mardi 4 août 2020

Peuple ou populace ?


    Nous nous étions posés ensemble le 28 juillet dernier, la question de l’usage du mot "brigands" pour désigner les foules en colère, plutôt que celui d’émeutiers, un mot qui existait aussi au 18ème siècle, dont l’étymologie d’ailleurs, le relie à l’ancien participe passé du verbe émouvoir (agir sur le coup d’une émotion).

    Posons-nous aujourd’hui celle de l’usage du mot populace, plutôt que celui de peuple. L’idée m’en est venu hier soir à la suite d'un échange courtois avec un visiteur de ma page. Mon interlocuteur, en toute bonne foi j’en suis sûr, opposait à ce qu’il supposait être mon idéalisation de la Révolution française, les horribles violences de la populace et il évoquait Chateaubriand pour appuyer son dire.

    Un mot au passage pour vous assurer que je n’ai plus l’âge d’idéaliser plus rien ni personne. J’ai depuis longtemps perdu mes illusions et cela me donne d’ailleurs plus de liberté pour penser, y compris pour penser contre moi-même et mes éventuels a priori.


    Pourquoi pour le même événement, selon l'auteur et l'époque, désigne-t-on les acteurs, sous le nom de populace, plutôt que celui de peuple ?

    Il était tard et je tapotais péniblement sur le clavier de mon smartphone. Mais parmi mes arguments, j’essayais d’expliquer à mon interlocuteur qu’un peuple accablé par l’ignorance, la superstition et surtout la misère, ne pouvait finalement que ressembler à une « populace ». De même, si vous prenez un peuple bien policé, mais que vous décidez de le priver d’instruction et que peu à peu vous le poussez dans la misère en lui retirant progressivement ses biens, il suffira d’une génération à peine pour qu’il devienne "une populace".


François René de Chateaubriand
    Chateaubriand écrit bien, c’est certain. Mais dans le monument à son auguste personne qu’il réalise en rédigeant ses mémoires d’outre-tombe, devons-nous prendre tout ce qu’il dit pour paroles d’évangile, sous prétexte que c’est bien écrit ? Ne doutons pas de sa sincérité bien sûr ! Mais comme disait ma grand-mère : « Sincérité n’est pas vérité ».

    Chateaubriand, comme vous et comme moi, voyait le monde au travers de la petite fenêtre de sa personnalité. Il faut regarder par de nombreuses fenêtres, c’est-à-dire de nombreux témoignages, pour avoir une idée un peu plus précise du monde.

    Un bon exemple est celui de son poignant témoignage sur le cortège des assassins de Foullon et Berthier, passant devant les fenêtres de son hôtel. Je vous avais parlé de ce tragique événement le 22 juillet dernier.


Lisons ce passage, extrait du livre V de ses mémoires d’outre-tombe :

« … j’étais aux fenêtres de mon hôtel garni avec mes sœurs et quelques Bretons ; nous entendons crier : « Fermez les portes ! Fermez les portes ! » Un groupe de déguenillés arrive par un des bouts de la rue ; du milieu de ce groupe s’élevaient deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu’ils s’avancèrent, nous distinguâmes deux têtes échevelées et défigurées, que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d’une pique : c’étaient les têtes de MM. Foullon et Bertier. Tout le monde se retira des fenêtres ; j’y restai. Les assassins s’arrêtèrent devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des gambades, en sautant pour approcher de mon visage les pâles effigies. L’œil d’une de ces têtes, sorti de son orbite, descendait sur le visage obscur du mort ; la pique traversait la bouche ouverte, dont les dents mordaient le fer : « Brigands ! M’écriai-je plein d’une indignation que je ne pus contenir, est-ce comme cela que vous entendez la liberté ? » Si j’avais eu un fusil, j’aurais tiré sur ces misérables comme sur des loups. Ils poussèrent des hurlements, frappèrent à coups redoublés à la porte cochère pour l’enfoncer et joindre ma tête à celles de leurs victimes. Mes sœurs se trouvèrent mal ; les poltrons de l’hôtel m’accablèrent de reproches. Les massacreurs, qu’on poursuivait, n’eurent pas le temps d’envahir la maison et s’éloignèrent. Ces têtes, et d’autres que je rencontrai bientôt après, changèrent mes dispositions politiques ; j’eus horreur des festins de cannibales, et l’idée de quitter la France pour quelque pays lointain germa dans mon esprit. »


    Assurément, cette scène est aussi abominable qu’elle est admirablement écrite. La populace, terme qu’il utilisera souvent par la suite, y est représentée avec toute l’horreur qui fait tant frémir les nostalgiques de l’ancien régime.


    Depuis une autre fenêtre, il y eut un autre témoin de cette scène atroce, qui lui aussi en rendit compte par écrit, non-pas dans d’imposants mémoires construits pour la postérité, mais juste dans une lettre à sa jeune épouse. Ce fut Babeuf.

    Souvenez-vous, je vous en ai parlé le 22 juillet. Voici un extrait de son courrier :

« Les supplices de tout genre, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé. »

    Plutôt que de vouloir "quitter la France pour quelque pays lointain", afin de fuir ces "cannibales", comme l’écrivit le divin Chateaubriand, Babeuf devient un révolutionnaire, dans le but de rendre sa dignité à ce peuple avilit par ses maîtres.

    Vous voyez par ces deux témoignages (ces deux petites fenêtres humaines), la différence qu’il y a, entre proférer des sentences définitives du haut des tours de son château et faire l’effort de comprendre le pourquoi d’un événement pour essayer ensuite d’améliorer les choses.


Arthur Young
    Lorsque je vous ai dit plus haut qu’un peuple maintenu dans l’ignorance, la superstition et l’horrible misère ne pouvait ressembler qu’à une populace, je me suis souvenu un passage d’un livre que j’adore. Il s’agit de l’ouvrage dans lequel l’agronome anglais Arthur Young rendit compte de ses trois voyages en France en 1787, 1788 et 1789. Je vous en conseille très vivement sa lecture. Vous y découvrirez une France du 18ème siècle, bien différente des tableaux champêtres idylliques représentés sur les tapisseries d’Aubusson ou les toiles de Jouy.

    Le 1 er septembre 1788, Arthur Young fit cette description saisissante de Combourg et de son château, celui de notre cher Châteaubriand :

« Combourg. Le pays a un aspect sauvage ; la culture n’est pas beaucoup plus avancée que chez les Hurons, ce qui paraît incroyable au milieu de ces terrains si bons. Les gens sont presque aussi sauvages que leur pays, et leur ville de Combourg est une des plus ignoblement sales que l’on puisse voir. Des murs de boue, pas de carreaux, et un si mauvais pavé que c’est plutôt un obstacle aux passants qu’un secours. Il y a cependant un château, et qui est habité. Quel est donc ce M. de Chateaubriand, le propriétaire, dont les nerfs s’arrangent d’un séjour au milieu de tant de misère et de saleté ? Au-dessous de ce hideux tas d’ordures se trouve un beau lac entouré de hais bien boisées. »

    Vous conviendrez avec moi que le domaine de notre immortel écrivain, n’était pas bien reluisant…

Le château de Combourg, si bien décrit par notre ami Arthur Young


    Une dernière question mérite selon moi d’être encore abordée, pour clore momentanément ce sujet (car nous y reviendront, bien sûr).

    Un peuple inculte, sale et affamé est-il obligatoirement méprisable ? Comme dit plus haut, je vous répondrai que cela dépend de la sensibilité, certains diraient du cœur, de celui ou celle qui observe ce peuple. Pour cela aussi, je vous recommande de lire Arthur Young.

    En conclusion de cet article, je vous donne à lire cette description qu’il fait d’une pauvresse qu’il rencontra le 12 juillet 1789, alors qu’il cheminait vers Metz :

« En montant une côte à pied pour ma jument, je fus rejoint par une pauvre femme, qui se plaignit du pays et du temps ; je lui en demandai les raisons. Elle me dit que son mari n’avait qu’un coin de terre, une vache et un pauvre petit cheval : cependant il devait comme serf à un seigneur un franchard ( 42 lb. ) de froment et trois poulets, à un autre quatre franchards d’avoine, un poulet et un sou, puis venaient de lourdes tailles et autres impôts. Elle avait sept enfants, et le lait de la vache était tout employé à la soupe. — Mais pourquoi, au lieu d’un cheval, ne pas nourrir une seconde vache ? — Oh ! Son mari ne pourrait pas rentrer si bien ses récoltes sans un cheval, et les ânes ne sont pas d’un usage commun dans le pays. On disait, à présent, qu’il y avait des riches qui voulaient faire quelque chose pour les malheureux de sa classe ; mais elle ne savait ni qui ni comment. Dieu nous vienne en aide, ajouta-t-elle, car les tailles et les droits nous écrasent… — Même d’assez près on lui eût donné de 60 à 70 ans, tant elle était courbée et tant sa figure était ridée et endurcie par le travail ; elle me dit n’en avoir que 28. Un Anglais qui n’a pas quitté son pays ne peut se figurer l’apparence de la majeure partie des paysannes en France : elle annonce, à première vue, un travail dur et pénible ; je les crois plus laborieuses que les hommes, et la fatigue plus douloureuse encore de donner au monde une nouvelle génération d’esclaves venant s’y joindre, elles perdent, toute régularité de traits et tout caractère féminin. A quoi attribuerons-nous cette différence entre la basse classe des deux royaumes ? Au gouvernement. »


    J’espère de tout mon cœur, que mes modestes articles vous aident à voir autrement la Révolution française, même si c’est au travers de ma petite fenêtre.


Au plaisir de vous retrouver bientôt,



4 Août 1789 : Le jour de la fameuse nuit !

Abolition des privilèges, Necker sortant de Versailles.

    Necker est si populaire durant cet été 1789, que tout ce qui est "bien" semble devoir lui être attribué. Mais nous allons voir qu'il n'est en rien un acteur de cette fameuse nuit ! Cette estampe fait partie des centaines qui ont été réalisées durant des années pour sa propagande. (Il faudra que je lui consacre une galerie dédiée.)



    Peut-être verrez-vous passer aujourd’hui et les jours suivants, des articles sur la fameuse "Nuit du 4 au 5 août", la nuit au cours de laquelle les privilèges furent, parait-il, abolis. Pourquoi ce "parait-il ?". Je vous propose de découvrir dans quelles conditions l’Assemblée nationale s’est rendue à cette extrémité, qui en furent les principaux acteurs et surtout quelles furent dans la réalité, les suites de cet effet d’annonce.



Etat des lieux.

    Si vous avez lu mes précédentes publications, vous aurez compris dans quel état de panique devait se trouver la noblesse, qui voyait nombre de ses châteaux brûler çà et là dans le royaume. Souvenez-vous que la veille, le 3 août, à l’Assemblée nationale, un orateur avait évoqué les affres d’une « guerre des pauvres contre les riches ».

    C’est à la séance du soir de ce 4 août, débutée à 18h, que l’Assemblée aborde ses travaux concernant le « projet d’arrêté relatif à la sûreté du royaume ». Monsieur Target, en commence la lecture comme suit :

« L’Assemblée nationale, considérant que, tandis qu’elle est uniquement occupée d’affermir le bonheur du peuple sur les bases d’une constitution libre, les troubles et les violences qui affligent différentes provinces répandent l’alarme dans les esprits, et portent l’atteinte la plus funeste aux droits sacrés de la propriété et de la sûreté des personnes ;

« Que ces désordres ne peuvent que ralentir les travaux de l’assemblée, et servir les projets criminels des ennemis du bien public ;

Déclare que les lois anciennes subsistent et doivent être exécutées jusqu’à ce que l’autorité de la nation les ait abrogés ou modifiées :

« Que les impôts, tels qu’ils étaient, doivent continuer d’être perçus aux termes de l’arrêté du 17 juin dernier, jusqu’à ce qu’elle ait établi des contributions et des formes moins onéreuses au peuple ;

« Que toutes les redevances et prestations accoutumées doivent être payées comme par le passé, jusqu’à ce qu’il ait été autrement ordonné par l’Assemblée ;

« Qu’enfin les lois établies pour la sureté des personnes et pour celles des propriétés doivent être universellement respectées.

« La présente déclaration sera envoyée dans toutes les provinces, et les curés seront invités à la faire connaître à leurs paroissiens, et à leur en recommander l’observation »


"L'alarme se répand dans les esprits"...

    Vous avez bien lu et bien compris. « Les troubles et les violences qui affligent différentes provinces répandent l’alarme dans les esprits, et portent l’atteinte la plus funeste aux droits sacrés de la propriété et de la sureté des personnes ». Donc demandons aux curés de calmer leurs ouailles en leur demandant d’attendre gentiment les promulgations de nouvelles lois. Les anciennes, bien qu’elles soient mauvaises et injustes, restant en vigueur jusqu’à nouvel ordre ! Quel effet, pensez-vous, aurait eu une telle annonce, dans un pays où les châteaux étaient incendiés les uns après les autres depuis plus de deux semaines ?


De Noailles et D'Aiguillon

    C’est par suite de cette prise de conscience que vont intervenir successivement deux orateurs dont l'histoire retiendra les noms : Monsieur le Vicomte de Noailles, puis Monsieur le Duc D’Aiguillon.


De Noailles, le cadet sans argent qui fait cadeau de ce qu'il n'a pas.

 

    Louis Marc Antoine de Noailles, né en 1756, était un militaire. Cadet de famille pauvre, Il avait participé avec son beau-frère Lafayette, à la guerre d’indépendance américaine. En décembre 1802, il se mettra au service du général de Rochambeau, qui combattra contre les Noirs révoltés de Toussaint Louverture à Saint-Domingue (Mille fois hélas !). Il mourra de ses blessures le 1er janvier 1804 en prenant l’abordage d’une corvette britannique.


Écoutons-le :

« Le but du projet d'arrêté que l'Assemblée vient d'entendre est d'arrêter l'effervescence des provinces, d'assurer la liberté publique, et de confirmer les propriétaires dans leurs véritables droits.

Mais comment peut-on espérer d'y parvenir, sans connaître quelle est la cause de l'insurrection qui se manifeste dans le royaume ? Et comment y remédier, sans appliquer le remède au mal qui l'agite ?

Les communautés ont fait des demandes : ce n'est pas une Constitution qu'elles ont désirée ; elles n'ont formé ce vœu que dans les bailliages : qu'ont-elles donc demandé ? Que les droits d'aides fussent supprimés ; qu'il n'y eût plus de subdélégués ; que les droits seigneuriaux fussent allégés ou échangés. Ces communautés voient, depuis plus de trois mois, leurs représentants s'occuper de ce que nous appelons et de ce qui est en effet la chose publique ; mais la chose publique leur paraît être surtout la chose qu'elles désirent et qu'elles souhaitent ardemment d'obtenir. D'après tous les différends qui ont existé entre les représentants de la Nation, les campagnes n'ont connu que les gens avoués par elles, qui sollicitaient leur bonheur, et les personnes puissantes qui s'y opposaient.

Qu'est-il arrivé dans cet état de choses ? Elles ont cru devoir s'armer contre la force, et aujourd'hui elles ne connaissent plus de frein : aussi résulte-t-il de cette disposition que le royaume flotte, dans ce moment, entre l'alternative de la destruction de la société, ou d'un gouvernement qui sera admiré et suivi de toute l'Europe. Comment l'établir, ce gouvernement ?

Par la tranquillité publique. Comment l'espérer, cette tranquillité ? En calmant le peuple, en lui montrant qu'on ne lui résiste que dans ce qu'il est intéressant de conserver. Pour parvenir à cette tranquillité si nécessaire, je propose :

Qu'il soit dit, avant la proclamation projetée par le comité, que les représentants de la Nation ont décidé que l'impôt sera payé par tous les individus du royaume, dans la proportion de leurs revenus ;

Que toutes les charges publiques seront à l'avenir supportées également par tous ;

Que tous les droits féodaux seront rachetables par les communautés, en argent ou échangés sur le prix d'une juste estimation, c'est-à-dire d'après le revenu d'une année commune, prise sur dix années de revenu ;

Que les corvées seigneuriales, les mains-mortes et autres servitudes personnelles seront détruites sans rachat. »

    Pas mal, non ? L’l'impôt payé par tous, dans la proportion des revenus de chacun, les charges publiques supportées également par tous et les droits féodaux rachetables. C’est sur ce dernier point que nous allons revenir bientôt. Car voici à l’instant un autre député noble, M. le duc d'Aiguillon, qui se propose d'exprimer avec plus de détail le vœu formé par le préopinant (dixit le procès-verbal de l’Assemblée nationale).


Le Duc d'Aiguillon, le riche qui abandonne vraiment ses rentables privilèges.

 


    Armand-Désiré de Vignerot du Plessis-Richelieu, ducd’Aiguillon et duc d’Agenois, pair de France, né en 1761, était également un militaire.
    Il sera favorable à la révolution jusqu’à la prise des Tuileries du 10 août 1792, qui est aussi la date de la chute de la royauté. Il était également l’un des plus grands propriétaires du royaume.

Écoutons-le :

« Messieurs, il n'est personne qui ne gémisse des scènes d'horreur dont la France offre le spectacle. Cette effervescence des peuples, qui a affermi la liberté lorsque des ministres coupables voulaient nous la ravir, est un obstacle à cette même liberté dans le moment présent, où les vues du gouvernement semblent s'accorder avec nos désirs pour le bonheur public.

Ce ne sont point seulement des brigands qui, à main armée, veulent s'enrichir dans le sein des calamités : dans plusieurs provinces, le peuple tout entier forme une espèce de ligue pour détruire les châteaux, pour ravager les terres, et surtout pour s'emparer des charniers, où les titres des propriétés féodales sont en dépôt. Il cherche à secouer enfin un joug qui depuis tant de siècles pèse sur sa tête ; et il faut l'avouer, Messieurs, cette insurrection quoique coupable (car toute agression violente l'est), peut trouver son excuse dans les vexations dont il est la victime. Les propriétaires des fiefs, des terres seigneuriales, ne sont, il faut l'avouer, que bien rarement coupables des excès dont se plaignent leurs vassaux ; mais leurs gens d'affaires sont souvent sans pitié, et le malheureux cultivateur, soumis au reste barbare des lois féodales qui subsistent encore en France, gémit de la contrainte dont il est la victime.

Ces droits, on ne peut se le dissimuler, sont une propriété, et toute propriété est sacrée ; mais ils sont onéreux aux peuples, et tout le monde convient de la gêne continuelle qu'ils leur imposent.

Dans ce siècle de lumières, où la saine philosophie a repris son empire, à cette époque fortunée où, réunis pour le bonheur public, et dégagés de tout intérêt personnel, nous allons travailler à la régénération de l'État, il me semble, Messieurs, qu'il faudrait, avant d'établir cette Constitution si désirée que la Nation attend, il faudrait, dis-je, prouver à tous les citoyens que notre intention, notre vœu est d'aller au-devant de leurs désirs, d'établir le plus promptement possible cette égalité de droits qui doit exister entre tous les hommes, et qui peut seule assurer leur liberté. Je ne doute pas que les propriétaires de fiefs, les seigneurs de terres, loin de se refuser à cette vérité, ne soient disposés à faire à la justice le sacrifice de leurs droits. Ils ont déjà renoncé à leurs privilèges, à leurs exemptions pécuniaires ; et dans ce moment, on ne peut pas demander la renonciation pure et simple à leurs droits féodaux. Ces droits sont leur propriété. Ils sont la seule fortune de plusieurs particuliers : et l'équité défend d'exiger l'abandon d'aucune propriété sans accorder une juste indemnité au propriétaire, qui cède l'agrément de sa convenance à l'avantage public.

D'après ces puissantes considérations, Messieurs, et pour faire sentir aux peuples que vous vous occupez efficacement de leurs plus chers intérêts, mon vœu serait que l'Assemblée nationale déclarât que les impôts seront supportés également par tous les citoyens, en proportion de leurs facultés, et que désormais tous les droits féodaux des fiefs et terres seigneuriales seront rachetés par les vassaux de ces mêmes fiefs et terres, s'ils le désirent ; que le remboursement sera porté au denier fixé par l'Assemblée ; et j'estime, dans mon opinion, que ce doit être au denier 30, à cause de l'indemnité à accorder.

C'est d'après ces principes, Messieurs, que j'ai rédigé l'arrêté suivant, que j'ai l'honneur de soumettre à votre sagesse, et que je vous prie de prendre en considération :

« L'Assemblée nationale, considérant que le premier et le plus sacré de ses devoirs est de faire céder les intérêts particuliers et personnels à l'intérêt général ;

Que les impôts seraient beaucoup moins onéreux pour les peuples, s'ils étaient répartis également sur tous les citoyens, en raison de leurs facultés ;

Que la justice exige que cette exacte proportion soit observée ;

Arrête que les corps, villes, communautés et individus qui ont joui jusqu'à présent de privilèges particuliers, d'exemptions personnelles, supporteront à l'avenir tous les subsides, toutes les charges publiques, sans aucune distinction, soit pour la quotité des impositions, soit pour la forme de leurs perceptions ;

L'Assemblée nationale, considérant en outre que les droits féodaux et seigneuriaux sont aussi une espèce de tribut onéreux, qui nuit à l'agriculture, et désole les campagnes ;

Ne pouvant se dissimuler néanmoins que ces droits sont une véritable propriété, et que toute propriété est inviolable ;

Arrête que ces droits seront à l'avenir remboursables à la volonté des redevables, au denier 30, ou à tel autre denier qui, dans chaque province, sera jugé plus équitable par l'Assemblée nationale, d'après les tarifs qui lui seront présentés.

Ordonne enfin, l'Assemblée nationale, que tous ces droits seront exactement perçus et maintenus comme par le passé, jusqu'à leur parfait remboursement ».

 

    En résumé, le Duc D’Aiguillon décrit avec plus d’emphase et de justesse, l’injustice subite par le peuple français et il appuie bien sûr les propositions de Noailles qui en fait n'a fait que lui brûler la politesse à la tribune de l'Assemblée. 

    Mais comme Noailles, il bute sur le fait que les droits seigneuriaux sont des propriétés, et que, bien qu’ils fussent injustes, la propriété étant sacrée, ils ne peuvent être purement et simplement détruits. Raison pour laquelle il explique avec plus de détail, qu’il faudra les racheter aux nobles…

    Le texte de loi sera publié le 15 mars 1790. Il indiquera comment les droits seigneuriaux devront être rachetés.

La loi du 3 Mai 1790 fixera finalement le rachat à 20 annualités pour les droits féodaux en argent et 25 pour ceux en nature !


Réaction de la Cour du roi.

    En vérité, ce n'est pas au vicomte de Noailles, cadet de famille sans revenus féodaux, mais bien au riche duc d'Aiguillon, que revient l'initiative des décrets du 4 août. Ce faisant d'Aiguillon abandonnait plus de 100.000 Livres de rente. Il possédait de véritables droits régaliens dans l'Agenois et le Condomois (1). Le projet en avait été présenté par lui au Club breton, le 3 août : mais le vicomte de Noailles a pris les devants à l'Assemblée nationale, et le duc s'est vu, comme on dit, brûler la politesse.

    Cependant la haine de la cour ne s'y trompe pas, et les grosses injures sont pour le duc, quoique le vicomte ne recueille pas grands compliments. Quant à la forme juridique donnée aux volontés de l'Assemblée, le principal mérite en revient à M. Duport. Le Roi tardera bien à promulguer l'abolition du régime féodal. M. De Barnave a déclarera le 14 septembre, aux applaudissements de ses collègues, que cette abolition était constitutionnelle, et non législative : que le Roi n'avait donc pas à réserver sa sanction. M. Le Chapelier fera suspendre le 15 septembre toute discussion sur la nature et l'étendue de cette sanction, jusqu'à la promulgation des décrets du 4 au 11 aout.

(1) Alexandre de Lameth, histoire d'Assemblée constituante, tome 1, page 96)


 Quel impact sur les miséreux ?

    Ayons une petite pensée pour la miséreuse paysanne de Champagne, rencontrée par Arthur Young le 12 juillet dernier, alors qu’il était en chemin vers Metz (voir ma publication sur les voyages d'Arthur Young en France). Elle avait 28 ans, mais Arthur Young en donnait 70 à la pauvresse, tant elle était détruite par la misère. 

    Comme serfs, son mari, elle et ses 7 enfants, devaient acquitter à un seigneur local un franchard (42 lb. ) de froment et trois poulets et à un autre, quatre franchards d’avoine, un poulet et un sou, ce à quoi s’ajoutaient de lourdes tailles et autres impôts. Dans la région où Arthur Young avait rencontré cette malheureuse, le franchard de Verdun valait 25,56 litres en mesure raclée et 31,95 litres en mesure comble (Lire mon article). 

    Pour information, les nostalgiques de l'ancien régime vous affirmeront que le servage avait disparu avant la fin du 14ème siècle. (Mais bien sûr...)

Vous imaginez ces miséreux mourant peu à peu de misère, payer 25 fois le montant de leur taxe annuelle pour en être dispensés ???


 Autosatisfaction à l'Assemblée national constituante

    Cette nuit "magnifique" se terminera "royalement" en beauté. L’auguste assemblée toujours aussi éprise de son roi déclarera que celui-ci devait être proclamé le "Restaurateur de la liberté française", ce qui figurera à l’article 17 du décret publié ce jour mémorable.


Louis XVI, le restaurateur de la liberté

    Concernant Louis XVI, nous verrons le 21 septembre prochain qu'il se permettra de tendre un petit piège aux députés, concernant la promulgation du décret d'application de ladite abolition. (Lire l'article du 21 septembre).


Un mot sur le droit de chasse !

    Notre ami Adrien Joseph Colson, avocat au parlement de Paris, dans sa lettre du 9 août 1789, apportera la précision suivante :

« L’Assemblée nationale a arrêté que le droit de chasse, de garennes, de capitaineries sera également supprimé, mais à condition que chaque particulier ne pourra chasser que sur ses propriétés. Elle a aboli les cens et les droits seigneuriaux, même les dîmes, à la charge du remboursement. Elle a défendu de laisser sortir les pigeons dans de certaines saisons de l’année, sinon permis à tous les particuliers de les tuer quand ils sont sortis, etc. etc. ».

    Je vous reparle dans l'article en date du 6 août 1789, de cette haine des paysans français pour les pigeons…

    Arthur Young racontera dans son carnet de voyage comment ça tiraillait dans tous les coins de campagnes, quand la nouvelle de l’abolition du droit de chasse réservé à la noblesse fut connue des paysans.

    Ce fut le clergé qui proposa l’abolition du droit de chasse pendant cette fameuse nuit du 4 août, au cours de laquelle il renoncera également à la dîme (impôt du clergé sur ses fidèles).


 Soyons un peu sérieux.

Suppression de la dîme
     L’article était long, j’en suis désolé. Mais un événement devenu si célèbre se devait d’être décrit dans le détail. Raison pour laquelle, je ne dois pas m’arrêter en si bon chemin et vous dire le fin mot de l’affaire.

    C’est en fait la Convention montagnarde, celle de Robespierre, qui abolira vraiment les droits féodaux en 1793.

          Le décret du 10 juin 1793, en même temps qu’il prévoira le partage des biens communaux, mettra tout en œuvre pour favoriser l’action des communes en restitution des biens usurpés par les ci-devant seigneurs. Il offrira de nouvelles possibilités aux municipalités pour qu’elles obtiennent la propriété des terres vaines et vagues (sect. IV, art. 1er) mais surtout le législateur imposera la procédure de l’arbitrage forcé pour résoudre les litiges opposant « les communes et les propriétaires à raison des biens communaux et patrimoniaux, pour droits, usages, prétentions, demandes en rétablissement dans les propriétés dont elles ont été dépouillées par l’effet de la puissance féodale ».

    Le 17 juillet 1793, Charlier, au nom du comité de législation, donnera lecture du projet de décret sur l’abolition totale et sans indemnité des droits féodaux :

« Toutes redevances ci-devant seigneuriales, droits féodaux, censuels, fixes et casuels, même ceux conservés par le décret du 25 août dernier, sont supprimés sans indemnité. Sont exceptés des dispositions de l’article précédent les rentes ou prestations purement foncières et non féodales. »

    Tous les procès civils ou pénaux relatifs aux droits supprimés devaient être éteints immédiatement. Tous les dépositaires des titres constitutifs ou récognitifs de droits supprimés devaient les déposer, dans un délai de trois mois, au greffe des municipalités des lieux et les papiers brûlés solennellement le jour de la fête du Dix Août.

    En 1793, la Révolution avait changé de visage. Le peuple qui en 1789, n’avait été qu’un jouet manipulé tour à tour par des forces opposées, (la noblesse d'ancien régime contre la haute bourgeoisie et la noblesse "éclairée") ; ce peuple avait peu à peu pris conscience de son pouvoir. Que les bonnes âmes se rassurent, ce moment « populaire » de la révolution s’éteindra très vite avec la chute de Robespierre le 28 juillet 1794...


Rendons malgré tout hommage à ces députés du la nuit du 4 août 1789.

    Ne minimisons surtout pas, pour d’éventuelles raisons partisanes, l’événement que fut cette nuit du 4 août 1789. La noblesse aurait pu ne rien céder et choisir d’employer la force armée dont elle disposait réellement, pour éteindre les révoltes paysannes. Une partie ne demandait d’ailleurs que cela. C’eut été le début d’une guerre civile ; guerre civile qui malheureusement viendra d’ailleurs plus tard, mais pour d'autres raisons.

    Ces hommes du 4 août étaient réellement des hommes de progrès et leurs noms méritent de rester dans les mémoires.

    Ne les jugeons pas à partir des idées de notre temps, comme c'est devenu la mode actuellement, mais bien sur celles de leur époque, au sein de laquelle, à leur mesure, ils furent des précurseurs.


A suivre !



Les voyages en France d'Arthur Young, 1787, 1788 et 1789, à lire absolument !

 

    Je vous ai déjà parlé plusieurs fois d’Arthur Young, cet agronome anglais qui voyagea plusieurs fois en France, avant et pendant la Révolution, puis qui publia le récit de ces pérégrinations à travers notre pays.

    Son livre est agréable à lire et sa lecture est même indispensable à qui veut découvrir la France du XVIIIème siècle.

    Je gage que vous serez parfois surpris, en découvrant cette France dont on ne parle guère souvent dans les livres d'histoire. Vous comprendrez alors à quel point la Révolution était inévitable.

Pour vous donner un exemple, je vous invite à lire cet extrait dans lequel il parle de sa rencontre avec une malheureuse paysanne, sur une route de Champagne, le 12 juillet 1789 :

"En montant une côte à pied pour ma jument, je fus rejoint par une pauvre femme, qui se plaignit du pays et du temps ; je lui en demandai les raisons. Elle me dit que son mari n’avait qu’un coin de terre, une vache et un pauvre petit cheval : cependant il devait comme serf à un seigneur un franchard (42 lb.) * de froment et trois poulets, à un autre quatre franchards d’avoine, un poulet et un sou, puis venaient de lourdes tailles et autres impôts. Elle avait sept enfants, et le lait de la vache était tout employé à la soupe. — Mais pourquoi, au lieu d’un cheval, ne pas nourrir une seconde vache ? — Oh ! Son mari ne pourrait pas rentrer si bien ses récoltes sans un cheval, et les ânes ne sont pas d’un usage commun dans le pays. On disait, à présent, qu’il y avait des riches qui voulaient faire quelque chose pour les malheureux de sa classe ; mais elle ne savait ni qui ni comment. Dieu nous vienne en aide, ajouta-t-elle, car les tailles et les droits nous écrasent… — Même d’assez près on lui eût donné de 60 à 70 ans, tant elle était courbée et tant sa figure était ridée et endurcie par le travail ; elle me dit n’en avoir que 28. Un Anglais qui n’a pas quitté son pays ne peut se figurer l’apparence de la majeure partie des paysannes en France : elle annonce, à première vue, un travail dur et pénible ; je les crois plus laborieuses que les hommes, et la fatigue plus douloureuse encore de donner au monde une nouvelle génération d’esclaves venant s’y joindre, elles perdent, toute régularité de traits et tout caractère féminin. A quoi attribuerons-nous cette différence entre la basse classe des deux royaumes ? Au gouvernement. 

Source : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Young_-_Voyages_en_France_en_1787,_1788_et_1789.djvu/298 

Comment ne pas penser à cette estampe de l'époque en lisant ce témoignage poignant d'Arthur Young ?



Quelques explications sur le Franchard.

    Le système de poids et de mesures en usage en France à la fin du XVIIIème siècle étaient, selon les propos de Talleyrand, évêque-député d’Autun, "d’une variété dont la seule étude épouvante" ; s’y ajoutait une grande complexité. On comptait alors 800 noms pour désigner les mesures et chaque dénomination se déclinait en un nombre infini de valeurs. Au nom "livre", par exemple, correspondaient 500 valeurs différentes allant de 366 g à 519. Il en était de même pour les mesures linéaires et pour les mesures à grains qui faisaient l’objet de ce propos de Talleyrand.

    Le franchard était une des unités de mesure pour le grain sous l'ancien régime. Les unités en usage étaient le boisseau, le bichet, le minot, le franchard, le quartel ou le résal . De plus, leur valeur changeait selon que la mesure était râclée, roiselée, sciée ou comble. Dans la région où Arthur Young rencontre cette femme, le Franchard de Verdun valait 25,56 litres en mesure raclée et 31,95 litres en mesure comble.

    La mesure raclée était obtenue en passant la racloire sur une mesure, pour faire tomber le grain qui s'élève au-dessus des bords

    La mesure "comble et chauchée" est la plus avantageuse ; dans ce cas la différence entre une « mesure rase » et une « mesure comble et chauchée » est dans le rapport de 1 à 1,4.

    L’importance du comble variait selon le diamètre de la mesure : le comble était plus important sur une mesure large et basse que sur une mesure équivalente étroite et haute.

Mesure à grain

Source info sur les mesures : Les mesures à grain du XVIIIe siècle.


Comment lire Arthur Young ?

    On le trouve facilement en version papier (pas en librairie vous vous en doutez). Mais vous pouvez également le lire dans son intégralité sur le lien suivant :

https://fr.wikisource.org/wiki/Voyages_en_France_en_1787,_1788_et_1789

    Ou tout simplement via ma modeste page qui vous ouvre la fenêtre ci-dessous sur l’exemplaire scanné par la BNF !

lundi 3 août 2020

3 Août 1789 : la Grande peur, vue de Rouen et de Paris...

     Nous avons vu ces derniers jours (voir mes précédents articles), que depuis la nouvelle de la prise de la Bastille, un vent de peur balaie le royaume de France. Les historiens ont appelé ça la « Grande peur »

    Des rumeurs, colportée parfois par de mystérieux courriers, prétendent que des hordes de brigands vont venir dévaster les champs et tuer tout le monde. En Aquitaine les gens craignent un débarquement des Anglais ! Les paysans affolés prennent les armes, avertissent les villages voisins, demandent des secours aux villes et puis aucune troupe armée ne pointe son nez !

    Nous avons constaté hier que la panique avait même gagné des petits villages des Alpes-Maritimes ou plutôt du royaume de Sardaigne à l’époque.

    Au milieu de cette folie, ne nous y trompons pas, il y a bien des attaques. Mais celles-ci ne sont pas menées par des hordes constituées de vrais brigands et encore moins par des soldats anglais ! Ce sont plutôt de vrais paysans en colère et bien souvent affamés, qui eux aussi veulent faire tomber leurs Bastilles, c’est-à-dire les châteaux de leurs seigneurs locaux !



    Nous étions hier 2 août au Puget et à Roquesteron qui demandaient du secours à Nice.

François Bordier, parisien, ivrogne,
acteur et révolutionnaire
.
    Nous voici ce 3 août à Rouen, où ont éclaté des émeutes ! Le journal local expliquera dans son numéro daté du 12 août 1789 que la cause de cette émeute revient à deux agitateurs, François Bordier et Thomas-Charles Jourdain. Ils sont tous deux accusés d’être parisiens, même si Jourdain était avocat à Lisieux.

« Un sieur Jourdain venu de Paris avec quelques-uns de ses consorts s’est adroitement introduit parmi la jeunesse de Rouen », dénonce ledit journal. Il pousse les troupes à la sédition, veut que Rouen devienne aussi révolutionnaire que Paris. Plus tard, c’est Bordier, « acteur de variétés se disant député », qui arrive dans la capitale. « Vers minuit une troupe de bandits ayant à leur tête Bordier, qu’ils appelaient le général, se porte chez M. l’Intendant, brise les portes de son hôtel et performe les plus horribles imprécations ».

    


    Les émeutiers pillent les caves et s’enivrent (bien sûr) et dès le lendemain ils menacent de décapiter l’Intendant et ils brûlent des maisons. Le régiment de Navarre, stationné dans la ville, globalement resté légitimiste, interviendra et arrêtera les deux meneurs le 5.

    Les deux révolutionnaires seront condamnés par le Tribunal de la Seine-Inférieure, à être pendu le 21 août 1789, pour fait de sédition.

    François Bordier, né en 1758, fils d'un tailleur de pierre parisien, était devenu acteur, d’abord dans la troupe d'enfants de Audinot puis aux Variétés amusantes dirigées par Lécluze. Le théâtre des Variétés-Amusantes, inauguré le 12 avril 1779, avait été rebaptisé "Variétés du Palais-Royal" à l’occasion de son déménagement audit Palais Royal, où il avait ouvert son premier spectacle le 1er janvier 1785.

Sachez également que ce théâtre deviendra la Comédie Française, en 1799.

Une représentation au théâtre des variétés amusantes


J’ai dit Palais-Royal ?

    Bon dieu mais c’est bien sûr ! (Comme disait un commissaire célèbre d’autrefois). Comment ne pas voir se profiler derrière ce forfait, l’ombre maléfique du Duc D’Orléans, déjà maintes fois soupçonné d’être derrière de nombreux troubles révolutionnaires ? A vous de décider...

    Encore un mot sur Bordier, l’histoire n’a retenu comme image de ce malheureux fauteur de trouble (qui plus est parisien et ivrogne), que l’estampe que je vous propose aujourd’hui. On le voit en costume d’Arlequin, portant un masque de la commedia Del Arte, à côté de sa potence. La légende de cette sinistre gravure est la suivante : « Avis aux perturbateurs du bon ordre ». Le message était clair, non ?

    Bordier sera malgré tout réhabilité le 22 novembre 1793 par le Conseil général de la commune de Rouen (sous la 1ère République).

    De nos jours, le site WEB de la ville de Rouen nous rappelle tout de même que le début de révolution à Rouen s’est déroulé sur un fond de crise économique et sociale, que la faim a connu son paroxysme pendant l'été et que cela a entraîné des émeutes.

    Toujours ces deux images qui se chevauchent et que l’on retrouvera si souvent, celle de bandits ivrognes et assassins (voire même parisiens) et celle de malheureux affamés.

    Le site de la ville de Rouen, nous précise également que les cahiers de doléances pour les Etats Généraux de Mai 1789, rédigés par Thouret, faisaient « peu de place aux aspirations des plus pauvres et représentaient essentiellement les souhaits de la grande bourgeoisie de la ville. La noblesse et le clergé campaient sur la défense de leurs privilèges, seule une minorité de la noblesse, représentée par le marquis d'Herbouville, était ouverte aux idées nouvelles issues de la philosophie des Lumières. »

(Lire ici : https://rouen.fr/revolution-empire).

Charles Joseph Fortuné d'Herbouville,
Marquis aux idées libérales, dont la biographie
vaut la peine d'être lue sur Wikipedia...



    Pendant ce temps-là, à l’Assemblée nationale, on travaille toujours autant, les beaux discours s’enchaînent et l’on commence à évoquer une déclaration des droits.

    Un orateur propose un arrêté, en disant "qu’il faut se hâter de remédier aux maux actuels ; que bientôt la France sera dans le plus grand désordre ; que c’est la guerre des pauvres contre les riches ; et que si l’on n’apporte aucun remède à la suspension du payement des impôts, le déficit sera de plus de 200 millions ; que Monsieur le contrôleur général se plaint du vide de ses caisses… ".

« La guerre des pauvres contre les riches » Vraiment ? 

N’était-ce pas plutôt une guerre entre anciens riches et nouveaux riches ? Les pauvres, comme d’habitude, n’étant que des pions ? 

Cela dit sans porter de jugement de valeur, bien sûr, car il ne s’agit après tout que de comportements bien humains, trop humains peut-être ?


Merci pour votre lecture

 

dimanche 2 août 2020

Contre les "brigands", il n'y pas de meilleure garde que la bourgeoisie !...

 


"il n'y a pas de meilleure garde que la bourgeoisie"

    Adrien-Joseph Colson, cet avocat au barreau de Paris dont je vous cite souvent des extraits de ses lettres adressées régulièrement à son ami de Province, lui écrit ceci dans son courrier du 4 août 1789 :

"La bourgeoisie a attaqué ces jours-ci un parti de brigand à Mousseau dont elle a tué plusieurs, blessés dix qui sont à l'Hôtel Dieu et en a pris un plus grand nombre. Elle a pris aussi beaucoup de voleurs dans Paris et l'expérience prouve tous les jours de plus en plus qu'il n'y a pas de meilleure garde que la bourgeoisie. On a hier rompu vifs deux de ces brigands qui avaient assassiné un jardinier à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine pour le voler.

 

"Boucherie judiciaire" 

    Messieurs Guillotin et Guillaume, déposeront chacun une motion le 9 octobre pour mettre fin à la "boucherie judiciaire" de l'ancien régime. Ce sera la fin des roues, écartèlements, pendaisons et autres tortures. Lire mon article du 9 octobre 1789.

    Roués vifs ? Cliquez sur l'image ci-dessous pour accéder à l'article de Wikipédia qui donne des explications très documentées sur cet abominable supplice :



Le Mousseau ?

    "Le Mousseau" évoqué dans ce courrier est probablement la petite ville de Mousseaux sur Seine, située derrière Mantes-la-Jolie, dans le département des Yvelines.

    J'ai trouvé cette charmante vieille carte postale de la ville de Mousseaux. Je pense que ce paysage et ces vachères n'avaient probablement pas changé beaucoup depuis le 18ème siècle, à l'époque où la photo a été prise. Vous remarquerez que la carte indique que Mousseaux se situe dans le département de la Seine et Oise.


    La Seine-et-Oise fut l'un des 83 départements créés sous la Révolution française, le 4 mars 1790, en application de la loi du 22 décembre 1789. Il fut constitué d'une partie de l'Ouest de la province d'Île-de-France. Son chef-lieu était Versailles. La Seine-et-Oise a été supprimée le 1er janvier 1968 (tout comme le département de la Seine dont le chef-lieu était Paris) et elle a constitué les départements de l'Essonne, du Val-d'Oise et des Yvelines.


Les brigands

    Concernant les brigands, ne prenez pas obligatoirement ce mot au premier degré. Il est très souvent utilisé par certains sous la Révolution, pour décrire des émeutiers affamés attaquant des convois de blé ou brûlant dans les châteaux les titres de propriétés, chartres, corvées, etc. Sur ce sujet, je vous engage à lire mon article du 28 juillet 1789 : "Brigands, sous prétexte de disette".


Une bourgeoisie armée

    Une grande partie de la bourgeoisie, à présent armée, considère de façon pour le moins optimiste, qu'après la prise de la Bastille, la Révolution est terminée et que l'ordre doit être rétabli manu militari !

Colson s'en réjouit ! "Il n'y a pas de meilleure garde que la bourgeoisie" nous dit-il.



    La Garde Nationale, créée officiellement le 15 juillet 1789, mais déjà préexistante le 13 sous forme de milice bourgeoise, sera strictement réservée à la bourgeoisie, et ce, jusqu'au 1er août 1792. En effet, durant l'été 1792, les armées coalisées de l'Autriche de la Prusse et de quelques piteux nobles émigrés français, déferleront par l'Est sur la France et il faudra beaucoup de soldats pour s'opposer à eux et les stopper à Valmy.

    Je vous conseille de lire mon article sur les magnifiques drapeaux de la Garde Nationale, qui vous donnera plus d'informations : Les drapeaux des soixante districts parisiens de la Garde nationale en 1789.




samedi 1 août 2020

1er Août 1789 : La grande peur arrive dans le Sud jusqu'aux Etats Sardes !

Mon interprétation très personnelle de la Grande Peur 😉
    

    La Grande Peur a traversé tout le royaume de France, puisque la voici déjà arrivée au sein même du royaume de Sardaigne ! 


Carte de diffusion de la Grande Peur

    En effet, les petites communes montagnardes de Puget et de Roquesteron, effrayées par l'arrivée possible des "brigands", demandent des secours à la ville de Nice !


Le petit village de Roquesteron

    Nice est effectivement une ville du royaume voisin de Sardaigne. Voyez la carte ci-dessous et cliquez sur les armoiries suivantes pour accéder à l'histoire des Etats Sardes.

(URL non sécurisée
mais a priori sans danger)
 

Les Etats Sardes en 1780

    La carte ci-dessous vous montre les territoires conquis par Louis XIV. Encore une preuve que la France que nous connaissons s'est construite progressivement.




Un mot sur la construction de la Nation française. 

    D'une certaine façon, on peut comparer la construction de la France à une colonisation progressives des territoires avoisinants, souvent par la guerre et parfois par des mariages. 
    La Révolution française n'a fait qu'apporter une touche finale au travail des rois de France en ajoutant quelques nouvelles provinces, comme la Savoie par exemple ou la Corse, mais aussi en instaurant une égalité entre les provinces.
    Elle a abattu les frontières fiscales qui séparaient chacun des sénéchaussées et instauré des lois communes à toute la Nation. A noter que pour ce faire, il lui a fallu également imposer une langue commune, afin que chacun puisse comprendre lesdites lois et s'instruire avec les mêmes livres. La France du 18ème siècle comportait des centaines et des centaines de langues, dialectes et patois différents. 

    Un historien pragmatique et ne se mêlant pas de politique, sait que toutes les civilisations ont toujours procédé ainsi depuis la nuit des temps. Ce n'est ni bien ni mal, c'est de la mécanique des peuples.