures un peu de rumeur dans un canton du faubourg Saint-Antoine ; il n’était que l’effet du mécontentement que quelques ouvriers marquaient contre deux entrepreneurs de manufacture qui, dans l’assemblée de Sainte-Marguerite, avaient fait des observations inconsidérées sur le taux des salaires." (in Rudé, 1982). 

28 Avril 1789. Fusillade au Faubourg Saint-Antoine (Claude Niquet)


Justification et légende patronale

"Pub" de Réveillon

    
En mai 1789, sitôt remis de ses émotions, Jean-Baptiste Réveillon publiera un "Exposé justificatif pour le sieur Réveillon, entrepreneur de la manufacture royale de papiers peints, fauxbourg Saint-Antoine". Ce document est intéressant car on y découvre le personnage se présentant en persécuté et exposant, malgré ses malheurs, sa compassion envers ses ouvriers :

"Un nouvel objet de douleur se joignait à mes maux : trois cent cinquante ouvriers que ma manufacture fait vivre, près de manquer de pain, ainsi que leurs enfants & leurs femmes, me déchiraient le cœur : leurs cris sont parvenus jusqu'à moi ; j'ai oublié un instant mes malheurs, & je n'ai songé qu'à ceux qui les menaçaient…"

Quel meilleur moyen de leur venir en aide que de les faire de nouveau travailler ?

Le texte se poursuit donc ainsi : "J'ai pris, grâces aux secours de mes amis, les précautions nécessaires pour faire continuer les travaux des ateliers."

Fidèle à un argumentaire qui fera ses preuves plus tard, le Sieur Réveillon se présente également comme un entrepreneur parti de rien (Un "self made man" dirait-on de nos jours) :

"Moi qui ai commencé par vivre du travail de mes mains ! Moi qui fais par ma propre expérience, quand mon cœur ne l'apprendrait pas, combien le pauvre a de droits à la bienveillance ! Moi enfin, qui me souviens & qui me suis toujours fait honneur d'avoir été ouvrier & journalier, c'est moi qu'on accuse d'avoir taxé les ouvriers et les journaliers à QUINZE SOUS par jours !"

"Après trois ans d'apprentissage, je me trouvai, pendant plusieurs jours, sans pain, sans asyle, & presque sans vêtement. J'étais dans l'état de désespoir qui est la suite d'une situation si horrible ; je périssais enfin de douleur & d'inanition. Un de mes amis, fils d'un menuisier, me rencontra ; il manquait d'argent, mais il avait sur lui un outil de son métier, qu'il vendit pour m'avoir du pain."

Accédez au texte intégral du "justificatif" par la fenêtre ci-dessous :

 

    Rangez vos mouchoirs chers amis ! Bien qu'il ait probablement eu quelques difficultés passagères, Réveillon était avant tout fils d'un "bourgeois de Paris" et il connut surtout une vraie réussite entrepreneuriale. En 1753, son apprentissage de trois ans de marchand-papetier à peine achevé, il fut en mesure de racheter l'affaire de son maître à sa veuve, de rembourser les dettes de celui-ci et d'épouser sa fille ! L'outil vendu par son ami menuisier devait être en or massif ! En 1765 Jean-Baptiste Réveillon achètera rue de Montreuil, dans le Faubourg Saint-Antoine, la magnifique propriété de la Folie-Titon pour la convertir en fabrique de papiers peints.

La Folie Titon

    Le mot "folie" ne fait pas référence à l'éventuelle exubérance architecturale du la propriété de Monsieur Titon. On désignait ainsi les maisons de villégiatures ou de réceptions entourées d'un rideau d'arbres, folie étant une altération de feuillée. Cette folie avait été construite en 1673 par Maximilien Titon, directeur des manufactures royales d'armes, comme maison de campagne. Elle recevra en 1784 le nom de « Manufacture royale de papiers peints ».

    Sachez également que c'est à la File Titon, qu'eu lieu le 19 octobre 1783, le premier vol humain, effectué par Jean-François Pilâtre de Rozier et Giroud de Villette dans un ballon captif, c'est-à-dire amarré au sol par une corde.



Un faubourg Saint-Antoine pas aussi populaire que ça !

    Attardons-nous un moment sur le faubourg Saint-Antoine, au milieu duquel se situait la fabrique de papiers peints du sieur Réveillon. N'imaginez pas trop vite un faubourg grouillant d'un petit peuple s'affairant au milieu d'échoppes et d'ateliers bruyants. Il y a bien sûr des boutiques et des milliers d'ouvriers travaillent dans ce faubourg. Mais beaucoup viennent d'autres quartiers de Paris, plus populaires et plus éloignés. Regardez ci-dessous l'extrait du fameux plan de Bretez et vous allez découvrir une suite de belles propriétés entourées de hauts murs. La plupart des faubourgs de Paris étaient en fait constitués de belles propriétés et d'édifices religieux, tous entourés de jardins ceinturés de hauts murs.

Le Faubourg Saint-Antoine sur le plan de Bretez

La Folie Titon en 1739

Faubourg Saint-Antoine en 2022.
On reconnait la pointe sur laquelle se situait la Boucherie, et il existe une rue Titon.
 


Jouez aux historiens et posez-vous des questions

    Je vous propose de lire ci-dessous (si vous le souhaitez) quelques textes qui décrivent et commentent l'événement. Vous ne manquerez pas de découvrir des différences et même quelques points particuliers qui posent questions.

    Qui sont les émeutiers et d'où viennent-ils ?  Un récit nous les décrit descendant de la montagne Sainte-Geneviève par le faubourg Saint-Marceau, puis, par la rue Mouffetard et les Gobelins. Ils font même un détour par le pont de la Tournelle jusqu'à la place de Grève, afin de pendre et brûler une effigie à une lanterne. Il ne semble pas en tout cas qu'ils s'agissent d'ouvriers de chez Réveillon !

    Que venaient faire là, ces deux Chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, que l'on retrouvera morts parmi les émeutiers ?

    Pourquoi par deux fois le carrosse du Duc d'Orléans traverse-t-il l'émeute ? Dans l'après-midi du 28, le duc d'Orléans, prince du sang, traverse le rassemblement en carrosse et appelle au calme, avant de distribuer le contenu de sa bourse à la volée. Ce qui lui vaut d'être ovationné. Dans la soirée, le passage du carrosse de sa femme, la duchesse d'Orléans, en route pour assister à des courses de chevaux à Vincennes, permet d'ouvre une brèche et donne l'occasion à la foule de se précipiter dans la manufacture. Vous allez découvrir bientôt le jeu équivoque du Duc d'Orléans, au cours des journées révolutionnaires.

    Pourquoi ni le guet ni la garde n'interviennent-ils pas au début de l'événement ? Vous verrez plus tard que le régiment des gardes françaises se fera remarquer plus tard pour son inaction, voire sa participation lors des événements révolutionnaires… Il faudra finalement que les fougueux cavaliers Croates du Royal Cravate chargent la foule et que les gardes Suisses fassent toner le canon ! (Au fait messieurs, le nom de votre cravate vient précisément de l'écharpe que portait les soldats de ce régiment. C’est le mot Hrvat, forme croate de Croate, qui a donné krvat, puis cravate.)

    Vous constaterez par la suite que ce genre de bizarrerie se reproduira souvent lorsque nous évoquerons d'autres événements révolutionnaires ! Vous comprendrez alors pourquoi certains se posent des questions quant à la nature spontanée de telles émeutes. Des bandes qui surgissent de nulle part, des militaires (souvent les gardes françaises) qui n'interviennent que mollement, le Duc d'Orléans qui passe par là, autant d'ingrédients suffisants pour imaginer un complot. Lorsque nous évoquerons la prise de la Bastille, vous verrez que la confusion sera encore pire ! 


Nota : J'ai conservé l'orthographe de l'époque et je me suis permis de souligner en rouge quelques passages, pour attirer votre attention.


Journal politique ou Gazette des gazettes

Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4153057/f139.item

La tranquillité de la capitale pendant toutes ces assemblées, avait été parfaite ; mais elle fut cruellement troublée le 27 et le 28. Monsieur Réveillon, propriétaire d'une riche manufacture de papiers peints, établie au faubourg Saint Antoine, s'étant permis quelques propos qui déplurent au Peuple, comme le dire qu'un salaire de 15 sols par jour était suffisant pour la subsistance d'un manouvrier, une quantité de gens armés de bâtons et de pierres tenta, le 27, de détruire la manufacture. Après avoir brisé les vitres de la maison, on voulait en arracher le propriétaire. Un fort détachement de Gardes Françaises vint au secours de ce citoyen qui sut souffrait à la fureur du Peuple. La troupe grossissant à chaque instant, ne pouvant exécuter les violences qu'elle avait projetées, se jette sur la maison du Sieur Henriot, salpêtrier, la pilla, enleva & brûla tous les meubles & effets qui la garnissait. Le 28, l'insurrection devint alarmante : les mutins, au nombre de 4 à 5 mille, ne pouvant être contenus par les Gardes Françaises, ni par les Gardes Suisses, le régiment de Royal-Cravate, cavalerie, s'y joignit, & ce ne fut qu'après bien des efforts qu'on parvint à disperser la multitude animée. Il fallut réprimer son audace à coup de fusil, & il y eut beaucoup de sang répandu de part & d'autre ; mais, grâce au ciel, le calme est enfin rétabli.

Dans ces circonstances, il parut un arrêt du parlement, qui fait défenses à toutes personnes de former aucuns attroupements, d'entrer de force dans les maisons, d'y commettre des excès, &c, à peine d'être poursuivies extraordinairement comme perturbateurs du repos public, & punies suivant la rigueur des ordonnances.

Le 23, le parlement enregistra une déclaration du roi, datée du 28, & par laquelle Sa Majesté attribue à la prévôté la connaissance de ces excès.

Le 29, un jugement prévôtal, rendu à la chambre criminelle du Chatelet, condamne Jean-Claude Gilbert, couverturier, & Antoine Pourrat, gagne-denier, à être pendus à la place de la porte Saint-Antoine, pour attroupement, émeute & sédition.

 

Journal de Paris

Pas un mot sur l'événement. Etonnant, non ?

Source :


Journal d'un bourgeois de Paris pendant la révolution Hyppolite Monin (à partir de la page 127). Il s'agit d'une version romancée, écrite par un historien spécialiste de la Révolution française.

Source :
https://www.google.fr/books/edition/Journal_d_un_bourgeois_de_Paris_pendant/qikvAAAAYAAJ?hl=fr&gbpv=0

26 avril. Aussitôt réunis à l'Archevêché, les trois ordres se sont séparés, et chacun d'eux a nommé des commissaires pour la rédaction des cahiers définitifs. M. Angran d'Alleray, lieutenant civil au Châtelet, avait été désigné pour présider notre assemblée : il s'est refusé à remplir ses fonctions comme simple citoyen, malgré la disposition où se trouvait l'assemblée de les lui confirmer par élection. Il s'est retiré, mais à portée, avec ses huissiers. Nous avons élu président Me Target, et secrétaire M. Sylvain Bailly. M. le prévôt de Paris, président de la noblesse, est venu nous proposer l’union avec son ordre. Mais chacun pensait à ce mot : Timeo Danaos, et dona ferentes, et tout ce miel ne nous a pas englués. Bien plus, quelques électeurs voulaient obliger à sortir trois anoblis, entre autres un banquier, M. Lecoulteux de la Noraye. La noblesse n'aurait certaine ment pas voulu d'eux et ils seraient demeurés à cheval entre deux selles. Ils se sont excusés sur ce qu'ils avaient obtenu la noblesse par le commerce, et nous les avons gardés, quoiqu'ils eussent dérogé à leur ordre. Mgr de Juigné a été admis comme président du clergé ; mais il a dû congédier sa haute croix qui le précédait partout suivant l'usage. Le clergé a renoncé, ainsi que la noblesse, à tout privilège en fait d'impôt. En rentrant chez moi, je rencontre, rue Saint Séverin, une bande d'hommes déguenillés et à moitié ivres, qui vociféraient, avec des menaces de mort, le nom d'un de nos 42 commissaires élus (Par 103 voix. Le premier était Guillotin, qui eut 239 voix), M. Réveillon, fabricant de papiers peints. J'apprends que, prévenu à temps, M. Réveillon n'est point sorti de l'Archevêché. Je m'informe de ce qu'on lui reproche. Il aurait dit qu'une famille d'ouvriers pouvait bien vivre avec 15 sous par jour, que le pain était trop bon pour le peuple, etc. Cette accusation est une infâme calomnie : M. Réveillon a été lui- même ouvrier, et s'en est toujours souvenu.

27 avril. Dès avant-hier et durant toute la journée d'hier dimanche, des bandes avinées se portent du côté du faubourg Saint-Antoine, où sont situées, à la Folie-Titon, la maison et la fabrique de M. Réveillon. Le guet et la garde ont laissé faire. Ce matin continue cette singulière émeute contre un particulier jusqu'ici inconnu de la foule, et considéré par ses amis comme la bonté et la bienfaisance mêmes. Une de ces troupes, que j'ai suivie, pouvait bien compter cinq à six cents mutins. Ils ne portaient d'autres armes que des bâtons, avec un papier blanc au bout. Ils s'arrêtaient pour boire, et payaient. De la montagne Sainte - Geneviève, ils sont descendus au faubourg Saint-Marceau, puis, par la rue Mouffetard, aux Gobelins : le poste des gardes françaises devant lequel ils sont passés, n'a pas bougé. Ils sont revenus par la rue Saint-Victor et celle des Fossés-Saint Bernard, ont volé des bûches au chantier, puis, par le pont de la Tournelle, se sont arrêtés place de Grève. Là, le plus grand de la bande a crié un « Arrêt du tiers état qui condamne les nommés Réveillon et Henriot (Salpêtrier, voisin de Réveillon) à être pendus et brûlés en place publique ». Ils ont accroché à une potence l'effigie d'un homme peinte sur un morceau de carton. Ils ont brûlé un autre mannequin. Pendant cette exécution, une autre troupe avait gagné le faubourg Saint-Antoine. Mais la maison Réveillon était entourée par les gardes françaises, qui avaient élevé de solides barricades. Il n'y a pas eu de sang versé, le duc du Châtelet et le comte d'Affry ayant recommandé aux soldats la plus grande modération. Le soir, les boutiquiers des rues Saint- Denis, Saint-Martin, Saint- Antoine, etc. , qui avaient fermé, rouvrent en partie.

28 avril, MM. Réveillon et Henriot ont été mis en sûreté à la Bastille. Les gardes françaises ont été renforcées des gardes suisses, du guet, de la maréchaussée. Mais une des barricades a été affranchie pour laisser passer Mme la duchesse d'Orléans, qui allait à une course de chevaux à Vincennes. Les soldats ont été aussitôt assaillis de pierres, de tuiles, et même de débris de cheminées. Ils ont fait feu. Après-midi, le Royal-Cravate a chargé la foule. Quant à la maison, elle a été saccagée de fond en comble. Vers 5 heures, le Pont-Neuf, le Pont-au-Change, le boulevard de la Porte-Saint-Antoine, sont remplis d'une foule compacte. Le peuple arrête les voitures, fait descendre hommes ou femmes, et les oblige à crier : Vive le Roi ! Vive M. Necker ! Vive le Tiers État ! Le Parlement a rendu un arrêt contre les rassemblements illicites.

29 avril. - M. Réveillon se justifie, ou plutôt il explique l'origine des perfidies dont il est victime. Il a, cet hiver, payé 18 sous par jour 200 ouvriers à ne rien faire, les couleurs étant gelées, et tout travail impossible. Il aurait dit alors qu'il désirait qu'un tel secours pût suffire, et que le pain baissât de prix. A la Folie - Titon, il n'y a plus que les quatre murs : heureusement, dès avant-hier, Mme Réveillon avait mis en sûreté ses papiers et ses bijoux. — Sept individus ont été trouvés morts ivres ou empoisonnés dans les caves ; plusieurs centaines d'émeutiers ou de curieux ont été tués ou blessés, deux chevaliers de Saint- Louis dans le nombre. Sur les sept heures du soir deux des assaillants, jugés prévôtalement, sont pendus devant la Bastille, et leurs cadavres enlevés une heure après. — Hélas ! Nous avons eu bien pire que le Champ de Mont morin .

30 avril. – La foule va en procession au faubourg Saint-Antoine. On ne sait que penser de cette étrange sédition : on croit qu'elle a été préparée de longue main, mais qu'elle n'a pu mûrir assez tôt pour empêcher nos élections. On a aussi surpris deux meneurs dans un galetas d'une ignoble maison, rue des Prêtres Saint-Séverin : or le curé de Saint- Séverin donne avis que, quelques jours avant l'émeute du 27, on voyait souvent venir des personnes de qualité dans cette maison. La crainte et la défiance sont dans tous les cours, au moment où il n'est question dans la plupart des écrits avoués par leurs auteurs que de la fraternité des ordres, du Roi notre bon père à tous, etc. La haine, envie, l'orgueil, la cruauté font tomber les masques l'un après l'autre.

 

Adrien Joseph Colson, courrier du 3 mai 1789

Adrien Joseph Colson, avocat au Parlement de Paris et intendant de la famille de Longaunay, écrivit de 1780 à 1793, au rythme de la poste, soit deux fois par semaine, à Roch Lemaigre, régisseur des terres du Berry de cette famille. Il raconte, de son point de vue, les événements révolutionnaires. A noter qu'il rapporte plus qu'il ne témoigne.

(…) Au moment encore où j'écrivais ma dernière lettre (28 avril), il se passait au faubourg Saint-Antoine une scène sérieuse de désordres qui ensanglantaient les rues et jusqu'aux toits des maisons de ce Faubourg. Quelques jours avant cet événement, la crapule de ce faubourg, prétendant qu'un sieur Réveillon avait dit qu'il ne trouvait pas le pain trop cher et qu'il était à un taux raisonnable, s'en est tellement offensée qu'elle s'est mise à le chercher tous les jours pour le tuer. Ne le trouvant pas, et le nombre de cette crapule augmentant tous les jours, elle s'est enhardie et animée au point de brûler tous ses effets et, le lendemain ou deux jours après, elle a incendié sa maison. Déjà une partie se portait en foule dans les rues de Paris et une autre s'y répandait par pelotons : et ceux-ci faisaient les premiers essais du brigandage en arrêtant les voitures et quelque fois les gens de pied bien mis pour en extorquer de l'argent. Tous ces excès réunis ont obligé, au moment où j'écrivais ma lettre, à faire marcher au faubourg saint Antoine où était le centre de ces brigands un corps considérable de troupes formé de différends détachements des gardes françaises, un des gardes suisses, le régiment entier de royal cravate cavalerie et d'autres corps qui se trouvaient autour de Paris. Les gardes suisses avaient conduit avec eux leurs canons. La crapule du faubourg a eu le front et la témérité de monter sur le toit des maisons et dans les chambres et de lancer des pierres qu'elle avait amassée, des tuiles et tout ce qu'elle avait, sur les troupes. Elle a tué quelques soldats du régiment du royal cravate et en a blessé quelques-uns des gardes françaises. Mais on lui a tué et blessé bien du monde. Un grenadier des gardes françaises a dit à quelqu'un de qui je le tiens qu'à sa part il en avait tué cinq sur les toits au moment où il les voyait mesurer leur coup sur les toits avec des tuiles sur ses camarades. Le lendemain de cette scène on a pendu deux de ces brigands : cela a rétabli le calme un jour ou deux. Mais on dit que l'avant dernière nuit cette canaille a été ouvrir les prisons et les salles de force de Bicêtre, ce qui annonce qu'elle n'en restera pas là et qu'il faudra de nouveaux coups de vigueur contre elle. (…) Vous savez sans doute qu'à Orléans il s'est passé des scènes aussi terribles qu'ici au faubourg Saint-Antoine. (…)


1762 à 1789 journal anecdotique de Paris et Versailles (Pages 377 et 378)

Source :
https://www.google.fr/books/edition/Paris_et_Versailles/9O9AAQAAMAAJ?hl=fr&gbpv=0

Voici les nouvelles de Paris, du 29 avril : Notre tour est venu, la révolte a éclaté avant-hier 27, mais pour toute autre cause que celle des grains. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine avaient été ameutés contre un sieur Réveillon, propriétaire d'une grosse manufacture de papier peint. On l'accusait d'avoir soutenu dans l'assemblée de son district qu'un ouvrier pouvait vivre avec 15 sols par jour et qu'il fallait diminuer les salaires ; ce qui était faux. Les ouvriers promenèrent lundi un mannequin, le représentant, qu'ils brûlèrent. Ils ne purent forcer sa maison, qu'un détachement des gardes défendaient ; ils s'en vengèrent sur celle d'un salpêtrier, son ami, en brûlant tous les meubles et effets au milieu de la rue. Le guet, les gardes françaises, soutenus par cent chevaux des Cravates, dissipèrent les mutins vers minuit. Il aurait fallu en pendre de bon matin deux ou trois qui avaient été arrêtés. Point du tout, on ne fit rien. Les ouvriers se réunirent hier de bonne heure, ils repoussèrent les troupes, et cette fois ils par vinrent à forcer la maison de Réveillon. Les tuiles, les cheminées pleuvaient sur les soldats. L'ordre vint de tirer, les Cravates chargent, il y a un carnage affreux. Les ouvriers, ivres de vin et de liqueurs, trouvés dans les caves se défendent en désespérés. A 8 heures, les gardes suisses arrivent avec du canon. Ce n'est qu'à minuit qu'on est maître du champ de bataille. On compte deux cents hommes au moins de tués. Les troupes en ont plusieurs de blessés et trois ou quatre tués. A la première décharge des troupes, quinze jeteurs de tuiles et briques ont déniché de dessus les toits. Vous voyez que ce n'est pas la même cause que pour les grains.


Godechot : La prise de la Bastille, 1965 (via Guillemin page 29).

Source :

Le bruit se répand dans Paris, que Réveillon, un marchand de papier peint du faubourg Saint-Antoine, aurait déclaré que ses ouvriers pouvaient bien vivre avec 15 sous par jours. On le traite d’affameur (le pain coûte de 13 à 13,5 sous). En vérité Réveillon n’avait pas dit cela. C’était un brave homme qui devant mettre au chômage une partie de son personnel, à cause de la concurrence anglaise, les avait payés quand même et avait déclaré qu’il faudrait une réduction des prix des denrées de bases, pour qu’un ouvrier puisse vivre avec 15 sous par jours.

La troupe ouvre le feu (12 soldats et près de 300 manifestants tués).


Herodote.net

Source : https://www.herodote.net/27_28_avril_1789-evenement-17890427.php

Jean-Baptiste Réveillon dirige une grande manufacture de papiers peints dans la rue de Montreuil, la Folie-Titon. Il fournit ainsi de l'emploi à trois cents ouvriers.

Obligé de réduire ses effectifs en raison de la concurrence anglaise induite par le Traité Franco-britannique ‘Eden-Rayneval’ (1786), il a octroyé une allocation chômage à ceux dont il a dû se séparer. Cette initiative originale témoigne de ses idées progressistes...

Autre témoignage de son ouverture d'esprit : le 23 avril 1789, il suggère au gouvernement du roi Louis XVI de supprimer les octrois, taxes prélevées sur les marchandises à l’entrée dans la capitale. Cette mesure devrait faire baisser les prix des biens de consommation courante. Et si les prix baissent, il deviendra loisible aux employeurs de baisser aussi les salaires de leurs ouvriers. CQFD. La proposition est reprise par un fabricant de salpêtre, Henriot.

Mais cet argumentaire libéral d’avant-garde, diffusé dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, où travaillent une quarantaine de milliers d'ouvriers, artisans et compagnons, n’a pas l’heur de plaire à la population laborieuse qui n'en retient que la menace d'une baisse de salaire.

Ce petit peuple est irrité par ailleurs de n'avoir pas été autorisé à participer aux élections aux états généraux, qui doivent se réunir à Versailles au début mai.

Des manifestations spontanées se forment çà et là. Les effigies de Réveillon et Henriot sont brûlées dans la nuit du 26 au 27 avril en place de Grève, devant l'Hôtel de ville, aux cris de « Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! ». La maison de Réveillon est pillée.

Le lendemain, plusieurs milliers de personnes investissent la manufacture Réveillon, sous la surveillance de quelques troupes, gardes françaises, gendarmes à cheval, cavaliers du Royal Cravates. En soirée, comme les troupes doivent s'écarter pour faire de la place au carrosse du duc d'Orléans, la foule en profite pour entrer dans la manufacture et la mettre au pillage. Tout est saccagé et brûlé.

Là-dessus intervient la troupe. C’est l’affrontement. Avec douze morts parmi les forces de l’ordre et au moins une centaine parmi les émeutiers, la journée s’avère plus meurtrière que toutes celles qui suivront.

 

Les électeurs, sous un président de leur choix, siégeaient à l’Archevêché ; ils allaient procéder à la fusion des cahiers de districts et à la rédaction du cahier commun ; ils s’accordaient déjà sur une chose, que Sieyès avait conseillée, l’utilité de placer en tête une déclaration des droits de l’homme. Au milieu de cette délicate et difficile besogne métaphysique, un bruit terrible les interrompit. C’était la foule en guenilles qui venait demander la tête d’un de leurs collègues, d’un électeur, Réveillon, fabricant de papier au faubourg Saint-Antoine. Réveillon était caché ; mais le mouvement n’en était pas moins dangereux. On était déjà au 28 avril ; les États généraux promis pour le 27, puis remis encore au 4 mai, risquaient fort, si le mouvement durait, d’être ajournés de nouveau.

Il avait commencé précisément le 27, et il n’était que trop facile de le propager, le continuer, l’agrandir, dans une population affamée. On avait répandu dans le faubourg Saint-Antoine que le papetier Réveillon, ex-ouvrier enrichi, avait dit durement qu’il fallait abaisser les journées à quinze sols ; on ajoutait qu’il devait être décoré du cordon noir. Sur ce bruit, grand mouvement. Voilà d’abord une bande qui, devant la porte de Réveillon, pend son effigie décorée du cordon, la promène, la porte à la Grève, la brûle en cérémonie sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville, sous les yeux de l’autorité municipale, qui ne s’émeut pas. Cette autorité et les autres, si éveillées tout à l’heure, semblent endormies. Le lieutenant de police, le prévôt des marchands Flesselles, l’intendant Berthier, tous ces agents de la cour, qui naguère entouraient les élections de soldats, ont perdu leur activité.

La bande a dit tout haut qu’elle irait le lendemain faire justice chez Réveillon. Elle tient parole. La police, si bien avertie, ne prend nulle précaution. C’est le colonel des gardes françaises qui de lui-même envoie trente hommes, secours ridicule ; dans une foule compacte de mille ou de deux mille pillards et cent mille curieux, les soldats ne veulent, ne peuvent rien faire. La maison est forcée, on brise, on casse, on brûle tout. Rien ne fut emporté, sauf cinq cents louis en or. Beaucoup s’établirent aux caves, burent le vin et les couleurs de la fabrique, qu’ils prirent pour du vin.

Chose incroyable, cette vilaine scène dura tout le jour. Remarquez qu’elle se passait à l’entrée même du faubourg, sous le canon de la Bastille, à la porte du fort. Réveillon, qui y était caché, voyait tout des tours. On envoyait de temps à autre des compagnies de gardes françaises qui tiraient, à poudre d’abord, puis à balles. Les pillards n’en tenaient compte, quoiqu’ils n’eussent que des pierres à jeter. Tard, bien tard, le commandant Besenval envoya des Suisses, les pillards résistèrent encore, tuèrent quelques hommes ; les soldats répondirent par des décharges meurtrières qui laissèrent sur le carreau nombre de blessés et de morts. Beaucoup de ces morts, en guenilles, avaient de l’argent dans leurs poches.

Si, pendant ces deux longs jours où les magistrats dormirent, où Besenval s’abstint d’envoyer des troupes, le faubourg Saint-Antoine s’était laissé aller à suivre la bande qui saccageait Réveillon, si cinquante mille ouvriers, sans travail, sans pain, s’étaient mis, sur cet exemple, à piller les maisons riches, tout changeait de face ; la cour avait un excellent motif pour concentrer une armée sur Paris et sur Versailles, un prétexte spécieux pour ajourner les États. Mais la grande masse du faubourg resta honnête et s’abstint ; elle regarda, sans bouger. L’émeute, ainsi réduite à quelques centaines de gens ivres et de voleurs, devenait honteuse pour l’autorité qui la permettait. Besenval trouva, à la fin, son rôle trop ridicule, il agit et finit tout brusquement. La cour lui en sut mauvais gré ; elle n’osa le blâmer, mais ne lui dit pas un mot.

Le Parlement ne put se dispenser, pour son honneur, d’ouvrir une enquête, et l’enquête resta là. On a dit, sans preuve suffisante, qu’il lui fut fait défense, au nom du roi, de passer outre.

Quels furent les instigateurs ? Peut-être personne. Le feu, dans ces moments d’orage, prend bien de lui-même. On ne manqua pas d’accuser « le parti révolutionnaire ». Qu’était-ce que ce parti ? Il n’y avait encore nulle association active.

On prétendit que le duc d’Orléans avait donné de l’argent. Pourquoi ? Qu’y gagnait-il alors ? Le grand mouvement qui commençait offrait à son ambition trop de chances légales pour qu’à cette époque il eût besoin de recourir à l’émeute. Il était mené, il est vrai, par des intrigants prêts à tout ; mais leur plan, à cette époque, était entièrement dirigé vers les États généraux ; seul populaire entre les princes, leur duc, ils s’en croyaient sûrs, allait y jouer le premier rôle. Tout événement qui pouvait retarder les États leur paraissait un malheur.

Qui désirait les retarder ? Qui trouvait son compte à terrifier les électeurs ? Qui profitait à l’émeute ?

La cour seule, il faut l’avouer. L’affaire venait tellement à point pour elle qu’on pourrait l’en croire auteur. Il est néanmoins plus probable qu’elle ne la commença point, mais la vit avec plaisir, ne fit rien pour l’empêcher et regretta qu’elle finît. Le faubourg Saint-Antoine n’avait pas alors sa terrible réputation ; l’émeute sous le canon même de la Bastille ne semblait pas dangereuse.


Histoire de la Révolution française par Adolphe Thiers, homme politique et historien.

Source :
https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_de_la_R%C3%A9volution_fran%C3%A7aise_(Thiers)/1

La cour ne voulut point influencer les élections ; elle n’était point fâchée d’y voir un grand nombre de curés ; elle comptait sur leur opposition aux grands dignitaires ecclésiastiques, et en même temps sur leur respect pour le trône. D’ailleurs elle ne prévoyait pas tout, et dans les députés du tiers elle apercevait encore plutôt des adversaires pour la noblesse que pour elle-même. Le duc d’Orléans fut accusé d’agir vivement pour faire élire ses partisans, et pour être lui-même nommé. Déjà signalé parmi les adversaires de la cour, allié des parlements, invoqué pour chef, de son gré ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menées. Une scène déplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine ; et comme on veut donner un auteur à tous les évènements, on l’en rendit responsable. Un fabricant de papiers peints, Réveillon, qui par son habileté entretenait de vastes ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance à trois cents ouvriers, fut accusé d’avoir voulu réduire les salaires à moitié prix. La populace menaça de brûler sa maison. On parvint à la disperser, mais elle y retourna le lendemain ; la maison fut envahie, incendiée, détruite. Malgré les menaces faites la veille par les assaillants, malgré le rendez-vous donné, l’autorité n’agit que fort tard, et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fût maître de la maison ; on l’y attaqua avec furie, et on fut obligé d’égorger un grand nombre de ces hommes féroces et intrépides, qui depuis se montrèrent dans toutes les occasions, et qui reçurent le nom de brigands.

Tous les partis qui étaient déjà formés s’accusèrent : on reprocha à la cour son action tardive d’abord, et cruelle ensuite ; on supposa qu’elle avait voulu laisser le peuple s’engager, pour faire un exemple et exercer ses troupes. L’argent trouvé sur les dévastateurs de la maison de Réveillon, les mots échappés à quelques-uns d’entre eux, firent soupçonner qu’ils étaient suscités et conduits par une main cachée ; et les ennemis du parti populaire accusèrent le duc d’Orléans d’avoir voulu essayer ces bandes révolutionnaires.

Ce prince était né avec des qualités heureuses ; il avait hérité de richesses immenses ; mais, livré aux mauvaises mœurs, il avait abusé de tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le caractère, tour à tour insouciant de l’opinion on avide de popularité, il était hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouillé avec la reine, il s’était fait ennemi de la cour. Les partis commençant à se former, il avait laissé prendre son nom, et même, dit-on, jusqu’à ses richesses. Flatté d’un avenir confus, il agissait assez pour se faire accuser, pas assez pour réussir, et il devait, si ses partisans avaient réellement des projets, les désespérer de son inconstante ambition.


Wikipedia !

Nota : Je trouve intéressant de donner la version de WIKIPEDIA au 21 mai 2022, non seulement parce qu'elle est bien renseignée, mais aussi parce que je me suis rendu compte que les articles de Wikipedia changeaient parfois très fortement au fil du temps.

Le déclenchement de la révolte

Jean-Baptiste Réveillon est un entrepreneur à la tête de la Manufacture royale de papiers peints employant 300 travailleurs et installée à la Folie Titon, dans les jardins de laquelle s'élève la première montgolfière, le 19 octobre 1783. Ce lieu, aujourd'hui disparu, se situait sur l'actuelle rue de Montreuil, près de la station de métro Faidherbe-Chaligny, à Paris, une plaque en témoigne.

Depuis la signature du traité de libre-échange entre la France et l'Angleterre, en l'an 1786, les importations textiles anglaises à bas prix inondent le marché français. Les entreprises françaises du textile ont de plus en plus de mal à écouler leurs marchandises. En l'espace de quatre ans, les exportations anglaises ont quintuplé en valeur.

Après un hiver particulièrement rigoureux, le prix du pain augmente fortement dans les premiers mois de 1789. La tension est augmentée par l'ouverture prochaine des États généraux qui doivent se tenir à Versailles, mais qui est finalement reportée au 5 mai. Les élections des députés du Tiers-État ne sont pas encore terminées à Paris et les ouvriers et les apprentis compagnons n'ont pas le droit de vote, plus restrictif qu'ailleurs dans le royaume. La menace de la disette et du chômage, l'exclusion des assemblées électorales du tiers état mécontentent les habitants des populaires faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel.

Le 23 avril, au cours d'une assemblée d'électeurs du tiers état, Réveillon aurait tenu des propos inquiétants sur les salaires des ouvriers. Il aurait regretté le bon vieux temps où les ouvriers étaient payés 15 sous par jour au lieu de 25 alors. Selon une deuxième interprétation, ce patron nourri d'idées libérales aurait suggéré de supprimer l'octroi afin de diminuer le prix d'importation de la farine et donc le prix du pain, l'autorisant ainsi à baisser les salaires. Un autre patron, Henriot (ou Hanriot), fabricant de salpêtre, partage son opinion. Quoi qu'il en soit, parmi le peuple, le bruit se répand que Réveillon veut baisser les salaires. Dès le soir, son nom est conspué. La rumeur est répétée et commentée dans les cabarets et les ateliers, si bien que le mécontentement finit par exploser.

Le déroulement

Le lundi 27 avril, des milliers de chômeurs, d'ouvriers, d'artisans, de petits patrons, de débardeurs s'ameutent près de la Bastille, puis se dirigent vers l'hôtel de ville, aux cris de « Mort aux riches ! Mort aux aristocrates ! Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! À bas la calotte ! À l'eau les foutus prêtres9 ! » Place de Grève, sont brûlées les effigies de Réveillon et d'Henriot. Devant l'hôtel de ville, une délégation de bourgeois envoyée par l'assemblée électorale convainc les manifestants de se disperser. Mais la colonne se dirige vers la manufacture et l'hôtel de Réveillon. Un détachement d'une cinquantaine de gardes-françaises leur en interdisant l'accès, les manifestants se rabattent sur la maison d'Henriot, laquelle n'est pas protégée. Le salpêtrier et sa famille ont juste le temps de s'enfuir au donjon de Vincennes avant que leur maison ne soit saccagée et pillée.

Le lendemain, 28 avril, un nouveau rassemblement se tient devant l'hôtel et la manufacture de Réveillon, mais les forces de l'ordre, renforcées depuis la veille et retranchées derrière des barricades, tiennent à distance la foule houleuse et désarmée. Dans l'après-midi, le duc d'Orléansprince du sang, traverse le rassemblement en carrosse et appelle au calme, avant de distribuer le contenu de sa bourse à la volée. Il est ovationné. Dans la soirée, le passage du carrosse de sa femme, la duchesse d'Orléans, ouvre une brèche temporaire dans les barricades. Les émeutiers en profitent pour forcer l'entrée de l'hôtel et tout saccager. Des fenêtres et du haut des toits, ils lancent des tuiles et des meubles sur la troupe. Exaspérés, les gardes tirent. Cette riposte tue un nombre indéterminé d'émeutiers, 25 selon le commissaire du Châtelet, 900 selon le marquis de Sillery, un soulèvement particulièrement meurtrier en considérant la fourchette haute. Du côté des soldats, le bilan s'établit plus sûrement à 12 tués et 80 blessés. Jusqu'à dix heures du soir, le lieutenant de police Thiroux de Crosne quadrille le faubourg Saint-Antoine et fait pourchasser les séditieux jusqu'au faubourg Saint-Michel.

Le 29 avril, il en fait pendre deux.

Analyses et interprétations

Selon l'historienne Raymonde Monnier, qui note l'absence des salariés de Réveillon dans l'émeute du 28 avril, cette affaire Réveillon n'est pas un « affrontement entre patrons et ouvriers ». Motivée par l'augmentation du prix du pain et donc par la faim et la misère, elle se rattache aux émeutes de subsistance, typiques de l'Ancien Régime. En même temps, se dessinent les caractères d'une journée révolutionnaire : le peuple se réclame du tiers état et lance des slogans nouveaux tels que « Liberté ». À dix jours de l’ouverture des États généraux, les Parisiens les plus pauvres, exclus du scrutin, s'impatientent et entendent exprimer, par la force, leurs revendications. De ce point de vue, ces journées peuvent être vues comme le premier soulèvement populaire de la Révolution.

Les événements du faubourg Saint-Antoine sont certainement spontanés, mais des contemporains ont pensé à une action commanditée et alimenté la thèse du complot. Certains y ont vu la main de l'Angleterre ou des aristocrates. Rétif de la Bretonne, dans Les Nuits de Paris ou le Spectateur nocturne, accuse « Aristocratie » d'avoir acheté des bons à rien pour aller attaquer Réveillon. Plus précisément, la rumeur pointa du doigt le duc d’Orléans. Le baron de Besenval et Jean-François Marmontel le rapportent dans leurs mémoires respectifs. L'historienne Évelyne Lever estime qu'aucune preuve ne désigne Louis-Philippe d'Orléans. De même, Jean-Christian Petitfils disculpe le prince, « agitateur inconséquent » mais trop dilettante pour mener une conspiration. Par contre, la faction Orléans, qu'animait notamment Choderlos de Laclos, a pu agir pour son compte. On comprendrait alors mieux pourquoi, pris dans l'émeute, ni le carrosse du duc, ni celui de la duchesse ne furent pris à partie par la foule excitée.


Conclusion

Il y a bien sûr énormément d'autres versions. Je complèterai d'ailleurs ultérieurement cet article avec de nouvelles, afin que nous prenions mieux la mesure des variantes, en pesant même le poids de certains mots...

A propos, avez-vous remarqué la version "libérale" du site Hérodote.net ? Pour faire contrepoids, je vous suggère de lire la version très complète, très renseignée et très politisée du site "Ploutocratie.com" 😉


Merci pour votre lecture. Surtout si vous êtes arrivés à la fin de cet article !


A suivre !


Plaques commémoratives au numéro 31 bis de la rue de Montreuil à Paris.


mercredi 1 avril 2020

1er Avril 1789, le jour où Louis XVI a failli mourir en tombant d'une échelle !

 


    Il s'est bien sûr passé beaucoup d'autres choses ce jour-là, mais une information concernant Louis XVI attire plus l'attention, et quelle information ! Que serait-il arrivé si Louis XVI n'avait pas été retenu par un ouvrier maçon et qu'il était tombé de 18 mètres de hauteur, depuis l'échelle donnant accès aux combles qu'il voulait visiter ?

    J'ai trouvé cette information étonnante dans le "Journal d'un Bourgeois de Paris pendant la Révolution française", écrit par Hippolyte Monin, Docteur ès lettres et professeur au collège Rollin, publié en 1889 (stocké à la bibliothèque du collège d'Harvard et scanné par l'ami Google)

    Il s'agit d'un journal fictif, écrit près de 100 ans après les faits. Mais son auteur s'est inspiré de quelques vrais journaux rédigés par des bourgeois de 1789. Le but d'Hippolyte Monin, exposé dans sa préface, était de rendre vivante et familière une grande époque, d'en faciliter l'étude scientifique et approfondie, d'éveiller dans l'esprit la curiosité de l'histoire pure et des textes originaux.

Il apporte également les quelques précisions suivantes, à propos de son ouvrage :

"Je ne saurais garantir l'absolue vérité de toutes les anecdotes, de tous les faits divers qu'il renferme : autant de partis, en pareille matière, autant de versions. Mais le cadre même que j'ai choisi m'imposait, sous peine d'invraisemblance, un respect scrupuleux de l'histoire dans le récit des grands événements, dans l'exposé des discussions politiques les plus remarquables, enfin dans l'analyse plus délicate du développement successif des idées révolutionnaires. C'est pourquoi, sans multiplier outre mesure les annotations critiques et les références, je ne me suis pas cru dispensé de leur faire une certaine place."

    Néanmoins, si vous cliquez sur le lien de son nom, vous constaterez qu'il a écrit de nombreux ouvrages et que l'on peut le qualifier de spécialiste de la Révolution française. 

    Dans cette préface, rédigée en juin 1889, il explique avoir entendu dire, ces dernières années, que "1789 n'était plus à la mode", mais que la mode venait de tourner, raison pour laquelle il ajoute :

"Profitons-en bien vite, et tâchons que la mode dure : car c'est celle de l'honneur, des justes lois, de la liberté politique et de l'indépendance nationale."

 


Je vous invite à lire la page du journal concernant le 1er avril 1789 :

"Union parfaite des trois ordres du bailliage de Senlis : assaut de générosité, de désintéressement. « Le rochet, le manteau ducal, l'habit simple du laboureur et du bourgeois ne couvraient qu'une même espèce d'hommes : des Français ... Otez les titres des trois cahiers, et vous pourrez les attribuer à tel ou tel ordre indistinctement ... »

Voilà du moins ce qu'on lit dans la plus optimiste de nos gazettes (Lire plus bas) : mais nous sommes le 1er avril, les petits mensonges sont permis. De fait, le comte de Lameth a été couvert de huées à Senlis, sur la proposition qu'il a faite que le tiers jurât de respecter les prérogatives du clergé et de la noblesse. L'opinion publique l'emporte : les privilégiés jouent forcés.

M. Duval d'Épréménil , l'abbé Lecoigneux de Bélabre, M. de Sémonville ont échoué dans les bailliages mêmes où ils ont leurs fiefs. A Bordeaux, Mgr de Cicé se considérait comme président de droit : il a fallu le détrôner presque de force. A Beauvais, on dit qu'un meunier est entré dans la chambre de la noblesse ; il a demandé que lorsqu'un gentilhomme serait dégradé, on en fit quelque chose, parce que le tiers état se refusait à recueillir ce genre d'épaves.

Troubles et révoltes à Toulouse et Nancy, à cause de la cherté du pain : le détail des événements n'est connu que par des lettres particulières, dont l'administration s'efforce d'empêcher la publicité.

Le Roi a failli périr. Ayant voulu surveiller des travaux de réparations, il s'est aventuré jusqu'aux combles du château, sur une échelle mal assurée ; il a glissé, et il serait tombé de 60 pieds de hauteur (18 mètres) sans la présence d'esprit d'un ouvrier. Sa Majesté a donné sa bourse au brave homme qui lui avait sauvé la vie et, de plus, il lui accorde une pension viagère, mais à condition qu'il garde son état de maçon."

 

Dessin de Leonhard Baldner, 1666

Petits mensonges ?

 "Nous sommes le 1er avril, les petits mensonges sont permis", nous dit ce bourgeois imaginé par Hippolyte Monin. Mais vous remarquerez qu'il précise cela pour le fait rapporté par "la plus optimiste de nos gazettes", à savoir la préparation des états généraux dans le Baillage de Senlis et nullement pour l'événement royal faisant le titre de mon article !


Carte du Beauvaisis, où se situe le baillage de Senlis
Source BNF


La plus optimiste des gazettes !

    A n'en point douter, cette gazette optimiste est le Journal de Paris, dont j'ai retrouvé pour vous le numéro du 1er avril 1789 ! Il est consultable dans la fenêtre ci-dessous :



    Peut-être aurez-vous remarqué que ce journal donne la météo du temps qu'il a fait le 30 Mars et non du temps qu'il fera le 1er Avril ? Si vous voulez savoir le temps qu'il fit le 1er Avril 1789, il vous faut consulter le numéro du vendredi 3 Avril 1789 !

Météo du 1er Avril 1789


Conclusion

    Vous imaginez-vous quel tour étrange aurait plus prendre l'histoire de France si ce brave maçon n'avait pas empêché Louis XVI de chuter ? Dix-huit mètres de chute, c'est la mort assurée ! Une nouvelle régence ? Une Révolution sans roi ? Qui veut écrire une uchronie sur ce sujet ?


Post Scriptum :

    Il est dangereux de monter sur une échelle sans prendre quelques précautions. C'est ce que vous apprendrez en cliquant sur l'image ci-dessus 😉



dimanche 15 mars 2020

Mars 1789 : Patience les plumes du paon tomberont

 

Louis-Antoine de Gontaut, Duc de Biron

    J'ai choisi ce magnifique tableau représentant le Duc de Biron sous la forme d'un paon, pour illustrer la petite histoire publiée dans La Gazette des gazette de Mars 1789, que je vous rapporte ci-dessous. Elle est savoureuse...

"On cite le trait d'un paysan qui a arrangé, à s'en souvenir, un orgueilleux Haubereau. Le rustre était meunier ; il conduisait trois ânes, sur l'un desquels il faisait route. Le gentilhomme qui donnait la main à des Dames, leur a dit plaisamment : "Laissez passer Messieurs du Tiers Etat". Le paysan a répliqué :"Patience, les plumes du paon tomberont." Le noble a couru sur le vilain ; il avait l'épée nue ; il a voulu l'en frapper. Le jouvenceau, qui a de bons poings, a pu lui arracher son arme, la casser, le défigurer avec la poignée, é le laisser pour mort sur la place. Puis il s'est sauvé dans l'île de Jersey ; mais comme on lui donne raison, même parmi la noblesse, il est sans doute de retour à son moulin."

Source

La Gazette des gazettes, ou Journal Politique, (dite également "Journal de Bouillon"). 

"La Gazette des gazettes" avait commencé de paraître en 1764. Elle était rédigée par un officier en retraite, Jacques Renéaume de la Tache, un homme recommandable par une diction aisée et le talent de l'analyse" (Ozeray, éd de 1827, p 247). Paraissant chaque quinzaine, elle traitait surtout de politique internationale et évoquait également la vie littéraire. Celle-ci connu un vif succès puisqu'elle eut de nombreux souscripteurs.

Souscription: 9 £ puis 12 £ par an à Bouillon (en Belgique), 14 puis 18 £ par an en France.

Bouillon. Editeur: «directeur du bureau des ouvrages périodiques à Bouillon»; à Paris, Lutton, Rue Sainte-Anne, Butte Saint-Roch.

Les armes de la ville de Bouillon, où vivait Jacque Renéaume de la Tache, figuraient en couverture de chaque numéro.


Portrait du Biron en paon

La page du Ministère de la Culture, sur laquelle j'ai trouvé ce portrait nous dit que celui-ci est pour le moins inhabituel.

"C’est qu’il s’agit d’une caricature, un portrait charge, qui vise à ridiculiser le personnage. Toutefois, s’il est impossible de connaître les raisons précises d’une telle représentation, on peut imaginer une commande de l’un de ses détracteurs au sein de la noblesse. Gontaut-Biron est en effet connu pour son fort caractère. Une anecdote veut qu’il ait renvoyé un noble anglais de chez lui en payant ses dettes, après que ce dernier l’eut offusqué en minimisant les forces navales françaises et en lui assurant qu’il pourrait fort bien les vaincre: « Partez, Monsieur. Allez essayer de remplir vos promesses; les Français ne veulent se prévaloir des obstacles qui vous empêchent de les accomplir. »

L’association au paon pourrait alors être une référence à son assurance, à sa superbe et à sa propension à pavaner; peut-être faut-il y voir un lien avec les Fables de La Fontaine, alors très populaires, et plus particulièrement au Geai paré des plumes du paon, où l’oiseau, après avoir emprunté le ramage d’un autre et paradé dans un rôle qui n’était pas le sien, est reconnu, ridiculisé par ceux auxquels il s’était mêlé et rejeté par les siens. Pour autant, cette œuvre est inédite par son iconographie et tout à fait surprenante pour son temps."

Source : Le Duc de Biron en paon - Carambolages : les secrets des œuvres

lundi 27 janvier 2020

27 Janvier 1789 : Fonte des glaces et débâcles catastrophiques de la Seine, de la Loire et du Rhône.

Intrépidité d'un jeune homme de 20 ans, près d'Orléans
(Source Paris Musées)


L’hivers le plus terrible depuis des siècles

    L’hiver 1788-1789 a été terrible. La France a connu une vague de froid sans précédent et sans équivalent jusqu'à nos jours ! La vague de froid a commencé le mardi 25 novembre 1788 et s’est terminé le 17 janvier 1789. 

    Le 31 décembre 1788, on a relevé -21.8° à Paris et -31° à Mulhouse. Le mois de décembre 1788 a été, tous mois confondus, le mois le plus froid à Paris depuis des siècles et pour des siècles encore ! Dans les derniers jours de décembre 1788, le froid est devenu si fort que la mer elle-même a commencé à geler. Tous les ports de la Manche ont été bloqués, emprisonnant les navires dans une banquise que les marées rendaient chaotique sans parvenir à la disloquer. On traversait le port d'Ostende à pied, et même à cheval. Dans les campagnes, le sol a gelé jusqu'à 50 cm de profondeur et l'eau gelait aussi au plus profond des puits.

Photo de la Seine gelé à Paris en 1880

La débâcle

    Tous les fleuves et rivières ont été pris par les glaces. A Paris, la Seine a été recouverte de glace 56 jours de suite ! Quand les températures ont commencé de se radoucir, il y a eu alors ce que l’on appelle la débâcle, c’est-à-dire la rupture soudaine de la couche de glace dont les morceaux ont été emportés par le courant. 

    Les blocs de glaces étaient si gros par endroits qu’ils se sont amoncelés sur les ponts allant jusqu’à briser tout ou partie de certains. Ces barrages de glaces ont également fait déborder les fleuves, en particulier la Loire, causant ainsi la mort de milliers de victimes.

Débâcle de la rivière Saint François au Québec en 1989


Témoignage d’un avocat parisien

Dans son courrier en date du 27 Janvier 1789, adressé à son ami de Province, l’avocat parisien Adrien Joseph Colson écrit ceci :

(…) La débâcle de la Seine a commencé une heure après que la dernière lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire a été mise à la poste. Elle a écrasé, brisé et mis en pièce quantité de bateaux lesquels heureusement n’avaient pas de cargaison. La Marne qui se jette dans la Seine deux lieues au-dessus de Paris n’a débâclé que depuis et je n’ai pas ouï dire qu’elle ait causé des dommages. La nouvelle est arrivé ici ces jours-ci qu’à Orléans, la Loire, arrêtée par des glaçons d’une grandeur et d’une épaisseur énorme qui s’étaient amoncelés, a reflué et s’est élevée à une hauteur extraordinaire et presque jusqu’aux toits des maisons, dans un faubourg et aux environs de cette ville, qu’elle y a détruit beaucoup de maisons, qu’un grand nombre d’habitants qui s’étaient réfugiés sur les toits y ont passé trois jours sans aucune subsistance et que dans ce malheureux événement il est péri 500 et selon d’autres 2000 personnes.


Témoignage d’un curé de Berry

    Selon le curé de Menetou-Râtel, dans le Berry, le dégel de la Loire commença la semaine de l’Epiphanie, c’est-à-dire le 6 janvier 1789 et l’on vit sur la Loire « … des morceaux de glace larges comme deux boisselées de terre » - « … de la hauteur de 20 à 25 pieds ».

Source : http://www.archives18.fr/article.php?laref=132&titre=fiche-n-l-annee-1789-a-menetou-ratel-

 

Articles de presse

Journal de Paris n°24 du 24 Janvier 1789, page 111 : Débâcle et crue de la Loire le 19 Janvier à Orléans.

Journal de Paris, n°25 du 25 Janvier 1789, page 115 : Débâcle du Rhône le 14 Janvier à Lyon.

Journal de Paris n°31 du 31 janvier 1789, page 140 : Débâcle de la Loire des 25 et 26 Janvier à Tours (4 arches du pont effondrées le 26)


 

 

mardi 21 janvier 2020

21 Janvier 1789 : Décès du Baron D’Holbach, pourfendeur du luxe (et de la religion).

 



    Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach, né 8 décembre 1723 dans la région d’Allemagne de Rhénanie-Palatinat, décède à Paris le 21 janvier 1789. Cet homme exceptionnel était à la fois un savant et un philosophe matérialiste (un athée si vous préférez).

    Il a beaucoup écrit et sa pensée reflète l’esprit de son temps. Il est moins connu que les savants et philosophes français de la même époque (RousseauDiderotVoltaireCondorcet, etc.). La raison en est peut-être qu'il écrivait moins joliment que les précités, à moins que ce ne soit là une marque regrettable de chauvinisme (ou alors ses écrits destructeurs vis-à-vis de la religion ont été mal reçus par nos "bien-penseurs"). 

    A propos de la religion, je vous conseille de lire sur l’un de mes autres blogs l’extrait de l'un de ses ouvrages, "La contagion sacrée", qui traite avec érudition et vigueur de ce sujet délicat. Cliquez sur l'image ci-dessous : 


    J’ai souhaité vous donner à lire cet extrait de son livre intitulé : « Éthocratie ou Le gouvernement fondé sur la morale ». Le texte choisi évoque la richesse et le luxe. Il contient quelques vigoureuses charges contre le luxe, son industrie et ses adeptes, que j’apprécie beaucoup, je vous l’avoue. 

    Je suis souvent irrité d’entendre le discours si convenu sur l’industrie du luxe française. Cette industrie, dont beaucoup sont si fiers, est une survivance de l’ancien régime, un reliquat de notre servitude.  « Le luxe est une forme d'imposture, par laquelle les hommes sont convenus de se tromper les uns les autres, et parviennent souvent à se tromper eux-mêmes » nous dit avec justesse le baron d’Holbach. Mais plus grave encore, cette industrie qui masque sa vacuité sous le fard des arts, est totalement inutile à la société. Nous venons de constater en cette période de pandémie mondiale qu’un simple masque de papier à 1 euro était plus utile qu’un sac à main Vuitton à 3000 € et que, hélas, mille fois hélas ! Notre malheureux pays disposait de plus de sac à mains Vuitton que de masque FFP2. De même, nous avons pu vérifier que ceux qui, d’après notre monarque, n’étaient « rien », étaient plus utiles à la survie du pays qu’un consultant payé entre 5000 et 10000 € par mois pour expliquer aux autres comment faire, sans n'avoir jamais rien fait lui-même que de médiocres Powerpoints. 

    Concernant les arts, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, je pense que ceux-ci ne dépendent pas de la richesse ni du luxe. J'ai plutôt le sentiment que le luxe dénature les arts. On peut constater cela dans certaines dérives de l’art contemporain (pas tout l’art contemporain, rangez vos pistolets), où certaines œuvres produites ne nécessitent même plus le talent ni le savoir-faire de l’artiste ; l’opportunité de faire de l’argent avec rien étant l’ultime fantasme d’une certaine forme du capitalisme (les bulles financières).

(Si vous disposez d'un peu de temps, vous pouvez lire en cliquant sur l'œuvre d'art ci-dessous, une réflexion très personnelle sur l'art comptant pour rien.) 😉

"Flaque d'eau" de l'artiste Koji Enokura

    J’ai évoqué la crise sanitaire, mais que dire encore de la crise économique !? Pas besoin de sortir d’une grande école de commerce, pour comprendre qu’un pays qui produit des objets du quotidiens, des machines-outils, des tracteurs ou des médicaments se porte mieux sur la place du commerce international qu’un pays qui fabrique des fanfreluches pour les riches et leurs quelques malheureux courtisans !

Les avis du Baron d’Holbach sur ce que devrait être le devoir des riches dans la société sont plus que jamais d’actualité (y compris pour certains patrons de ces industries du luxe).

Bien sûr, les puissants de l’époque n’ont pas tenu compte des conseils avisés de ce brave homme. L’état de corruption de la société était déjà trop avancé, et hélas, la Révolution n’a pu guérir la société de cette maladie qui la rongeait.

De nos jours on continue de vouer un culte au luxe et l’on se presse avec dévotion dans les files d’attentes pour visiter le château de Versailles. Mais les dorures de Versailles sont faites du sang, des larmes et de la sueur des malheureux.


Une digression sur Versailles.

    Vous dit-on lorsque vous visitez ce palais, qu’avant de le construire, en 1620, il  a d’abord fallu assécher les étangs et marais qui se trouvaient à son emplacement, puis réaliser d’énormes travaux pour puiser l’eau de la Seine et la canaliser, dont l’énorme machine de Marly construite en 1681, qui nécessita en permanence durant des années de coûteux travaux de réparations. Le pharaonique chantier du château mobilisa quant à lui 36.000 hommes dont environ et 30.000 soldats, (soit environ 10 % de l’armée). Les ouvriers, le plus souvent réquisitionnés, travaillaient 11 heures par jour, 220 jours par an. Les accidents mortels étaient si nombreux que chaque matin de nombreuses charrettes partaient du chantier emportant les morts. En 1685, une fièvre paludéenne tua en très peu de temps 6.000 ouvriers. Puis ce fut la fièvre typhoïde. Aussi fallut-il sans cesse se réapprovisionner en main-d’œuvre. Il semblerait que ce chantier ait fait mourir au total un peu plus de 10 000 ouvriers, sans que soient ici comptés les charpentiers, les maçons ou encore les miroitiers et installateurs divers. Je ne pense pas que la construction des pyramides ait fait autant de victimes (pour le cas où vous l’ignoreriez, celles-ci n’ont pas été construites par des esclaves, comme dans les films américains, mais principalement par les paysans égyptiens, hors périodes de travaux aux champs).

La construction du château de Versailles

Une digression sur les perruques

L’explosion du luxe et sa contamination des autres classes fut l’un des phénomènes les plus révélateurs de la maladie qui rongeait le 18ème siècle. Le scandale des emperruqués, en 1731, constitue un autre triste exemple.  On a retrouvé dans les notes d’un inspecteur de police dénommé Duval ce court texte anonyme évoquant le scandale des « emperruqués » aux fausses chevelures emplies de farine, alors que les pauvres n’avaient pas de pain.

« Dieu nous donne les blés non pour en faire profanations extravagantes, sacrilèges. Les perruques consomment plus d’une livre de farine par jour. C’est un grand scandale. Un grand scandale aussi dans l’Église quand des évêques, ecclésiastiques et religieux portent cet ornement par vanité, osent célébrer nos saints, la tête ainsi couverte avec indécence.

Maudit usage des amidons. Les boutiques des fariniers sont de plus en plus enfarinées. Alors que les pauvres n’ont pas de pain. »

Extrait de l’excellent ouvrage d’Arlette Farge, Vies oubliées, au cœur du XVIIIe siècle
Source image : Couleur XVIIIe


    En disparaissant le 21 Janvier 1789, le baron d’Holbach n’a donc pas assisté à la chute de l’ancien régime, mais il est incontestable que ses écrits ont dû inspirer nombre des hommes et femmes courageux qui firent le choix de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité, en 1789.


    Voici à présent les extraits que je vous ai choisis. Bien sûr, comme il est d'usage sur ce site, vous pouvez accéder au livre complet via une fenêtre sur le site de la BNF, Gallica, en bas de cet article.

 J'ai mis en gras les passages "forts" et l'orthographe est d'époque.

Chapitre VIII "Des lois morales pour les Riches & les Pauvres"

Page 122 

"On convient assez généralement que les richesses corrompent les mœurs : il faut donc en conclure que bien des gouvernements ont un profond mépris pour les mœurs, & les regardent comme inutiles à la félicité d'un pays ; surtout en voyant les soins qu'ils se donnent pour allumer la soif de for dans les cœurs des sujets» & pour tâcher de leur ouvrir chaque jour de nouveaux moyens d'augmenter la masse de la richesse nationale. On voit de profonds Politiques ne parler à leurs concitoyens que de nouvelles branches de commerce, d'entreprises lucratives, de conquêtes avantageuses ; ce qui prouve que ces spéculateurs , peu scrupuleux sur la Morale, s'imaginent que leur chère Patrie serait très heureuse en y faisant arriver les richesses du monde entier. Néanmoins tout peut nous convaincre que si les Dieux, dans leur colère, exauçaient leurs vœux insensés, leur pays, au lieu d'être une île fortunée, deviendrait plutôt le séjour de la corruption, de la discorde, de la vénalité, de la mélancolie, de l'ennui, qui toujours accompagnent la licence des mœurs.

Les Anglais sont le peuple le plus riche & le plus mélancolique de l'Europe. La liberté même ne peut leur inspirer de la gaieté; ils craignent de la perdre , parce que chez eux tout entre dans le commerce.

Les Souverains commettent une très grande faute lorsqu'ils montrent beaucoup d'estime pour les richesses; ils excitent dans les esprits un embrasement général qui ne pourra s'éteindre que par l'anéantissement de la Société. L'avarice est une passion ignoble, personnelle, insociable, & dès lors incompatible avec le vrai patriotisme, avec l’amour du bien public & même de la vraie liberté. Tout est à vendre chez un peuple infecté de cette épidémie sordide ; il ne s'agit que de convenir du prix. Mais comme dans une nation ainsi disposée, & peu sensible à l’honneur, tout se paie argent comptant, le gouvernement n'est jamais assez riche pour acquitter les services qu'on rend à la Patrie. L'honneur, le véritable honneur, toujours inséparable de la vertu, ne se trouve qu'où la vertu réside : la liberté ne peut longtemps subsister dans des âmes avilies; elle ne peut être sentie & défendue que par des âmes nobles & désintéressées.

Le Commerce, fournissant aux citoyens des moyens de se débarrasser de leurs productions, mérite l'attention de tout gouvernement occupé du bonheur de ses sujets : les meilleures lois que le législateur puisse donner sur cet objet consistent à le protéger & lui donner la liberté la plus grande. Mais si le gouvernement éclairé doit sa protection & sa faveur au Commerce vraiment utile, à celui qui met la nation à portée d'échanger ses denrées superflues contre les choses nécessaires qu'elle est obligée de tirer des étrangers ; ce même gouvernement n'ira pas sacrifier les intérêts du Commerce utile à ceux d'un Commerce inutile & dangereux, qui ne s'occuperait que des objets frivoles du luxe & de là vanité: ils ne sont propres qu’à corrompre les nations. Le Commerçant utile est un homme précieux à son pays, & mérite d’être encouragé par le gouvernement ; le commerçant & l'artisant des marchandises de luxe sont des empoisonneurs publics, dont les denrées séduisantes portent partout la contagion & la folie. On peut les comparer à ces navigateurs qui, voulant dompter sans peine des nations sauvages, portent aux hommes des armes, des couteaux, de l'eau de vie, & aux femmes des colliers, des miroirs, des jouets de nulle valeur. 

En un mot, pour fixer les idées nous appellerons Commerce utile celui qui procure aux nations des objets nécessaires à leur subsistance , â leurs premiers besoins , & même à leur commodité & à leur agrément : nous appellerons Commerce de luxe ou Commerce inutile & dangereux , celui qui ne présente aux citoyens que des choses dont ils n'ont aucun besoin réel, & qui ne sont propres qu'à satisfaire les besoins imaginaires de leur vanité. Le Législateur serait très imprudent s'il favorisait une passion fatale que s'il ne peut réprimer ou punir, il ne doit au moins jamais encourager.

Le châtiment le plus doux qu’un Souverain devrait infliger au Luxe serait de le charger d'impôts, & de témoigner pour lui le mépris le plus marqué. Les impôts mis sur le luxe seraient très justes, vu qu'ils ne pourraient tomber que sur les riches, & qu'ils épargneraient les indigents. Les riches eux-mêmes ne pourraient pas s'en plaindre, parce que les objets de luxe n'étant pas d'une nécessité absolue, ils seraient les maîtres de les supprimer pour se soustraire à la taxe. Des impôts très forts sur les Palais somptueux, sur les Jardins, sur des Parcs immenses , sur des équipages, sur tant de valets que l'ostentation arrache à la culture, fur des chevaux sans nombre, etc. ne pourraient manquer de produire à l'Etat des revenus d'autant plus considérables, que la vanité, mère du luxe, est une passion opiniâtre, & qui finirait peut-être par faire imaginer qu'une taxe forte, annonçant l'opulence, doit attirer la considération du public à celui qui s'en trouve chargé.

Mais dans les nations infectées par le luxe, les médecins, faits pour guérir ce mal, en sont plus atteints que les autres ; ils le regardent comme un mal sacré, auquel il n'est pas permis de toucher ; ils aimeront mieux faire vendre le grabat d'un laboureur hors d'état de satisfaire un exacteur, que d'obliger un curieux à payer pour un tableau, ou une courtisane pour les bijoux & pierreries qu'elle a tirés de ses amants. Le luxe a tellement fasciné les habitants de quelques contrées, que les besoins les plus réels font forcés de céder aux besoins de la vanité. Tel homme se refuse de manger, pour épargner de quoi se montrer dans un carrosse ou sous un habit somptueux.

Les partisans du Luxe ne manqueront pas de nous dire, que les folles dépenses des riches font travailler le pauvre & le mettent à portée de subsister; mais on leur répondra que le vrai pauvre qu'il faudrait encourager, c'est le cultivateur : celui-ci, sans cesse accablé pour satisfaire aux demandes du gouvernement, ne tire aucun profit du luxe, qui lui enlève souvent les coopérateurs de ses travaux, devenus nécessaires pour grossir dans les villes la troupe des valets fainéants dont les riches & les grands aiment à se voir entourés. Nous dirons encore que le luxe déprave les indigents: il les rend paresseux ; il leur fait naître mille besoins qu'ils ne peuvent satisfaire sans danger ou sans crime. Ceux qui ne subsistent que par la vanité ou les fantaisies d'un public en démence, font souvent de très malhonnêtes gens. Rien de plus déplorable que les effets du luxe ou de la vanité bourgeoise, quand elle vient à gagner les classes inférieures. C’est ce luxe qui détermine tant de marchands à faire des banqueroutes, que la loi ne devrait pas traiter avec la même indulgence que des faillites occasionnées par des malheurs imprévus. C'est la fatuité des maîtres, copiée par leurs domestiques, qui remplit les villes de tant de valets fripons. Ces mêmes valets portent la débauche, la passion du jeu, la vanité, jusque dans les villages & les campagnes. Enfin ce sont les vices enfantés par le luxe qui conduisent tant de malheureux au gibet, & tant de jeunes filles à la prostitution.

Rien ne serait donc plus digne de l'attention d'un bon gouvernement, que de réprimer la vanité progressive des citoyens, de les contenir dans les bornes de leur état, de les engager à vivre suivant leurs facultés. Pour donner en effet du LUXE une définition exacte que l’on a si longtemps cherchée, il semble qu'on pourrait dire que c'est une vanité jalouse qui fait que les hommes à l’envi s'efforcent de s’imiter, s'égaler, ou même de se surpasser les uns les autres par des dépenses inutiles, qui  excédent leur état ou leurs facultés. Cette définition paraîtrait pouvoir convenir au luxe sous quelque point de vue qu'on l’envisageât. Un Souverain qui, par une vaine ostentation, ruine son Etat pour élever des Palais, pour se faire une cour plus brillante, pour entretenir des armées plus nombreuses que ses revenus ne le comportent, annonce un luxe plus ordinaire, mais plus blâmable sans doute par ses conséquences, qu’un homme du peuple qui se montrerait dans les rues couvert d'habits dans lesquels on verrait l’or se mêler à la soie ; avec cette différence pourtant que ce dernier n'est que ridicule, parce que nos yeux n'y sont pas accoutumés, tandis que la folie plus commune du premier, le rend évidemment coupable de dissiper en dépenses frivoles des sommes qu'il devrait employer à des objets utiles & nécessaires au bien être de ses sujets.

Le luxe des Souverains est pour une nation le plus grand des malheurs. Les lois fondamentales de tout gouvernement équitable devraient à cet égard contenir la vanité trop commune à ceux qui sont destinés par état à mettre un frein aux passions des autres. La Monarchie fut de tout temps regardée comme le gouvernement lé plus propre à faire naître & à propager le luxe. Ceux que leurs fonctions approchent du Monarque s'efforcent de l’imiter ; communément ils prétendent que c'est pour lui faire honneur ou pour lui plaire, tandis que réellement ils se ruinent dans la vue de se distinguer du vulgaire, avec qui leur vanité souffrirait de les voir confondus. Les riches, quoique d'un rang inférieur, veulent copier les courtisans & les grands, parce que ceux-ci jouissent d'un pouvoir qui toujours en impose. Enfin les citoyens des classes moins élevées imitent autant qu'ils peuvent ceux des classes supérieures, afin de jouir pendant quelques instants du plaisir passager d'être confondus avec leurs supérieurs , ou du moins pour se soustraire au mépris & aux outrages auxquels l'indigence est souvent exposée. Le luxe pénètre plus lentement dans les Républiques, parce que l'homme du peuple y craint moins ses supérieurs, qui d'ailleurs ne sont pas livrés au faste qu'on voit régner dans les cours des Rois.

Dans des nations opulentes la richesse seule est honorable, la pauvreté devient un vice, & l'indigence est rebutée par l'opulence toujours altière. Sous le despotisme, toujours vain & superbe, la pauvreté, la faiblesse, sont communément écrasées. Si des gouvernements plus équitables & plus humains rendaient les grands & les riches plus justes , plus affables, moins dédaigneux pour leurs inférieurs, il y a lieu de croire que ceux-ci seraient moins pressés de sortir de leur sphères ; alors chaque citoyen, plus content de son état, ne chercherait pas à faire illusion aux autres par des airs de fatuité , dont l’objet est communément de chercher à persuader qu'on possède des avantages qu’on na pas réellement.

C'est encore l'arrogance insultante des grands, qui plus ou moins bien imitée par les petits, est la source primitive des ridicules & des travers nationaux, que l’on remarque chez la plupart des habitants de certaines contrées. C'est visiblement de la cour que sont émanés ces airs d'importance, ces manières affectées, cette suffisance dédaigneuse, cette fatuité que copie si gauchement l'homme du commun, en un mot, toutes les impertinences qui rendent quelquefois un peuple entier méprisable aux yeux des étrangers : dans une nation infectée de cette vanité épidémique un homme sensé ne croit voir qu’une troupe de pantomimes, de baladins, de comédiens. Personne ne veut être soi ; chacun jusqu'aux valets, tâche par ses airs & ses manières de passer pour un homme de conséquence. II est bien difficile de trouver une tête solide, un caractère estimable dans un fat, dans un petit-maître, dans un important dont le cerveau n'est rempli que de vent & de bagatelles.

Le luxe est une forme d'imposture, par laquelle les hommes sont convenus de se tromper les uns les autres, & parviennent souvent à se tromper eux-mêmes. Un fat finit quelquefois par se croire un homme d'importance. Une courtisane, par son luxe, veut être prise en public pour une femme de qualité, dont souvent elle a chez elle le ton & les manières. Plus un état est vil par lui-même, & plus ceux qui s'y trouvent placés cherchent à se relever par des signes extérieurs de grandeur ou d'opulence. Les grands des cours despotiques d'Asie se distinguent par une magnificence & par un luxe effréné; esclaves avilis & rampants dans la présence d'un Sultan orgueilleux, ils tâchent de paraître quelque chose aux yeux de la populace étonnée. La puissance réelle, la vraie grandeur, n'ont nul besoin des secours du faste pour se faire respecter. Un bon Prince rougirait de devoir au vain attirail du luxe la vénération qu'il mérite par lui-même. L'ostentation, l'étiquette, la magnificence, ce que les courtisans appellent la splendeur du trône, ne sont faites le plus souvent que pour cacher aux yeux des peuples la petitesse & la sottise de ceux qui les gouvernent. Rien n’est plus déplacé que la vanité dans un puissant Monarque : cette passion puérile coûte pour l'ordinaire bien des larmes à ses sujets , obligés de travailler sans relâche, sans jamais pouvoir la satisfaire. Le soulagement des peuples constitue la splendeur des grands Rois.

On a reconnu dans tous les siècles les dangers du Luxe répandu dans les classes inférieures du peuple ; on a fait de vains efforts pour le réprimer par des Lois somptuaires : mais des législateurs, aveuglés eux-mêmes par la vanité qu'on respire dans les cours, n’ont pas vu que c'était pour imiter les grands que les petits se livraient à mille dépenses ridicules : ils n'ont pas vu que c'était par le Souverain & sa cour que, pour être efficace , la réforme des mœurs aurait dû commencer : enfin ils n'ont pas vu que des lois somptuaires, faites pour les citoyens d'un rang inférieur, ne pouvaient que les avilir de plus en plus, en donnant aux grands encore plus de vanité. Il ne faut donc pas s'étonner si les lois somptuaires ont été presque toujours aussitôt violées ou éludées que publiées.


Lutter contre le luxe introduit chez un peuple, c'est combattre une passion inhérente à la nature humaine. Chaque homme veut, autant qu'il peut, imiter, égaler ou surpasser ses semblables, & sur tout copier ceux qu'il croit ou plus heureux ou plus puissants que lui ; il souffre toutes les fois qu'il y faut renoncer. Dans une Monarchie fastueuse le luxe finira par se déceler, plus ou moins, jusque dans les dernières classes de la Société.

La meilleure des Lois somptuaires serait l'exemple d'un Prince ennemi du luxe & du faste, ami de la simplicité. Cet exemple serait bientôt suivi par les grands de la cour, toujours prêts à recevoir les impressions de leur maître. Dès-lors la modestie deviendrait le signe de la grandeur, du crédit, de la puissance. Pour s'assimiler à leurs supérieurs, les autres citoyens adopteraient sans peine une mode peu coûteuse, & qui cesserait de leur rappeler leur infériorité.

Bien plus, il résulterait de cette conduite des avantages inestimables pour les Grands & les Nobles, qu'un luxe habituel dévore, dont les affaires se dérangent perpétuellement à la cour, qui ne peuvent y paraître sans se croire obligés d'y représenter. De son côté le Monarque ne se verrait pas forcé de se ruiner lui-même, ou plutôt d'écraser son peuple pour fournir aux demandes d'une foule de courtisans obérés, qu'une sage économie mettrait dans l'abondance.

Les femmes, communément si touchées des vains jouets du luxe, prendraient du goût pour la simplicité, aussitôt qu'elle deviendrait la mode de la cour, une marque de grandeur, un moyen de mériter les regards favorables du Prince , dont on se croirait obligé de prendre les manières & le ton.

C'est ainsi que, par le secours de la vanité même , on parviendrait a guérir les plaies que la vanité du luxe fait à tant de nations. C'est le faste des Souverains qui force leurs sujets de se ruiner à leur exemple.

Le luxe de représentation, qui consiste à se faire suivre incessamment de tout l'appareil du faste, & qui trop souvent devient pour la vanité des gens en place le plus grand des besoins, est une source de ruine pour eux & pour les autres. En quittant la cour du Prince l’homme en place va porter son luxe dans la province, qui bientôt s'en trouve infectée; il dérange ses propres affaires & détruit celles des autres. Le gouvernement le plus prodigue ne peut pas subvenir au faste que la vanité des grands croit nécessaire à leur rang ou a leur dignité.

Mais un gouvernement sage devrait prendre des voies plus directes encore pour réprimer le luxe insolent & scandaleux que viennent étaler en public des femmes consacrées à la débauche. Une Police sévère devrait punir le vice lorsqu'il ose s'élever des trophées aux yeux des nations. Si le gouvernement ne peut empêcher le désordre caché, il doit du moins l’empêcher de se montrer avec un éclat propre à irriter la vertu & à corrompre l'innocence. De quels yeux des femmes honnêtes, des épouses vertueuses, des filles innocentes, doivent-elles voir le fort brillant que la débauche procure à des prostituées, que leurs amants ont la folie de transformer en Déesses ?

 Les apologistes du Luxe nous diront que la suppression à la cour & dans les villes produirait une diminution considérable dans les revenus de l’Etat, empêcherait une nation renommée par son goût & ses modes de mettre les autres peuples à contribution , enfin rendrait inutile une multitude d'hommes qui tirent leur subsistance de la vanité de leurs concitoyens.

Un Satyrique célèbre de l'antiquité faisait dire aux hommes avides de son temps, que l’argent devait être le premier objet des recherches ; que la vertu viendrait après l’argent. C’est le langage que semblent tenir à leurs sujets bien des gouvernements qui passent pour éclairés ; c’est celui d’un grand nombre de spéculateurs qui, séduits par les avantages frivoles que le luxe procure, ne voient pas le cortège des maux qu'il entraîne à sa fuite. Nous leur répondrons donc qu'un Etat bien organisé, réglé par une sage économie, par des citoyens honnêtes & modérés, n'a pas besoin de la masse énorme de richesses qui devient nécessaire pour mettre en action les avides sujets d'une nation corrompue par le luxe, où les revenus que l'Etat tire avec violence de vingt villages suffisent à peine pour payer à son gré les prétendus services, ou plutôt la négligence & l’impéritie d'un Courtisan ou d'un Grand. Un Gouvernement corrompu n'est jamais assez riche; mais un Gouvernement honnête est servi par d'honnêtes citoyens, sur les cœurs desquels l'amour de la Patrie, le désir de la vraie gloire, agissent plus fortement que l'argent. C'est insulter la vertu que de la payer : ainsi, l'on ne peut trop le répéter, les bonnes mœurs sont plus utiles aux nations que les richesses. Une trop grande opulence pervertit les peuples comme les individus : c'est dans la médiocrité que se trouve le plus communément la tranquillité, le vrai bonheur.

L'expérience de tous les temps nous prouve que les peuples les plus riches ne sont rien moins que les peuples les plus fortunés : leur opulence les rend communément ambitieux, arrogants ; ils veulent pour l'ordinaire prescrire des lois aux autres : leur insolence leur attire des ennemis nombreux; vous les voyez perpétuellement en guerre : les revenus ordinaires de l’Etat ne pouvant suffire aux entreprises téméraires d'un Gouvernement altier, il redouble les impôts , il contracte des dettes , que son crédit funeste lui permet d'accumuler : la nation gémit alors sous des taxes multipliées; semblable à ces riches obérés & mal-aisés, elle ne peut jamais arranger ses affaires; elle est pauvre, quoique remplie de citoyens opulents ; mais ces mauvais citoyens, enrichis aux dépens de leur pays, se livrent au vice, au luxe , à la paresse ; plongés dans la débauche, & tout occupés de leurs plaisirs, ils ne s'embarrassent ni du fort de la Patrie ni du bien-être de leurs concitoyens.

Une nation heureuse est celle qui renferme un grand nombre de bons citoyens. Les bons Princes font de bonnes lois ; & ces lois font les bons sujets. Le bon citoyen est celui qui est utile à son pays, dans quelque classe qu'il se trouve placé : le pauvre remplit sa tâche sociale par un travail honnête, ou dont il résulte un bien solide & réel pour ses concitoyens : le riche remplit la tâche lorsqu'il aide le pauvre à remplir la sienne ; c'est en secourant l’indigence active & laborieuse, c'est en payant ses travaux, c'est en lui facilitant les moyens de subsister, en un mot, c'est par la bienfaisance que le riche peut acquitter ses dettes envers la Société. C’est donc en détournant l’esprit des citoyens riches des fantaisies insensées & nuisibles du luxe & de la vanité, pour le porter vers la bienfaisance utile à la Patrie, que le Législateur établira chez lui l’harmonie sociale, sans laquelle il ne peut y avoir de félicité pour personne.

 

L'ambition devient communément la passion de celui que ses richesses dispensent de songer à sa subsistance ; le Législateur peut donc se servir avec avantage du désir que le riche a de s'élever de plus en plus, d'être distingué de la foule des citoyens, pour tourner ses vues du côté de l’utilité générale. L'homme opulent qui se rendrait utile à sa patrie par des travaux publics, par des défrichements considérables, par des dessèchements qui augmenteraient la culture & la salubrité, par des canaux qui faciliteraient le commerce intérieur & les arrosements des terres, n'aurait-il pas des droits fondés à la reconnaissance publique ? Un grand, un riche, qui dans leurs domaines doteraient l’indigence pour favoriser la population, établiraient des manufactures capables d'occuper les pauvres, banniraient le désœuvrement & la mendicité, ne mériteraient-ils pas des distinctions, des honneurs, des récompenses à plus juste titre que tant de nobles ou de grands qui absorbent toutes les faveurs du Prince, pour avoir assidûment végété, intrigué, cabalé dans une cour, ou pour s'être ruinés par un faste nuisible pour eux-mêmes & pour les autres.

Si une éducation plus sociable apprenait aux riches, aux nobles, à être citoyens, si les préjugés inhumains de la grandeur ne lui faisaient pas croire que les peuples sont des esclaves destinés à repaître sa vanité, si un orgueil insensé n’étouffait pas d'ordinaire dans les cœurs des hommes les plus opulents & les plus distingués d'un Etat tout sentiment de pitié, de reconnaissance , d'affection sociale ; ne devraient ils pas être plus flattés d'exercer sur leurs inférieurs l’empire si doux de la bonté qui fait aimer, que l'empire tyrannique de l’injustice & de la vanité qui fait toujours détester ? Les hommes qui passent pour les heureux de la terre ne devraient-ils pas être plus touchés du plaisir solide & pur de répandre le bonheur autour d'eux, que des plaisirs frivoles, mêlés d'amertume & d’ennui, que l’on éprouve dans des villes bruyantes , dans des festins somptueux , dans des cours corrompues qui ne rassemblent que des envieux, des ennemis, & d’où la gaieté véritable est à jamais exclue ? Les vains plaisirs du luxe, la complaisance puérile qu'excite passagèrement le faste, la possession d'un bijou ou d'un meuble précieux, peuvent-ils être comparés aux plaisirs toujours renaissants de la libéralité, à la complaisance intérieure que produit à tout moment le spectacle si doux d'hommes rendus heureux par des bienfaits ? Quel spectacle de la ville, quelle fête brillante de la cour, a droit de plus remuer un cœur sensible que la vue de campagnes devenues fécondes, de cultivateurs rendus à leurs jeux innocents, de la nature entière transformée par ses soins? La vie est remplie des joies les plus pures, lorsqu'on connait le plaisir de faire du bien.

Voilà les sentiments que l'éducation devrait inspirer à la noblesse, ainsi qu'à l’opulence ; la Législation devrait les fortifier, le Souverain les récompenser. La Morale, toujours en état de prouver à tout citoyen que son intérêt se trouve lié avec celui de ses associés, convaincra les riches que faire du bien c'est placer utilement son argent, c'est se procurer du profit, de l'honneur & de la gloire : la bonté ne peut dégrader aucun mortel. Sous l'autorité d'un bon gouvernement, dont il secondera les vues, le Noble vertueux peut régner lui-même dans ses terres ; il préférera cet empire au plaisir insensé de faire éprouver à ses vassaux un pouvoir tyrannique, une morgue insupportable, de mauvais traitements qui ne lui attireraient que de la haine. C'est ordinairement par leur faute que les puissants de la terre sont détestés de leurs inférieurs; les injustices des grands produisent & nourrissent les méchancetés des petits. En liant les mains des riches si souvent prêtes à nuire , le Législateur rétablirait promptement un équilibre nécessaire pour faire fleurir les mœurs, & pour rendre ses Etats opulents & fortunés.

Dans tout gouvernement bien ordonné l’agriculture, les manufactures, le commerce, doivent s'attirer les soins attentifs de l’administration, jouir de sa protection constante, s'exercer avec liberté. Voilà les sources légitimes de la richesse de l’Etat & de celle du citoyen. Le sol est la base de la félicité nationale : c'est le sol qui doit fournir à tout un peuple sa subsistance, ses besoins, ses agréments & ses plaisirs. Assez d'écrivains zélés & vertueux ont prouvé par des ouvrages multipliés, l'attention que le gouvernement doit donner à l'Agriculture, de laquelle, comme d'un tronc, partent toutes les branches & les rameaux de l’économie politique. On ne peut rien ajouter aux vues utiles que l’amour du bien public leur a dictées. Dans un ouvrage qui n'a que la Morale pour but, il suffira de répéter qu'elle est toujours d'accord avec la saine Politique. "

 

 

Vous pouvez lire le texte intégral (mais avec l'orthographe de l'époque) dans cet exemplaire de 1776, mis à disposition par la BNF. Mais on peut aussi le trouver en format papier, avec un peu de chance...