samedi 28 novembre 2020

28 Novembre 1789 : Camille Desmoulins, avec l'aide financière de Lafayette fonde le journal "Révolutions de France et de Brabant"

 

Camille Desmoulins


    Condisciple de Robespierre au collège Louis-le-Grand, intellectuel, avocat et journaliste, Camille Desmoulins, que nous avions vu haranguer la foule dès les premières heures de la Révolution, fonde avec l’appui financier de La Fayette, les « Révolutions de France et de Brabant ».
    L'objet de cette feuille hebdomadaire sera de faire émerger des mouvements révolutionnaires d'inspiration française au-delà de nos frontières, et notamment en Belgique, pays qui dès le mois d'Août 1789 connu un débute de révolution à Liège.

Vous pouvez consulter les premiers numéros dans la fenêtre ci-dessous :


A peu près tous les numéros sont accessibles par les liens suivants : 

http://gazetier-revolutionnaire.gazettes18e.fr/periodique/revolutions-de-france-et-de-brabant-1789-1791

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32856132d/date1789

Nous serons bien sûr amenés à reparler du bouillonnant Camille !


vendredi 27 novembre 2020

27 Novembre 1789 : Lanjuinais demande la clémence de l'Assemblée pour l'évêque de Tréguier


Augustin Louis le Mintier
l'évêque aux écrits incendiaires.

    Souvenez-vous ! En réponse à la demande d'aide que le roi lui avait adressé dans une lettre rédigée le 3 septembre, Augustin René-Louis Le Mintier, évêque & Comte de Tréguier, Conseiller du Roi en tous ses Conseils, avait publié le 14 Septembre un "mandement" qui avait grand bruit. Ce mandement n'était rien d'autre qu'un brûlot contre-révolutionnaire qui avait commencé d'agiter les esprits dans certaines paroisses ! 

    La situation était devenue si inquiétante, que le 14 Octobre 1789, le Parlement de Bretagne avait publié une remontrance dans laquelle il interdisait la publication et la diffusions de ce mandement considéré « captieux et tendant, sous prétexte d’instruction, à favoriser et exciter la fermentation des esprits et le fanatisme, et à troubler la tranquillité publique ».

Jean-Denis Lanjuinais

    Messieurs Jean-Baptiste Brostaret et Jean-Denis Lanjuinais débâtent ce jour à l'Assemblée nationale, des suites de cette affaire qui a été transmise au Tribunal du Châtelet.     Rappelons que le 24 Octobre dernier, le roi a autorisé ce Tribunal à juger du crime de lèse nation. L'excès de zèle de cet évêque, conseiller du roi, pourrait avoir des conséquences pénibles pour lui. Nous allons voir que Monsieur Lanjuinais va demander la clémence de l'Assemblée...
Jean-Baptiste Brostaret
  

M. Brostaret. Puisque l'Assemblée avait attribué la connaissance de l'affaire de l'évêque de Tréguier au Châtelet, il doit faire remettre à son greffe toutes les pièces relatives à ce procès.

M. Lanjuinais. Je demande que l'Assemblée use envers l'évêque de Tréguier de la même clémence qu'elle a eue pour les parlements de Rouen et de Metz ; ce prélat a, comme les parlements, rendu dans un mandement ultérieur, relatif au décret sur l'argenterie des églises, hommage aux décrets de l'Assemblée nationale, et particulièrement rétracté son premier mandement, en ce qu'il avait donné lieu à des interprétations contre la pureté des sentiments dont il est pénétré envers l'Assemblée.

M. Brostaret. M. l'évêque de Tréguier n'a point rétracté son mandement.

M. Lanjuinais. J'offre d'en fournir la preuve.

L'Assemblée ne prend aucune décision.

Source : https://www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1878_num_10_1_3908_t1_0268_0000_2


27 Novembre 1789 : Compte rendu de l'avancement des affaires instruites pour crime de lèse-nation

 

    A présent que le Tribunal du Chatelet a reçu l'autorisation du roi de juger du crime de "Lèse Nation" (24 Octobre 1789), certaines personnalités ont du souci à se faire ; comme le Prince de Lambesc, par exemple, à qui les Parisiens n'ont pas pardonné l'incident du jardin des Tuileries le soir du 12 Juillet 1789.

    Je vous invite à lire l'article de cette journée du 12 Juillet 1789 pour la relation de l'événement, ainsi que celui du 5 Juillet 1789. C'est en effet le 5 Juillet que les Parisiens avaient appris avec inquiétude et même colère, l'arrivée du régiment "Royal Allemand", commandé par "Charles-Eugène de Lorraine, prince de Lambesc et comte de Brionne, duc d'Elbeuf, grand écuyer de France et maréchal de cam". Le prince de Lambesc avait reçu le 28 Juin l’ordre de quitter Valenciennes où son régiment était stationné, un ordre donné par le roi.

(Chaque fois, je m'étonne de cette énergie déployée par cette Assemblée nationale pour préserver ce roi qu'elle aime tant.)

Le Prince de Lambesc


Voici le bref échange entre Messieurs Berthereau et Lanjuinais, à propos de cette affaire (embarrassante).

Etat des affaires instruites au Châtelet pour crime de lèse-nation, lors de la séance du 27 novembre 1789

Thomas Berthereau
Source image

    M. Berthereau, membre de la députation de Paris, a observé que les officiers du Châtelet avaient été instruits qu'on leur reprochait une négligence marquée dans l'instruction des affaires relatives aux personnes prévenues et accusées du crime de lèse-nation.

Il a ajouté que, pour prouver l'injustice du reproche, le procureur du Roi lui avait remis un état exact de ces mêmes affaires.

L'Assemblée a entendu avec satisfaction la lecture de cet état ; elle a ordonné qu'il serait inséré dans le procès-verbal de la séance, ainsi qu'il suit :

Etat des différentes affaires qui s'instruisent au Châtelet contre les personnes prévenues et accusées du crime de lèse-nation.

Le 30 octobre, le procureur-syndic de la commune a dénoncé M. le prince Lambesc.

Le 3 novembre, lendemain des fêtes, le procureur du Roi a rendu plainte et demandé qu'il fût informé.

L'information a été commencée ce soir même, et décrétée le 10 ; depuis on a fait une addition d'information de 35 témoins ; et le 24, ce décret qui avait été décerné contre un quidam, a été nominativement appliqué à M. le prince Lambesc.

Une seconde dénonciation a été faite par le procureur-syndic de la commune, le même jour 30 octobre, contre le sieur Augeard ; la plainte du procureur du roi a été aussitôt commencée ; elle n'est pas terminée, parce qu'il a été nécessaire de faire assigner les témoins indiqués, demeurant à plus de 80 lieues de Paris : ces témoins sont sur le point d'arriver. Il a été d'ailleurs annoncé que la commune ferait déposer au greffe du Châtelet des pièces importantes, mais le dépôt n'est point encore effectué.

Le 6 novembre, le procureur-syndic a dénoncé l'affaire des sieurs comte d'Astorg, du Reynier, Douglas, de Rubat, de Livron, et demoiselle de Bissy.

Le 10, plainte rendue, ensuite information faite, laquelle est terminée et va être décrétée.

Le 19, dénonciation du procureur syndic contre MM. de Barentin, de Broglie, de Puységur, de Bezenval, et d'Àutichamp.

Le lendemain, plainte du procureur du Roi, et le 21 interrogatoire de M. de Bezenval.

La commune a fait déposer, le 24, plus de 400 pièces relatives à cette affaire.

Des motions faites au district de Saint-Martin-des-Champs contre la loi martiale et la garde nationale ont donné lieu à une plainte, et à une information qui vient d'être terminée, et sera décrétée ces jours-ci.

Un sieur Delcros a été prévenu de faire des enrôlements pour l'Espagne ; d'après l'information, il a été décrété de prise de corps cejourd'hui 24.

Il n'a été remis au Châtelet aucune pièce relativement au mandement de M. L'évêque de Tréguier.

Certifié véritable, ce 24 novembre 1789.

Signé : Bermeseac.

 

Voyez aux annexes de la séance, le procès du prince de Lambesc.

Pièces du procès du Prince de Lambesc, accusé de crime de lèse-nation, en annexe de la séance du 27 novembre 1789

Source : https://www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1878_num_10_1_6366_t1_0296_0000_2

27 Novembre 1789 : L'Assemblée décide de supprimer étrennes, gratifications, vins-de-ville et autres "petits cadeaux"

Source estampe : Université de Stanford


    L'Assemblée Nationale va décider ce jour de la suppression des étrennes offertes chaque début d'année aux agents de l'administration, "ainsi qu'aux juges". Vous pourrez lire plus bas l'échange qui eut lieu à l'Assemblée, ainsi que le contenu du décret.

    Cette antique tradition des étrennes pouvait effectivement ressembler à de la concussion ! La concussion étant le terme employé pour désigner une infraction commise par un représentant de l'autorité publique ou une personne chargée d'une mission de service public qui, sciemment, reçoit, exige ou ordonne de percevoir une somme qui n'est pas due. Recevoir un cadeau sous prétexte d'étrennes, implique pour le receveur de rendre un service au donneur, ce qui dans le cas d'un service public s'apparente à une forme de corruption.

    L'usage des étrennes ne disparaitra pas pour autant dans le reste de la société. C'est une tradition qui remonte à l'Antiquité. A l’origine, les Romains offraient des figues, des dattes et du miel à leurs amis et à leurs proches. Plus tard ils offrirent des objets plus précieux ou des pièces de monnaie et à cette occasion ils échangeaient également des vœux de bonheur et de prospérité. Le mot "étrennes" viendrait du nom du bois sacré consacré à la déesse Strenia ou Strena, divinité du nouvel an, de la purification et du bien-être. Sous les premiers rois de Rome, au VIIIe siècle avant JC, des rameaux de bois précieux provenant d'un bois consacré à cette déesse étaient offerts aux magistrats en signe de bon augure au commencement  de la nouvelle année. Plus tard, l'Eglise essaiera en vain de supprimer cette pratique païenne

    Les traditions ayant la vie dure, ce décret de l'Assemblée nationale ne suffit bien sûr par à supprimer les étrennes reçues par les fonctionnaires de l'Etat.


    
L'estampe illustrant cet article montre Dom Chabot, distribuant des étrennes à la Nation. Il s'agit probablement de François Chabot, entré dans les ordres en 1772, qui s'était fait remarquer très vite par son libertinage, ce qui lui avait valu une interdiction de prêcher en 1788. Sous la Révolution, devenu Député à l’Assemblée législative, il siégea à l’extrême-gauche. Mais ce député aimait plus l'argent que la Révolution et l'on découvrit qu'il faisait payer chèrement sa protection aux émigrés rentrés en France qu'il était censé arrêter. En 1793, Robespierre, l'incorruptible, le fera renvoyer du Comité de sûreté générale pour cette raison.




Discussion concernant la motion sur les étrennes contenue dans le rapport de M. Lebrun sur les projets financiers, lors de la séance du 27 novembre 1789

M. le Président. Je propose à l'Assemblée que, sans s'arrêter à aucun des plans de finances dont on lui a présenté le détail, elle s'occupe uniquement de la motion qui termine le rapport qu'elle vient d'entendre.

(Ce mode de procéder est adopté.)

M. Lanjuinais. Je demande que la défense de recevoir à l'avenir quelque présent que ce soit, à titre d'étrennes, ne soit pas bornée aux agents de l'administration, mais qu'elle soit étendue aux juges, et qu'ils ne puissent recevoir, notamment, le présent de cire et de bougies.

M. Dupont (de Bigorre) s'écrie : Vous êtes professeur de droit canon, pourquoi ne pas y ajouter les professeurs ?

(On rit beaucoup.)

M. Dusson de Bonnac, évêque d'Agen, présente un amendement relatif à la peine de concussion.

M. Target. Je propose d'exprimer dans le décret que la défense s'étend, non-seulement aux agents de l'administration, mais encore à tous ceux qui, en chef ou en sous-ordre, exercent quelque fonction publique.

M. d'AIlly. M. le ministre des Finances m'a déclaré que le Roi allait donner des ordres pour faire cesser, au 1er janvier, toutes les étrennes, et notamment celles que les commandants, intendants et autres agents du pouvoir exécutif reçoivent des corps, villes et provinces.

La question préalable est réclamée sur tous les amendements et prononcée, sauf sur celui de M. Target.

 

Décret du 27 novembre 1789 concernant les étrennes 

La motion contenue à la suite du rapport de M. Lebrun est lue une seconde fois, l'amendement de M. Target y est inséré et le décret suivant est rendu :

«L'Assemblée nationale, considérant que toute fonction publique est un devoir ; que tous les agents de l'administration, salariés par la nation, doivent à la chose publique leurs travaux et leurs soins ; que, ministres nécessaires, ils n'ont ni faveur, ni préférence à accorder, par conséquent aucun droit à une reconnaissance particulière ; considérant encore qu'il importe à la régénération des mœurs, autant qu'à l'économie des finances et des revenus particuliers des provinces, villes, communautés et corporations, d'anéantir le trafic de corruption et de vénalité qui se faisait autrefois sous le nom d'étrennes, vins-de-ville, gratifications, etc. , a décrété et décrète qu'à compter du 1er décembre prochain, il ne sera permis à aucun agent de l'administration, ni à aucun de ceux qui, en chef ou en sous-ordre, exercent quelque fonction publique, de rien recevoir à titre d'étrennes, gratifications, vins-de-ville ou sous quelque autre dénomination que ce soit, des compagnies, administrations de provinces, villes, communautés, corporations ou particuliers, sous peine de concussion ; qu'aucune dépense de cette nature ne pourra être allouée dans le compte desdites compagnies, administrations, villes, corporations.


 

jeudi 26 novembre 2020

26 Novembre 1789 : L'affaire Rutledge, ou de l'influence des républicains anglais sur la Révolution française (avec l'historienne Rachel Hammersley)


Avant-propos et remerciements à Rachel Hammersley.

République ???

    Les Français ont souvent l'impression d'avoir inventé la République et pour beaucoup d'entre eux, la république est presqu'un synonyme de démocratie. Bien peu se posent la question de l'origine de cette idée de république et de ses diverses significations. Certains évoqueront la République de Platon, qui était un système anti-démocratique, voire totalitaire, ou alors la République romaine (res publicae = la chose publique), que les révolutionnaires de 1789 idéalisèrent tant parce qu'elle avait chassé les rois, mais qui couvrit une période de conquêtes incessantes et se termina en guerres civiles sanglantes. Si l'on y regarde de près, on constate très vite qu'il y a des différences énormes entre certaines républiques ! Comme par exemple entre la première république française de 1792 qui, entre autres, repoussa les armées prussiennes et la 3ème de 1871 qui se rendit aux Prussiens sans combattre ! Et que dire de certaines républiques contemporaines comme celles d'Iran ou de Chine ? Alors qu'est-ce que la république ? Comment cette idée a-t-elle réussi à traverser les siècles et surtout que signifie-t-elle vraiment ? Nous allons voir comment elle renaquit de ses cendres peu avant la Révolution..

Rachel Hamersley

L'historienne Rachel Hammersley
    L'historienne anglaise Rachel Hammersley, étudie les idées républicaines qui ont irrigué sont pays et le nôtre durant les 17ème et 18ème siècles. Ses recherches s’inscrivent dans le cadre de « l’histoire intellectuelle ». Vous n’êtes probablement pas familiers de cette expression. L’histoire intellectuelle a pour objectif d’étudier les penseurs et leurs idées, mais en tenant compte de l’environnement intellectuel de leur époque, ainsi que de leurs situations personnelles (les philosophes trouveront cela très nietzschéen). D’origine anglaise, l’expression « histoire intellectuelle » pose problème en langue française, (l’histoire ne pouvant pas être une intellectuelle). Les anglais l’apparentent à une histoire de la pensée politique et les français qui ne la reconnaissent pas comme une discipline en histoire, semblent vouloir la classer du côté de la philosophie. Pour ma part, j'aime beaucoup cette façon britannique d'intellectualiser l'histoire. Ce qui est certain, c'est que le travail de cette historienne a éclairé d'une lumière nouvelle ma vision de notre révolution. Je lui dois 90% de ce qui est écrit dans mon article et je lui en suis reconnaissant !


    A propos de l'Angleterre, savez vous que certains Anglais songent à remplacer leur monarchie par une république ? C'est un autre sujet, mais si vous souhaitez en savoir plus, cliquez sur l'image ci-dessous...


L'AFFAIRE RUTLEDGE


Rütli ? Rutledge ?

    Dans ma base de données, à la date du 26 Novembre 1789, figurait cette simple ligne : « Le Procureur du Châtelet entend le chevalier James de Rutledge, arrêté pour avoir proposé un crédit de 3 millions à des boulangers alors que l’approvisionnement de la capitale est du ressort de la municipalité. ».

    Rutledge ? Tandis que je m’étonnais de la consonnance de ce nom peu commun, un autre nom me revint à l’esprit, celui de Rütli. L’ami Colson, dont je consulte régulièrement la correspondance de 1789, n’avait-il pas évoqué un Rütli dans une affaire de boulangerie ? Je tape "Rütli" dans la barre de recherche du blog (à droite), et je retrouve aussitôt l’article que j’avais publié le 10 Novembre « La pénurie de farine et le manque de pain sont-ils organisés ? ». Au passage je corrige (hélas) une faute de frappe dans le titre et je relis l’article. Si vous ne l’avez pas lu, je vous le conseille vivement. J’y avais beaucoup travaillé. Il contient beaucoup d’informations précieuses. Je vais d'ailleurs devoir le mettre à jour prochainement, car en travaillant sur le présent article, j'ai découvert des informations étonnantes qui montrent que, non, l’approvisionnement de la capitale n'était pas uniquement du ressort de la municipalité...

Article à lire absolument

    J’ai très vite retrouvé le passage du courrier écrit par Colson le 8 Novembre 1789, dans lequel il mentionnait ce Rütli, le voici (mais allez quand même lire l’article) :

« Un sieur chevalier de Rütli, et ceci a l'air certain, a donné, dit-on, de l'argent à un boulanger pour l’engager à ne pas cuire ;celui-ci, qui s'est trouvé bon patriote, a accepté l'argent pour servir de preuve et, à l'instant même, a fait arrêter le séducteur. Le sieur de Rütli, à ce qu'on rapporte, n'a pu dire autre chose pour se justifier sinon qu'il avait donné l'argent pour s'amuser et pour voir si le boulanger l'accepterait. On dit qu'on a aussi arrêté plusieurs de ceux qui voulaient enlever le pain et les farines. »

    Vous aurez noté au passage que les deux versions du présumé forfait de Rutledge sont différentes ! Colson nous rend compte de la version de la rue, qui n'est bien sûr pas la version officielle.

     Je vous donne souvent à lire des extraits des lettres d’Adrien Joseph Colson. Les courriers régulièrement envoyés par cet avocat parisien à son ami de province, nous donnent une bonne idée des informations qui circulaient dans Paris. C’est souvent l’occasion de constater que les contemporains, y compris des gens instruits comme Colson, étaient plutôt mal informés. Mais il n’y a rien d’étonnant à cela, la tempête révolutionnaire était propice aux averses de rumeurs ! Et des rumeurs il y en avait beaucoup !

    Vérification faite, le Rütli de Colson était donc bien le chevalier James de Rutledge. L’enquête que nous allons mener sur ce personnage très peu connu de la Révolution, va nous mener de surprises en surprises.


De qui Rutledge est-il le nom ? 😉 (J'adore cette formulation pleine de mystères)

    Au vu de mes premières recherches, il m’a d’abord semblé que le personnage était une sorte d’original, ne serait-ce que par le nombre de ses talents, ainsi que celui de ses patronymes ! On lui prête en effet les qualités d’écrivain, d’essayiste, de pamphlétaire, d’avocat, de journaliste et l’homme se prétendait même économiste à ses heures. De plus le quidam est connu sous les noms et pseudos suivants :

  • James Rutlidge, 
  • Jean Rutlidge, 
  • Jean-Jacques Rutlidge, 
  • Chevalier Rutledge, 
  • Chevalier Rutlidge, 
  • Chevalier de Rütli, 
  • Jean-Jacques Rutledge, 
  • Rutofle de Lode, 
  • K. S. Wexb.,
  • Docteur Stearne, 
  • M.R.C.B. (Monsieur Rutledge Chevalier Baronnet)
  • M. L. C. R. G. A. (Monsieur le Chevalier de Rutledge, Gentilhomme Anglais)
  • L'Auteur de la Quinzaine anglaise, 
  • Monsieur L. C. R. 

    Et j’en ignore peut-être d’autres ! N’oublions pas que l’usage du pseudo était la plupart du temps indispensable au 18ème siècle en raison de la censure. On risquait gros à écrire ou parler librement. Est-il nécessaire de rappeler que la liberté d’opinion n’existait pas avant la révolution ? Ce qui est sûr, c’est qu’un certificat de baptême a été retrouvé au nom de J.J. Rutlidge !

James Francis Edward Stuart
James III d'Angleterre
    En cherchant un peu, on finit par apprendre que Jean-Jacques Rutledge, né en 1742 à Dunkerque, était le fils de Walter Rutledge, d’origine irlandaise et de Marguerite Lefebvre Dessalhumière, native de Dunkerque. La famille Rutledge venait de la province de Connaught en Irlande. Son père, armateur à Dunkerque, avait été fait chevalier baronnet en 1748 par James III d'Angleterre (et VIII d'Ecosse) pour ses services rendus au prince de Galles Charles lors de la rébellion jacobite de 1745, (dont l’échec mis fin aux espoirs des Stuart de regagner la couronne britannique). Jean-Jacques avait hérité de son père ce titre de chevalier baronnet. Jean Jacque Rutledge est mort à Paris le 31 Mars 1794 (de mort naturelle et pas sur l’échafaud comme le prétendent certaines sources). Mais entre ces deux dates, il a eu une vie très remplie, comme nous allons le découvrir !

Preuve du titre de
chevalier Baronnet

    Il existe une biographie de Rutledge "en apparence" assez complète, dans le dictionnaire en ligne des journalistes du 18ème siècle, mais celle-ci ne le valorise guère. On le voit qualifié de "verbiageur", "se prenant pour un économiste" et autres appréciations aussi peu amènes. 

Les scribouilleurs !


    La période révolutionnaire a été parcourue par une grande variété de ces personnages quelque peu fantasques, un peu aventuriers, mais toujours scribouilleurs invétérés ! Ces enfants du dix-huitième siècle avaient bien compris que la plume était une arme presqu’aussi dangereuse que l’épée. Mais la plupart de ces bretteurs de papier dont les pamphlets enflammaient les tavernes et provoquaient parfois des émeutes, sont tombés dans l’oubli.

    J’étais près de conclure mon article en me disant que j’avais probablement affaire avec l’un de ces olibrius picaresques. Je pensais même citer la phrase de Victor Hugo sur les scribouilleurs : « Il faut bien que le scribouillage ait le présent puisqu'il n'a pas l'avenir » (Hugo, Correspondance, 23 décembre 1866). Mais le manque de talent est-il vraiment la seule raison pour laquelle Rutledge serait tombé dans l’oubli ? Les critères pour passer à postérité sont parfois bien mystérieux...


Raisonner et déraisonner sur le blé.

    Au XVIIIe siècle, beaucoup de gens se prenaient pour des économistes et proposaient des plans pour redresser les finances. Souvenons-nous du plan de Chantoiseau, évoqué dans mon article du 18 novembre 1789 ! Beaucoup également dissertaient sur le problème des blés (rappelons-nous que c’est ce qui a conduit Rutledge en prison). Par bien des côtés, le XVIIIe siècle est aussi le siècle du blé ! En 1770, Voltaire avait écrit dans l’article "Blé", de l’ouvrage "Questions sur l’Encyclopédie par des amateurs" (page 342) :

"Vers l’an 1750 la nation rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d’opéras, de romans, d’histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore, et de disputes théologiques sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés". 

Pages 342 et 343 de l'article
de Voltaire sur les blés.

    Ecrire sur le blé, source de subsistance comme de richesse, c’était s’attaquer aux choses sérieuses, dans ce siècle ou la famine sévissait régulièrement et où des fortunes se faisaient en spéculant sur le blé. C’était aussi poser des questions d’économie politique dont les réponses remettaient en cause la société. Pensons également aux physiocrates dont le système économique reposait sur une vision nouvelle de l’agriculture. Tous ceux qui faisaient profession de penser, se devaient donc d’écrire sur le blé et chacun le faisait avec plus ou moins de talents, de Necker à Marat, en passant par Rutledge.

    Mais Rutledge n’était-il vraiment qu’un scribouilleur ? Il me fallait vérifier cela !

    Je découvris d’abord que le bonhomme avait effectivement beaucoup écrit. La BNF recense pas moins de soixante-dix ouvrages de ce prolifique plumitif ! C’est beaucoup, mais c’est toujours moins que Marat dont la BNF recense 238 textes divers et variés.


    Si vous le souhaitez, vous pouvez même acheter certains des ouvrages de Rutledge en cliquant sur l'image ci-dessous.


    Pour ma part, j’ai acheté « Paris et Londres en miroir lettres de voyage extraites du "Babillard" », édité par Raymonde Monnier (je vous en reparlerai à la fin de cet article).

    De plus en plus intrigué, l’idée me vint de chercher sur des sites anglais. C’est en découvrant cette présentation de Rutledge sur une page anglaise de Wikipedia, que j’eu l’impression de tenir enfin quelque chose :

AD 1789. Jean Jacque Rutledge (1742-1794) fils de Walter, est devenu un éminent et prolifique journaliste, essayiste, romancier, dramaturge, traducteur et commentateur social pendant la Révolution française (1789-1799). En tant que républicain, il partageait les vues de gauche de ses confrères Cordeliers (Société des Amis des droits de l'homme et du citoyen) et défendait les droits des classes populaires. Il a été très influencé par les écrits du philosophe et théoricien politique anglais James Harrington (1611-1677). En 1789, Rutledge a été arrêté et brièvement emprisonné pour avoir prétendument  « correspondant avec des ennemis de l'État ».

Source : https://en.wikipedia.org/wiki/History_of_Routledge_surname_15th_to_18th_centuries#John_Rutledge_1739-1800

Un nota (le 141) renvoyait en bas de page à la source de ce commentaire, qui était :

“Hammersley, R (2005). French Revolutionaries and English Republicans: The Cordeliers Club, 1790-1794. Boydell Press. pp. 86–105. ISBN 9780861932733. »

    Je cliquai sur le lien du livre de Rachel Hammersley et c’est en commençant de le parcourir que je compris que je venais de « tomber sur du lourd ». Je venais de découvrir la connexion entre les républicains anglais et la Révolution française !


Le livre de l'historienne Rachel Hammersley.

(Je l'ai acheté sur Amazon car je ne l'ai pas trouvé ailleurs.)

Les révolutionnaires français et les républicains anglais.

Le club des Cordeliers, 1790-1794

Rachel Hammersley

Publié en 2004.

    La lecture de ce livre m'a fait découvrir une véritable mine d'informations et évidemment, je vous en conseille la lecture. Le problème, c’est qu’il est écrit en Anglais. Après avoir longtemps hésité, je me suis finalement décidé à en traduire des extraits. Je ne tire aucun profit de ce site, aussi je ne pense pas créer de tort à cette historienne en agissant ainsi. J’espère que mon modeste travail de traduction servira à la faire connaître et que cela vous donnera envie d’acheter son livre. L'idéal serait même qu'il soit traduit et publié en France.


    Comme il est d’usage sur ce site, je fais apparaître en italique bleu les passages traduits du livre et mes commentaires sont en noir. Le livre de Rachel Hammersley contient de très nombreuses notes, que je ne reproduis pas, bien évidemment, à vous de les découvrir en achetant son livre..

Voici le texte de présentation du livre, figurant en 4ème de couverture :

"Suite aux événements cataclysmiques de 1789, certains des acteurs de la Révolution ont commencé à prendre au sérieux la possibilité d'une république française. Diverses idées se sont développées sur la forme que cela devrait prendre et les modèles sur lesquels il pourrait être fondé. Certains ont fait appel aux modèles de la Grèce et de la Rome antiques, d'autres aux républiques modernes comme Genève ou les États-Unis d'Amérique. Cependant, un petit nombre de penseurs - centrés sur le club radical des Cordeliers basé à Paris - se sont tournés vers les écrits des républicains anglais des XVIIe et XVIIIe siècles pour obtenir des conseils sur la réalisation des anciens idéaux républicains dans le monde moderne. Cet ouvrage propose une histoire intellectuelle du Club des Cordeliers à travers une analyse approfondie des textes, et en cartographiant les relations entre leurs auteurs. Il retrace les origines du Club en 1789-90 et expose les objectifs et les idées qui le sous-tendent. L'accent est mis principalement sur les membres individuels du club et leurs traductions et emprunts des œuvres de Marchamont Nedham, James Harrington, Algernon Sidney et Thomas Cordon. Il montre comment les Cordeliers ont adapté et développé ces idées pour les mettre au service des circonstances et des préoccupations contemporaines. Les chapitres suivants démontrent que, même après l'établissement d'une république française en 1792, les membres du Club des Cordeliers ont continué à utiliser les idées républicaines anglaises pour répondre à des questions clés telles que la forme que la nouvelle constitution française devrait prendre et le gouvernement doit réagir à la situation de guerre au pays et à l'étranger. Ce livre soulève des questions importantes sur le républicanisme français et son lien avec la tradition républicaine plus large. À cet égard, il intéressera non seulement les historiens de la Révolution française, mais aussi les théoriciens politiques, les historiens intellectuels et les historiens de l'Angleterre du XVIIe siècle. RACHEL HAMMERSLEY est maître de conférences en histoire à l'Université de Newcastle."

    Avant d’en venir à l’affaire des boulangers qui fut cause de l’incarcération de Rutledge, je vais vous faire découvrir le début du chapitre 3, qui aide à mieux comprendre l'homme et le courant de pensée dans lequel il s'inscrit. J'ai complété ma traduction avec des commentaires et des liens.

    Le chapitre 3 commence par quatre citations de Théophile Mandar à propos de Rutledge. Tout le monde ne connaît pas Mandar, raison pour laquelle je vous le présente d’abord en quelques lignes.

Théophile Mandar
    Théophile Mandar avait 30 ans en 1789. Malgré sa très petite taille, il fut l’un des grands hommes de la Révolution ; grand par ses actions, ses idées et ses engagements, connu pour ses écrits, aussi bien du Tsar de Russie que de Napoléon 1er ; mais pas assez grand selon les historiens, pour que son nom puisse rester dans les mémoires. Il fut l’un des premiers à entrer dans la Bastille le 14 Juillet, même si la violence le répugnait. Il se déclara contre le serment des tyrannicides, prêté aux Cordeliers, suite à la fuite du roi en juin 1791 et il tentera même de faire interrompre les massacres de septembre 1792, en cherchant l’appui de Robespierre (qui m'a beaucoup déçu) et de Pétion, mais en vain. Peut-être comprendrez-vous mieux en lisant la suite, pourquoi les historiens l’ont laissé sur le bas-côté.

Mais revenons au chapitre trois du livre de Rachel Hammersley.

 

Chapitre 3

Le Creuset de Jean Jacques Rutledge: Un texte Harringtonien.

« Quel spectacle morale et politique la fin du dix-septième siècle offrait-elle en France (dit J. Rutledge, dans son éloge de Montesquieu) au petit nombre de mortels capables de ne pas être éblouis par le clinquant des fausses grandeurs, et par l'enflure de ces avantages d'ostentation, dont le propre est de déguiser aux nations, et surtout aux nations vaines, leur néant réel sous des apparences décevantes » : Théophile Mandar, « Des insurrections », 113.

« Rutledge, quoiqu'en disent tes ennemis, tu es un grand-homme ! » Théophile Mandar.

« Ces paroles furent couvertes de murmures et d'applaudissements, M. De Rutledge, dont l'éloquence peut être comparée au cours tranquille d'un fleuve profond, et qui imprime tous ses sentiments à ceux qui l'entendent, avait depuis longtemps la parole : il me précéda à la tribune. Mais si on l'écouta avec plaisir, on attendait mon discours dans la plus grande impatience »: ibid. 470-1n

Comme le démontrent ces citations de « Des insurrections », Théophile Mandar connaissait clairement Jean Jacques Rutledge et ses œuvres. Les deux hommes se sont probablement connus au Club des Cordeliers au début des années 1790. En plus d'être membres du club, Mandar et Rutledge partageaient également un intérêt pour les idées républicaines anglaises du XVIIe siècle. Tout comme Mandar avait traduit le texte républicain de Marchamont Nedham (un journaliste anglais républicain du 17ème siècle), Rutledge s'était inspiré des travaux et des idées de James Harrington.

 

    Après cette courte présentation de Rutledge (L'historienne y reviendra plus loin), Rachel Hammersley nous dresse le portrait de James Harrington, ce républicain anglais du 17ème siècle, plutôt mal connu en France.

 

James Harrington

    James Harrington est né en 1611, à Upton dans le Northamptonshire. Presque aucun papier ou manuscrit personnel n'a survécu et on en sait peu sur ses débuts. Il n'y a aucune preuve claire qu'il ait joué un rôle dans la première guerre civile (1642-6), (A) mais en 1647, il a été employé par le Parlement en tant que gentleman de la chambre à coucher de Charles 1er, qui était retenu captif par les forces parlementaires à Holdenby House. Harrington a déménagé avec le roi dans plusieurs autres endroits et n'a été séparé de lui que peu de temps avant le régicide.

Le principal ouvrage de Harrington, The Commonwealth (B) of Oceana (C), a été publié en 1656 (il a été enregistré dans le registre des libraires (D) le 19 septembre 1656 et a été imprimé au début de novembre).

Quelques explications...

(A) Guerres civiles

    Les Britanniques désignent sous l’expression « guerres civiles » ce que nous appelons leurs deux révolutions. A noter que les américains utilisent également cette expression pour désigner ce que nous appelons « Guerre de sécessions ». Des historiens contemporains, comme par exemple Annie Jourdan, soulignent le fait que la Révolution française constitua également une « guerre civile ». Pour changer un peu, je vous propose ce podcast de France Inter qui vous éclairera sur les deux révolutions anglaises (qui précédèrent la notre) :


(B) Commonwealth

    Avant d'entrer dans le marché commun européen puis de sortir de l'Europe Unie, le Royaume Uni avait déjà son Commonwealth. Il s'agit d'une association internationale composée du Royaume-Uni et des anciens États ayant constitué son Empire. 

Cliquez sur l'image

    Mais ce mot a une origine plus ancienne et quelque peu différente. Son sens premier est celui d'"intérêt général", ou de "bien commun". Il est également traduit en français par "l’Etat". Commonwealth désigne donc également un pays ou une communauté indépendante, en particulier une république démocratique. Dans sa traduction française, l’ouvrage de Harrington porte le titre de "République d’Oceana".

(C) Oceana :

Les trois volumes en français sont disponibles par les liens ci-dessous :

Volume 1 : https://books.google.fr/books?id=X-pCAAAAcAAJ&hl=fr&pg=PT8#v=onepage&q&f=false

Volume 2 : https://books.google.fr/books?id=OuoTAAAAQAAJ&hl=fr&pg=PT5#v=onepage&q&f=false

Volume 3 : https://books.google.fr/books?id=gNw5Q50Vi-gC&hl=fr&pg=PP7#v=onepage&q&f=false

Le texte en anglais, accompagné de nombreux autres de Harington : https://oll.libertyfund.org/title/toland-the-oceana-and-other-works

(D) Le registre des libraires

En anglais Stationers' Register, était à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le livre où devaient être enregistrés le nom et le descriptif des textes anglais destinés à l'impression ; il était tenu à jour par « l’honorable compagnie des Papetiers et Faiseurs de journaux » (Worshipful Company of Stationers and Newspaper Makers) de Londres.


Retour au livre.

Oliver Cromwell

  Le cadre historique dans lequel Oceana a été rédigé, correspondait au Protectorat de Cromwell. Bien qu'il ait été dédié à Oliver Cromwell, en tant que Lord Protector, il est clair que le but d'Harrington était de critiquer et d'offrir une meilleure alternative au Commonwealth (Instauré par Cromwell après l’exécution du roi Charles 1er en 1649) sous lequel il vivait. En effet, Blair Worden (Historien) est allé jusqu'à qualifier la dédicace d'anti-dédicace.

 

La dédicace

    L'œuvre est divisée en plusieurs parties.     Dans une brève introduction constituée de deux discours préliminaires, Harrington expose les bases théoriques de ses idées.    Dans le premier, il se concentre sur les principes de gouvernement selon les anciens ou «l'ancienne prudence (sagesse)». Dans le second, il traite des principes du gouvernement depuis la chute de l'empire romain, qu'il appelle «la sagesse moderne». Il explore ensuite l'application pratique de ces théories dans «Le conseil des législateurs» et «Le modèle du Commonwealth Oceana» (le corps principal de l'ouvrage) où il cherche à démontrer comment la sagesse antique pourrait être ressuscitée dans le monde moderne et comment une république classique pourrait être établie dans l'Angleterre du XVIIe siècle. L'ouvrage se termine par «Le corollaire» dans lequel Harrington expose les implications de la forme de gouvernement qu'il a proposée. Son application des idées républicaines classiques, à l'Angleterre du XVIIe siècle, reposait sur sa conviction que le pouvoir politique suivait l'équilibre de la propriété. Ainsi, il a souligné l'importance de la propriété foncière. Comme J. G. A. Pocock l’a expliqué dans son introduction aux travaux politiques de Harrington, «à l'hypothèse machiavélique que les armes constituent le fondement de la citoyenneté, Harrington ajoute l'hypothèse que la terre est le fondement des armes».

    Oceana a suscité beaucoup de critiques et la plupart des travaux ultérieurs de Harrington ont consisté à étayer et reformuler les idées exposées dans ce texte. Celles-ci comprenaient des réponses directes à des critiques particulières, comme le « Pian piano, ou, Relations entre H. Ferne, Dr en divinité et, J. Harrington esq. à l'occasion de la censure par les Docteur du Commonwealth d'Oceana, et du « Politicaster ou d'un discours comique en réponse au livre de M. Wren intitulé la monarchie revendiquée contre l'OCEANA de M. Harington », et des ouvrages tels que Aphorismes politiques et Un système de politique dans lesquels les idées exprimées dans Oceana étaient reformulées sous forme aphoristique. Harrington travaillait probablement sur un système de politique au moment de la restauration de la monarchie, en 1660; le manuscrit de cet ouvrage aurait été saisi lorsque Harrington fut arrêté par les autorités le 28 décembre 1661. Pendant son séjour en prison, Harrington souffrit d'une sorte de dépression physique et mentale. Il fut libéré en 1662 et il vécu à Westminster jusqu'à sa mort quinze ans plus tard.

John Toland
   Oceana a été rééditée, avec beaucoup d'autres œuvres de Harrington, par John Toland en 1700, sous le titre « The Oceana de James Harington et ses autres œuvres, avec un rendu détaillé de sa biographie par John Toland ». Une édition ultérieure, qui comprenait des œuvres laissées en dehors du volume de Toland, parut en 1737. C'est par ces deux éditions que Harrington et ses œuvres devinrent largement connus dans les mondes anglophone et francophone.

    La connaissance des œuvres de Harrington en France est due en grande partie aux articles publiés de 1700 et 1737, dans la presse francophone huguenote (Protestante). Un article sur Harrington, sous le titre «Rutland» (le comté dans lequel il avait résidé), écrit par le chevalier de Jaucourt (qui lui-même avait une origine huguenote) a été publié dans l'Encyclopédie. Les traductions françaises complètes des œuvres de Harrington ne parurent qu'en 1795. Néanmoins, à partir du milieu des années 1780, Rutledge chercha à la fois, à présenter Harrington et ses idées à un public français, et à inciter les Français à lire les œuvres de Harrington par eux-mêmes.

 

Rachel Hammersley revient alors sur notre ami Jean-Jacques Rutledge.

 

Jean Jacques Rutledge

    Jean Jacques (James) Rutledge est né à Dunkerque le 5 août 1742. Sa mère était française et originaire de Dunkerque mais ses parents paternels étaient irlandais. Par conséquent, Jean Jacques avait reçu une éducation bilingue et il possédait une connaissance approfondie et un respect pour les littératures, cultures et politiques française et anglaise. Son père, Walter Rutledge, travaillait comme armateur à Dunkerque.

Preuve du titre (Cliquez sur image)

    C'est en raison de son implication dans la cause jacobite que Jean Jacques avait obtenu le titre de baronnet et pendant un certain temps, avant la Révolution, il s'est fait appeler «le chevalier Rutledge».

Nota : Ce point mériterait quelques éclaircissements, puisqu'il semble que Jean-Jacques ait hérité ce titre de son père Walter Rutledge, comme nous l'avons vu plus haut. 

    Suivant la tradition familiale, Jean Jacques lui-même rejoignit un régiment de cavalerie franco-irlandais en 1760 et combattit dans ses rangs pendant la guerre de Sept Ans. Lorsque la guerre se termina et que le régiment fut dissous, Rutledge se rendit en Italie où il fut impressionné par le système vénitien de gouvernement. Il revint à Lille où il épousa la fille d'un armateur. La famille de Rutledge et celle de sa femme souffraient de problèmes financiers chroniques. C'est pour cette raison que Rutledge alla s'installer à Paris en 1775 et tenta de faire carrière en tant que journaliste, romancier et dramaturge.

 

    
Thamar se trouve p.106
   Une première grande œuvre de Rutledge « Thamar », une tragédie, était déjà parue en 1769. Elle fut suivi de plusieurs traductions d'œuvres anglaises dont « Le Retour du philosophe », une traduction du village abandonné d'Oliver Goldsmith, puis en 1776, d’une version française d'une œuvre attribuée à John Andrews (1736-1809) « Un compte rendu du caractère et des manières des français ; avec des observations occasionnelles sur les Anglais (1770) ». À bien des égards, cet ouvrage a donné le ton à ses écrits ultérieurs, avec sa comparaison entre les Anglais et les Français. Rutledge pensait que les deux nations pouvaient apprendre beaucoup de la littérature et de la politique de chacune, et tout au long de sa vie, il a cherché à provoquer un rapprochement anglo-français.

 

L'intérêt prérévolutionnaire de Rutledge pour Harrington

    Rutledge avait déjà appris à connaître et à s'intéresser aux œuvres de Harrington avant le déclenchement de la Révolution, et il écrivit à son sujet dans « Calypso ». Ce périodique prétendait être écrit par «une société de gens du monde et de gens de lettres» et avoir eu sept collaborateurs. En réalité, Rutledge y travaillait probablement seul. Le contenu du périodique reflétait très bien les propres intérêts de Rutledge, qui allaient du théâtre à la politique; et, une fois de plus, les relations anglo-françaises étaient centrales. De plus, des extraits du « Babillard » et des « Essais politiques » y furent intégrés.

    En avril 1785, Rutledge consacra deux numéros entiers à Harrington, sa vie et ses œuvres. Rutledge y fit part dès le premier article, de son intention de se consacrer à Harrington. Il expliqua qu'un correspondant avait écrit à l'un des associés de Calypso pour demander une copie du travail de Harrington, après qu'il ait été cité dans un numéro précédent. Dans ce numéro, au milieu d'un article à propos des Observations de Mably sur le gouvernement et les lois des Etats-Unis d'Amérique, Rutledge avait affirmé que Mably et Montesquieu avaient lu et avaient été fortement influencés par les œuvres de Harrington, et il avait exhorté ses lecteurs à lire Harrington (dans l'original) pour eux-mêmes (pour se faire leur opinion). La valeur des travaux de ce théoricien politique peu connu résidait, selon Rutledge, dans ses conseils sur la manière d'établir un gouvernement démocratique stable et réussi : "M. Mably est bien placé pour sentir fermement et pour reconnaître que la pensée de l’infortuné Harrington a été construite « d’une main ferme », et offre la base sur laquelle tous les législateurs philosophes, quel que soit le gouvernement, peuvent solidement poser et élever l'édifice de la constitution démocratique la plus égale et la plus durable."

    En réponse (à son prétendu interlocuteur), Rutledge reconnu que les œuvres de Harrington étaient rares - en particulier à Paris - et il proposa donc à la place, de dire à ses lecteurs tout ce qu'il savait sur l'Anglais. Dans le premier numéro, l'accent fut mis sur la personnalité et sur la vie de Harrington. Rutledge fit explicitement référence aux récits de la vie de Harrington par John Toland et Anthony Wood, et sa version s'inspire fortement de la leur. Rutledge était particulièrement désireux de décrire et de souligner l'importance des voyages de Harrington en Europe ; projetant peut-être ainsi l'influence de ses propres voyages. A ce propos, il affirma qu'Harrington avait décidé de visiter l'Europe afin d’observer «les hommes et leurs coutumes». Pour Rutledge, la tournée européenne de Harrington avait profondément influencé sa pensée et laissé sa marque sur ses futurs écrits. Rutledge n'avait aucun doute qu'en Hollande, première étape de son voyage, Harrington aurait été étonné de la rapidité avec laquelle le pouvoir et la prospérité avaient émergé une fois que cette nation avait acquis sa liberté. De plus, Rutledge suggérait que c'était probablement cette expérience qui avait conduit Harrington à méditer sur des sujets tels que l'art des législateurs et les principes fondamentaux et les effets nécessaires de diverses constitutions. Rutledge mentionna également le séjour de Harrington en France, et suggéra que, en plus d'apprendre la langue française Harrington avait passé son temps à rassembler des notes sur les mœurs et la politique françaises. En Italie, nota Rutledge, c'était Venise qui avait impressionné Harrington, tout comme elle avait impressionné le jeune Rutledge lors de sa visite. Rutledge prétendit que Harrington préférait Venise à tous les endroits qu'il avait visités, dans la mesure où il ne cessa pas par la suite de donner la préférence à la constitution originale et purement démocratique de cette république sur toutes celles de l'univers, et il exhorta tous ceux qui le pouvaient, à lire les idées de Harrington sur Venise pour leur profit. C'était aussi en Italie, selon Rutledge, que Harrington s'était familiarisé avec les œuvres de Donato Giannotti et de Machiavel, «les maîtres de tous ceux qui souhaitent étudier le grand art de gouverner les peuples». Après avoir décrit en détail la tournée européenne de Harrington, Rutledge évoqua ensuite brièvement la vie de celui-ci, depuis son retour en Angleterre jusqu'à la publication d'Oceana en 1656.

    Dans le deuxième numéro de Calypso consacré à Harrington, Rutledge tourna son attention vers Oceana elle-même. Il commença par décrire la structure de l'œuvre. Il évoqua les deux discours préliminaires, la section intitulée «Le conseil des législateurs», «Le modèle du Commonwealth d'Oceana» et «Le corollaire». Bien qu'il ait reconnu qu'il s'agissait du corps principal de l'œuvre, Rutledge ne semblait pas intéressé par «Le modèle du Commonwealth d'Oceana». Ce fut probablement en partie, parce que, comme Rutledge lui-même l'a noté, il ne s’agissait pas simplement d’une république imaginaire et qu’elle était fermement calquée sur l'Angleterre. L'intérêt de Rutledge résidait plutôt dans les préliminaires de l'ouvrage et, en particulier, dans le récit de Harrington relatif aux causes de la guerre civile anglaise et à l'établissement de la république anglaise. Harrington avait montré, affirma Rutledge, que la guerre civile avait éclaté en Angleterre non pas à cause des actions ou des fautes des personnes impliquées, mais plutôt en raison de changements à long terme. En particulier, il souligna le rôle joué par le glissement depuis le règne d'Henri VII, de l'équilibre de la propriété (propriété foncière) en Angleterre vers les communs. Rutledge fit l'éloge de l'hypothèse selon laquelle l'empire résulte de l'équilibre de la propriété et il  insista sur le fait que la découverte pouvait à juste titre être attribuée à Harrington. Rutledge détailla ensuite quelques-unes des caractéristiques clés des deux discours préliminaires de Harrington. Dans le premier, qui portait sur la sagesse ancienne, Rutledge souligna, entre autres, la distinction entre empire (domaine) direct et étranger, la loi agraire, l'égalité, les élections et la rotation des fonctions. Il salua Harrington comme le premier écrivain à avoir examiné ces questions importantes en détail. En ce qui concerne le second discours, dont l'accent était mis sur la sagesse moderne, Rutledge se référa de nouveau au récit de Harrington concernant les causes de la guerre civile anglaise et les origines de la république anglaise : « ou plutôt de l’anarchie à laquelle ce nom fut prostitué sous Cromwell ». Enfin, il décrivit le chapitre du livre de Harrington intitulé «Le conseil des législateurs». Il semblait impressionné par l'idée de Harington, de revenir sur la théorie et la pratique des législateurs anciens et modernes et d'examiner les gouvernements populaires dans l'histoire, afin de constituer une base sur laquelle développer un modèle idéal de gouvernement. Après avoir décrit Oceana elle-même, Rutledge examina également les tentatives faites pour mettre en pratique les idées de Harrington. Il évoqua le Rota Club et l'ami de Harrington et compatriote républicain Henry Neville, qui avait cherché à introduire une forme de gouvernement "harringtonienne" dans l'Angleterre du XVIIe siècle. La discussion en deux parties de Rutledge sur Harrington se termina par un compte rendu détaillé de la vie de Harrington après la restauration de la monarchie en 1660, qui comprenait une traduction de l'interrogatoire de Harrington par Lord Lauderdale, le chevalier Carteret et Edward Walker tel qu'il figurait dans l'édition de Toland des œuvres de Harrington.


    Un an plus tard, en 1786, Rutledge publia un autre ouvrage, intitulé Éloge de Montesquieu, dans lequel il renvoya aux numéros d'avril de Calypso et où il souligna à nouveau l'importance des idées de Harrington. Cet Eloge était une réponse un peu tardive à un concours de rédaction parrainé par l'Académie de Bordeaux. Alors que de nombreuses élégies à Montesquieu avaient été produites, à la fois en réponse à ce concours et autrement, la version de Rutledge était certainement unique. Son originalité résidait dans le parallèle que Rutledge établissait entre Montesquieu et Harrington.

Montesquieu

    Rutledge décrivait Montesquieu comme un homme de génie, au motif qu'il avait traité «la politique de nouveau» à une époque où la politique des philosophes s'était évanouie et avait été remplacée par les atrocités systématiques de la tyrannie. Il suggéra qu'en rejetant les préjugés en faveur de la raison, Montesquieu avait été influencé par la Hollande et l'Angleterre, qui étaient les nations les plus avancées et civilisées de son temps. Rutledge se tourna alors explicitement vers Harrington, notant que celui-ci, tout comme Montesquieu, avait cherché à écraser le despotisme et avait ramené la politique dans une nation qui n'avait auparavant connu que la poésie et la littérature. Non seulement Rutledge faisait ressortir des similitudes entre les idées de ces deux écrivains politiques, mais il allait jusqu'à suggérer, malgré le traitement bref et plutôt cinglant de Montesquieu de Harrington dans L'esprit des lois, que Montesquieu admirait beaucoup Harrington et que les œuvres du Français représentait le développement parfait des idées de son prédécesseur anglais. De plus, Rutledge induisait que les deux écrivains étaient républicains dans l'âme, considérant, en particulier dans le cas de Montesquieu, qu’ils étaient limités et contraints par le contexte dans lequel ils écrivaient. Rutledge reconnaissait cependant une différence importante entre leurs idées. Montesquieu avait expliqué qu’il existait trois formes simples de gouvernement (républiques, monarchies et despotismes), sur lesquelles reposaient tous les systèmes mixtes. En revanche, Harrington n'avait identifié que deux formes distinctes : celle dans laquelle la nation est dirigée par un maître et celle dans laquelle la nation se gouverne elle-même. Cependant, Rutledge insistait sur le fait que cette différence était davantage due à des circonstances qu'à des idées. Harrington avait démontré ce gouvernement monarchique, tel qu'il était généralement défini :

"Ce n'est qu'une question de raison, une chimère imposante, qui cherche à abuser du peuple et dont les cœurs et les esprits des bons princes se persuadent, pour ainsi dire, par habitude et sans se rendre compte de la réalité, tandis que leurs agents perfides font chaque jour manifester l'imposture."

    Alors que Rutledge reconnaissait que Montesquieu n'avait jamais tenu ce langage, il insistait sur le fait qu'il avait soutenu les mêmes idées.


     Il est donc évident que, dès le milieu des années 1780, Rutledge connaissait Harrington et ses œuvres et les croyait dignes de considération par les Français. Après le déclenchement de la Révolution, les travaux de Rutledge sur Harrington ont été lus et présentés comme ayant une pertinence contemporaine. En 1789, l'abbé François Jean Philibert Aubert de Vitry publie un ouvrage intitulé "Jean Jacques Rousseau à l'Assemblée nationale" dans lequel il fait référence à Rutledge et, en particulier, à ses travaux sur Harrington. Aubert de Vitry a affirmé que Rutledge avait travaillé, pendant plus de vingt ans, sur un livre qui devait être basé sur les idées de Harrington, et il a insisté :

"Il ne tardera sûrement pas à paraître, puisque nous sommes enfin assez mûrs pour le lire, puisque nous sommes volontiers disposés à profiter des idées [et] du plan sublime de l'ami du malheureux Charles 1er, qui sera toujours considéré, par ceux qui le connaissent, comme l'un des écrivains politiques les plus vertueux parce qu'il a toujours vécu sa vie selon ses principes."

    Aubert de Vitry a ensuite conseillé à ses lecteurs de lire plusieurs des ouvrages existants de Rutledge, dont Calypso et Éloge de Montesquieu.

 

L'affaire des Boulangers    (Nous y voila ! )

Alphonsine, ou les...

    Vers la fin des années 1780, Rutledge commença à tourner son attention de la littérature vers la politique et de l'écriture vers l'action. Son dernier roman « Alphonsine ou les dangers du grand monde » paraît en 1789. La même année, il est entraîné dans «l'affaire des boulangers», qui l'entraîne dans une âpre dispute avec Jacques Necker, aboutit à son emprisonnement et le conduit finalement à s'associer avec les Cordeliers.


 

    En février 1789, dans le contexte d'une crise d'approvisionnement à Paris, Rutledge avait rédigé un Mémoire au nom des boulangers de la ville. Les boulangers parisiens étaient sommés de payer une amende parce qu'ils auraient tenté d'augmenter le prix du pain qu'ils produisaient. Leur situation avait été portée à l'attention de Rutledge par l'un des leurs, Sulpice Garin. Il rencontra Rutledge au début de 1789 et exprima sa propre colère et celle de ses collègues contre «quelques individus» qui monopolisaient le grain fabriqué dans la ville depuis un certain temps. Il se plaignait notamment de deux frères, Eloi-Louis et Dominique-César Leleu, qui dirigeaient les moulins de Corbeil près de Paris.

Corbeil au XVIIe siècle


    Sachant que Rutledge lui-même avait un intérêt dans la question de l'approvisionnement et qu'il était expérimenté dans l'écriture pour le public, Garin soumit une proposition à Rutledge: qu'il prenne la défense de la communauté des maîtres boulangers contre les monopoles. Rutledge accepta. Dans son Mémoire, Rutledge expliqua que les boulangers avaient été contraints à leurs pratiques actuelles pour éviter la ruine personnelle. Le vrai blâme, soutenait-il, incombait à la société Leleu, qui avait fixé un prix élevé aux denrées alimentaires de base et avait également cherché à limiter les ventes et les livraisons pour servir ses propres intérêts. En conclusion, Rutledge insistait sur le fait que «cette entreprise était à elle seule, la véritable et unique détentrice d’un monopole qu’elle exerçait de fait.». Rutledge exhortait les boulangers à signer une pétition demandant l'aide du gouvernement.

Cliquez sur l'image pour accéder au mémoire.

 

    Rutledge enchaîna ce Mémoire avec un second, qui parut l'été suivant et fut lu au bureau des subsistances de l'Assemblée nationale. Il eut un impact plus important que le premier Mémoire et Rutledge obtint le soutien du bureau. Il reçut également une lettre de Necker accueillant favorablement ses demandes au nom des boulangers et lui demandant son assistance pour l'élaboration d'une législation en matière d'approvisionnement de la capitale qui pourrait être proposée à l'Assemblée nationale.

    En réponse aux accusations de Rutledge, les frères Leleu produisirent deux brochures : Un « Compte rendu au public par les sieurs Eloi-Louis & Dominique-césar Leleu », et des « Observations des sieurs Eloi-Louis et Dominique-césar Leleu ». Dans le premier, ils exposèrent les objectifs des moulins et magasins de Corbeil. Ceux-ci comprenaient le maintien de l'abondance sur les marchés de Paris, le maintien du prix du blé à un bon rythme et la rupture du pouvoir des monopoleurs et des spéculateurs. Ils fournirent également fourni détails sur l'administration de l'établissement au cours des quatorze dernières années. En particulier, ils cherchèrent à démontrer, contrant ainsi les accusations de Rutledge, qu'ils avaient non seulement rempli les tâches qui leur avait été demandées, telles que stipulées dans leur contrat avec le roi de 1774, mais qu'ils l'avaient fait dans un esprit de patriotisme et dans l’intérêt du public plutôt que pour leur propre profit privé. Dans "Observations", ils répondirent directement au Second Mémoire de Rutledge, réfutant systématiquement les diverses « erreurs » de ce texte, y compris l'existence alléguée d'une « compagnie de Corbeil » et l’insinuation qu'ils avaient exporté des céréales pour faire du profit alors que Paris faisait face à une pénurie.

Cliquez sur l'image pour accéder au document.

 

    Les frères Leleu avaient des amis haut placés. Dans un extrait des registres du conseil d'État du roi, que les frères Leleu avaient joints à leur Compte rendu, le roi aurait pris le parti des frères contre Rutledge, dont il aurait condamné le premier Mémoire comme étant injurieux, calomniateur et diffamatoire. Aux « Observations » était jointe une lettre de Necker aux frères Leleu, datée du 26 septembre 1789 (précisément à l'époque où Necker demandait son aide à Rutledge), dans laquelle il exprimait sa conscience qu'ils avaient fait l'objet d'attaques et promettait que justice serait faite.

Camille Desmoulins

    Probablement averti de la trahison de Necker, Rutledge compris qu'il était en danger. Il n'écrivit rien de plus sur la question, mais la cause ne faut pas abandonnée pour autant. Le rôle de Rutledge dans l'attaque contre les frères Leleu fut reprise par un autre futur membre du Club des Cordeliers, Camille Desmoulins. Dans sa « Réplique aux deux mémoires des sieurs Leleu », Desmoulins fit explicitement référence à Rutledge et se présenta comme le successeur de Rutledge :

« C'est le chevalier de Rutlidge qui a rédigé le pamphlet accusant les frères Leleu pour la communauté des boulangers. . . Il nous permet de prendre soin de sa réputation ; et sans en dire plus sur le motif de son silence très respectueux, nous continuerons à prouver qu'il n'est pas un calomniateur ».

Cliquez sur l'image pour accéder au document

 

    Poursuivant la cause de Rutledge en répondant à l'Observation des frères Leleu, Desmoulins exposa les «mensonges» qu'elle contenait. En particulier, il insista sur le fait que, contrairement à ce qu'ils prétendaient, ils avaient exporté du grain de Corbeil et que, dans cette action et dans d'autres, ils avaient agi uniquement dans leur propre intérêt. Malgré la tentative de Rutledge de prendre ses distances vis-à-vis de «l'affaire boulanger», il fut arrêté à l'automne 1789 sur ordre de Necker le 2 novembre (1). À sa sortie de prison en janvier 1790, il produisit toute une série d'écrits attaquant le directeur général des finances. En même temps, il se rapprocha du quartier des Cordeliers pour demander leur soutien et leur protection, s'associa à diverses personnalités du district et, lorsque le club fut créé plus tard cette année-là, il en devient un membre influent, bien que controversé. Il y exerça les fonctions de secrétaire de club pendant un certain temps et son journal « Le Creuset », paru en 1791, a été décrit comme l’organe (journal) des Cordeliers.

(1) Hasard ? Dans le supplément au Numéro 305 du Journal de Paris en date du dimanche 1er Novembre 1789, était publié le mémoire en défense des frères Leleu (page 1409 à 1414). Le lendemain, Rutledge était arrêté. Cliquez sur le l'image ci-dessous pour y accéder.


 

Le Creuset

    Le 3 janvier 1791, Rutledge commença à publier Le Creuset. Bien que tous les numéros du journal aient été publiés en 1791, ce ne fut pas la date imprimée sur la page de titre. Au lieu de cela, Rutledge adopta l'expression «l'an deuxième de la liberté». Cette forme de référence à 1789 fut finalement adoptée par l'Assemblée nationale, mais seulement en janvier 1792, un an après la parution du journal de Rutledge. Les Cordeliers parlaient déjà depuis quelque temps de 1789 comme de l'année de la liberté. Rutledge publia Le Creuset au sein de sa propre maison d'édition (l'imprimerie du Creuset) au n°219 de la rue Saint Martin. Il était disponible à partir de là et dans divers autres bureaux à travers la ville, y compris chez l'ami de Rutledge et collègue cordelier Jean Honoré Dunouy au Café de la Place-Royale, rue des Egouts. (Il s’agit de la rue de l’Égout Sainte Catherine, correspondant à l’actuelle rue de Turenne au niveau de la Place des Vosges).

    Le titre complet du journal était « Le Creuset: ouvrage politique et critique ». Le sens de «le creuset» est presque identique au mot anglais «creuset» (Bien sûr puisque c’est un mot d’origine française), un melting pot (littéralement « un pot à fondre »), et par extension un outil de test ou d’essai. Rutledge expliqua dans le premier numéro que son intention était de fournir une analyse impartiale et indépendante des événements, au jour le jour où ils se produisaient. Le journal devait à l'origine paraître deux fois par semaine (bien qu'au fur et à mesure que l'année avançait, son apparition devenait plutôt erratique). Il pouvait être acheté par mois, par trimestre ou par année (Rutledge n'avait évidemment pas prévu quand il s'était lancé dans le projet que le journal ne paraîtrait que six mois, le dernier numéro paraissant le 30 juin 1791), et Rutledge semble l’avoir considéré comme un organe national. Le prix était le même pour les clients de l'extérieur de Paris que pour ceux de la ville, et les frais de port étaient inclus. A plusieurs reprises, il s'adressa explicitement à ses lecteurs en province. En particulier, Rutledge semble avoir tenu à informer ces lecteurs provinciaux des événements de la capitale et des débats menés à l'Assemblée nationale et dans les clubs Jacobins et Cordeliers. La position polémique du Creuset était typique du Club des Cordeliers de l'époque. Les principales cibles de l'attaque de Rutledge étaient Bailly (le maire de Paris), le marquis de Lafayette (commandant de la garde nationale parisienne) et le comte de Mirabeau.

Bailly et Lafayette.
Les deux ne font qu'un.


    Alors que le but apparent du Creuset était de fournir une analyse des événements quotidiens pour tous les patriotes à travers le pays, son objectif sous-jacent était de plaider en faveur de l'établissement d'un gouvernement démocratique en France. Afin de justifier à la fois son cas et de montrer comment une démocratie pouvait être mise en pratique en France, Rutledge faisait appel aux idées de Harrington. Rutledge ne reconnut pas dans Le Creuset qu'il s'inspirait des œuvres de Harrington. Pourtant, il ne fait aucun doute, pour quiconque connaît les idées de Harrington, qu'elles furent la base principale sur laquelle reposait la plus grande partie de la théorie politique développée dans le Creuset. Dans le premier numéro, Rutledge adopta l'axiome de Harrington selon lequel le pouvoir politique repose sur l'équilibre de la propriété (foncière). Au début du deuxième numéro, Rutledge expliqua qu'il allait raconter une histoire issue du travail d'un «grand ami de la liberté et de la justice sociale, qui n'est plus connu». Il rapporta l'histoire décrite par Harrington dans Oceana, des deux filles partageant un gâteau : les filles se rendent compte que la seule façon pour elles de partager équitablement le gâteau qu'on leur a donné, est que l'une d'elles le coupe en deux et que l'autre choisisse quelle moitié elle veut. Harrington appliqua cette analogie à la politique, pour souligner l'importance de séparer la discussion sur la politique de la prise de décision, et Rutledge l'a repris dans le même but. Enfin, à partir du cinquième numéro du Creuset, sans reconnaître que les idées exposées n'étaient pas les siennes, Rutledge se lança dans une traduction des six premiers chapitres de
« A system of politique de Harrington ». En plus de s'inspirer des œuvres et des idées de Harrington lui-même, Rutledge manifesta également un vif intérêt pour les sources qui avaient été au cœur de la pensée de Harrington, en particulier les œuvres de Machiavel et le modèle de la république de Venise.

    Que Rutledge ait choisi de s'appuyer sur Harrington pour promouvoir la démocratie n'est pas entièrement surprenant. Alors que Harrington préférait un gouvernement mixte à un gouvernement purement démocratique, et qu'il acceptait l'idée aristocratique de la supériorité du mérite liée à la richesse et à la naissance, il y avait divers aspects de sa pensée qui étaient ouvertement démocratiques. Celles-ci comprenaient une répartition plus équitable des terres qui découlerait de l'imposition d'une loi agraire, de faibles qualifications de propriété pour la citoyenneté et une emphase sur la politique locale - tout cela donnerait l'occasion à une grande partie de la population de participer au gouvernement. . La préférence de Rutledge, du moins à ce stade, pour Un système de politique, par rapport à l'Oceana, mieux connue, était probablement due aux différences de structure entre les deux œuvres. Là où Oceana a été conçue comme un modèle constitutionnel pour l'Angleterre du milieu du XVIIe siècle, un système politique a été écrit sous la forme d'aphorismes politiques, ce qui a beaucoup facilité la reprise de points particuliers et leur application à d'autres circonstances.

La terre (Land)

    Dans le premier numéro du Creuset, Rutledge abordait la question des causes de la récente révolution en France : « Quelles ont été les causes radicales et permanentes, et quelles sont les causes accessoires et accidentelles, qui ont dû provoquer, et qui ont effectivement nécessité la révolution ? ». Plutôt que de se lancer simplement dans une réplique, il expliqua qu'il croyait nécessaire de revenir aux principes de base afin que son auditoire comprenne pleinement son argumentation. Il commença ainsi par expliquer que toutes les relations réciproques de commandement et d'obéissance partagent un même fondement. Ce fondement est la capacité à assurer la subsistance. Un individu n'obéira à un autre que par nécessité, et par conséquent un individu ne pourra commander avec succès aux autres que s'il possède les matériaux de leurs besoins naturels ou moraux, dont le contrôle dépend de la possession de la terre :

« Mais ce sont ceux du premier de ces deux ordres de besoins, qui forment le lien primitif qui détermine toute subordination politique : empire et sujétion procèdent donc de subsistance.

La terre qui produit la subsistance, est en même-temps la racine et la base de I'empire. La terre étant l'appui de la cause et de Ia force de tour empire : les modes du partage de Ia terre entre les parties constituantes de tout empire, deviennent, par une conséquence matérielle, les causes productrices de la répartition de la puissance entre les membres constituants, et dans l’ensemble de chaque empire ».

 Bien que Rutledge n'ait pas révélé les origines haringtoniennes de cette théorie dans Le Creuset, il l'avait fait dans sa précédente revue Calypso:

« Que l'Empire, ou puissance coactive, suive toujours le sort de la balance de la propriété Nationale, soit dans une seule, un petit nombre, ou une multitude de mains ; c'est une vérité fondamentale & sensible de la Politique, dont la découverte nous parait justement attribuée au célèbre Harrington » (Rutledge, Calypso, iii. 29.56)

 Sur la base de ce principe, Rutledge suggéra, toujours à la suite de Harrington, que l'établissement de différentes formes de gouvernement - monarchie, aristocratie et démocratie - dépendait de la propriété des moyens de subsistance au sein de l'État. Le fondement économique de la démocratie a été décrit par lui ainsi :

« Enfin, si aux deux hypothèses précédentes on substitue celle des habitants d'une région, au nombre de plusieurs millions, parmi lesquels tous, au du moins la plupart, soient chacun en possession de quelque portion de sa surface productive, surtout avec la condition qu'il ne puisse jamais y avoir entre leurs propriétés respectives, une inégalité prépondérante; par un effet non moins naturel de toutes les causes productrices du genre et des modifications du gouvernement civil parmi les hommes, les deux nécessités, matérielle et morale, établiront dans cette dernière région la démocratie »: (idem, Le Creuset, i. 13. 57)

     Après avoir établi ses principes Harringtonien, Rutledge continua à appliquer ces principes à l'histoire française, tout comme Harrington les avait appliqués à l'histoire de l'Angleterre.

     Dans Oceana, Harrington avait soutenu que le premier pas vers la guerre civile en Angleterre avait été les actions de Panurgus (Désignant Henry VII dans Oceana) qui, en cherchant à réduire le pouvoir de la noblesse et à renforcer celui de la monarchie, avait permis que la terre, et par conséquent le pouvoir, tombent entre les mains du peuple. Ce mouvement, combiné à celui accompli par le successeur de Panurgus, Coraunus (Henry VIII), qui avait d’une façon similaire transféré du pouvoir ecclésiastique entre les mains du peuple, avait fait en sorte qu'à la fin du XVIe siècle, l'équilibre du pouvoir en Angleterre avait changé. Le pouvoir foncier était désormais dominé non par la noblesse, comme cela était naturel dans une «monarchie tempérée», mais par le peuple. Ainsi, Harrington avait présenté la guerre civile anglaise du milieu du dix-septième siècle comme une tentative inévitable de mettre le pouvoir politique en conformité avec le nouvel équilibre de la propriété foncière. (Il s’est en effet passé la même chose au dix-huitième siècle en France avant la Révolution, quand la haute bourgeoisie du Tiers Etat a souhaité obtenir un pouvoir correspondant à sa richesse.)

     Dans le récit parallèle (quoique moins détaillé) de Rutledge sur l'histoire de France, c’était le cardinal Richelieu qui endossait le rôle du Panurgus de Harrington :

« Ecrasés depuis des siècles, par les Nobles, de la part de qui l'oppression était plus directe, et plus aperçue par conséquent, les peuples se figurèrent la justice aux côtés du Monarque. Les infortunés ! Ils prenaient comme tous les misérables, le fantôme à qui leur espoir donnait une consistance trompeuse, pour une consolante réalité ! L’agent despotique du suzerain [Richelieu] sut mettre à profit cette illusion, non pour ceux qui en étaient dupes, mais contre le petit nombre des grands vassaux, que les prédécesseurs du Prince lui avait laissé à détruire': ibid. i. 17 18. 58

     Sur cette base, Rutledge conclut que, depuis l'époque de Richelieu, les conditions économiques en France avaient été propices à un gouvernement démocratique. Son échec à être mis en œuvre, prétendit-il, était dû aux actions des ministres de Louis XV et de Louis XVI.

     S'appuyant sur le rapport qu'il avait établi entre la possession de la terre et l'exercice du pouvoir politique, Harrington s'était rendu compte qu'il ne suffisait pas simplement d'établir un gouvernement populaire sur l'équilibre approprié de la propriété. Pour maintenir la stabilité, il fallait également s'assurer que l'équilibre ne changerait pas par la suite, rendant alors le gouvernement de nouveau instable. La solution de Harrington au problème était d'adopter une loi agraire, conçue pour maintenir l'équilibre de la propriété approprié à la forme de gouvernement. Suite à sa discussion sur le lien entre l'équilibre de la propriété et la forme de gouvernement dans le premier numéro du Creuset, Rutledge a continuait donc à plaider pour les avantages d'une loi agraire.

     Alors qu'une forme de droit agraire avait été préconisée par certains autres écrivains à la fin du XVIIIe siècle en France, la définition et la description de Rutledge révélait l'influence des vues de Harrington sur ses idées. En effet, il fit une distinction claire entre cette proposition et d'autres propositions de même nature :

« Cet échantillon de doctrine blessera très vraisemblablement quelques lecteurs plus prompts à s'alarmer des mots, qu'attentifs à se pénétrer des choses : celui de loi agraire réveillera dans leur pensée, l’idée d'un partage exactement ou à peu près égal, entre tous les membres d'une société politique, de la surface productive ou des fortunes représentatives »: Rutledge, Le Creuset, i. 14.

    Compte tenu de cette attitude, Rutledge se vit contraint d'expliquer plus précisément sa propre compréhension d'une loi agraire :

« La seule loi agraire, qui soit praticable et qui puisse être envisagée comme efficacement sociale, ne sera jamais que celle qui se bornera à proscrire dans les propriétés, les inégalités assez grandes pour que le citoyen qui en serait investi, ou le petit nombre de ceux qui s'en seraient emparés, pussent faire la loi à tous les autres »: ibid' i. 14-1561

Nota : Cette idée est à comparer avec celle de Babeuf qui rêvait de réaliser un partage des terres strictement équitable entre tous les citoyens, qui serait revenu à créer « 6 millions de manoirs de 11 arpents » et qui aurait abouti à terme à une suppression de la propriété. Lire l'article du 30 septembre 1789.

Mise à jour au 15/03/2021 : 

    Dans l'introduction du livre que j'ai acheté "Paris et Londres en miroir, extraits du Babillard de Jean-Jacques Rutlidge.", rédigée par l'historienne Raymonde Monnier, mon intuition au sujet de Babeuf s'est trouvée confirmée. Celle-ci précise en effet que l'historien Victor Daline a relevé l'intérêt que Babeuf portait aux essais périodiques et aux théories sociales de Rutledge, à la fin de l'ancien régime.


    Rutledge liait l'idée d'une loi agraire à celle d'une constitution, et faisait reposer sur cette base sa tentative de persuader l'Assemblée nationale d'instituer une loi agraire. Il se réjouit de la redistribution des biens du Clergé, qui avait eu lieu en novembre 1789; et il justifia cette redistribution comme le fondement d'une nouvelle loi agraire :

« Nous avons établi comme principe ailleurs que l'absence de loi agraire conduit à l'absence et à la privation de toute constitution.

Les législateurs ont-ils jamais eu une si belle chance, de poser avec discernement et avec l'assurance d'une couronne de gloire immortelle, les bases d'une loi agraire vraiment rentable, sur les débris du féodalisme tyrannique [et] du cléricalisme ? » : ibid. i. 147.

    Pour Rutledge, la loi agraire offrait une alternative bienvenue aux propositions économiques d'autres révolutionnaires et, en particulier, au système d’assignats de Clavière. Ce projet, qui visait à résoudre la crise financière dans laquelle se trouvait la nation française, était né de la conviction de Clavière que le gouvernement républicain devait être rendu compatible avec la société commerciale. Le régime d'assignat de Clavière fut adopté par l'Assemblée nationale et les assignats furent reconnus comme monnaie à partir d'avril 1790.

    Rutledge s'opposa explicitement au système d'assignat de Clavière et il en critiqua divers aspects dans Le Creuset. En particulier, il se dit préoccupé par le fait que sous le système de Clavière, le trésor public restait toujours entre les mains de l'exécutif. (Souvenez-vous des deux jeunes filles devant partager équitablement un gâteau dans le Oceana de Harrington, l’une coupe les deux parts et l’autre choisit sa part.)

    Il s'inquiéta également des implications d'un système reposant sur du papier-monnaie, notamment parce que la valeur des assignats fluctuerait et risquerait d'être discréditée à mesure que le nombre en circulation se multiplierait. Pour cette raison, il présenta le système d'assignat comme un simple retour du genre de pratique, associé au nom de John Law, qui avait été discrédité plus tôt dans le siècle : « Accaparer l'argent, y substituer dans la circulation un papier qui se discrédite à mesure qu'il se multiplie, n'est rien d'autre que raviver les pratiques de Law. »

Dans une note N°67 (page 101), Rachel Hammersley précise :

« Plus tard dans Le Creuset (i. 402) Rutledge décrivit l'invention des assignats forcés comme une idée funeste empruntée à Necker et il fit de nouveau établi un parallèle avec John Law : « génie non moins mais incomparablement plus funeste que celui de l’Ecossais Law »

Rutledge était particulièrement préoccupé par la menace que le système d'assignat présentait pour une répartition équitable des terres. S'adressant à l'Assemblée nationale, Rutledge fit le reproche suivant :

« Vous avez eu l’inconséquence de faire des assignats forcés & sans ordre ! Vous avez omis d'établir les lois suivant lesquelles les citoyens pourraient posséder, & au-delà desquelles aucun d'entre eux ne pourrait envahir une portion, nécessaire ou nuisible à autrui, du domaine, agraire commun. » (Rutledge, Le Creuset, i. 490).

Selon Jean François de La Harpe, Rutledge fut ridiculisé au Club des Jacobins pour avoir parlé d'une loi agraire en leur sein. C'est probablement pour cette raison que Rutledge se tourna vers le système alternatif d'une banque foncière (reposant sur les terres).

Dans une note N°70 (page 101), Rachel Hammersley précise :
« Si Rutledge critiquait Law dans Le Creuset, Law lui-même avait défendu l'idée d'une banque foncière au début du XVIIIe siècle, avant son mandat de directeur général des finances françaises : «Essai sur une banque foncière» de John Law, éd. A. Murphy, Dublin 1994. Law lui-même n’avait d’ailleurs pas été le premier à préconiser une banque foncière. Des systèmes similaires avaient été proposés en Angleterre pendant les années 1690. (D. Rubini, «Politics and the battle for the banks, 1688-1697»). Il n'y a cependant aucune preuve que Rutledge ait eu connaissance des propositions antérieures de banque foncière. »

    Rutledge avait d'abord exploré l'idée d'une banque foncière dans ses Essais politiques de 1777. Dans ce travail, il préconisait une réforme à la fois économique et politique. La création d'une banque foncière devait s'accompagner d'une forme de gouvernement plus populaire, fondée sur le mérite plutôt que sur la propriété. Par ces moyens, affirmait-il, les inégalités pourraient être réduites et l'économie française mise au niveau de celle des Anglais :

« elle en causera Ia subdivision; elle multipliera & enrichira, avec plus de répartition, la classe agricole, & par contre-coup, celles qui lui sont accessoires, c'est-à-dire tout le corps politique dont elle est le soutien et la nourrice »: ibid. 125.

    Quand la Révolution française éclata, Rutledge vit là une opportunité pour la mise en œuvre de ses idées de réformes politiques et économiques. Sur le plan économique, il soutint la proposition de réserve foncière élaborée par Jacques Ferrières.

    Jacques Annibal Ferrières, l'auteur du Plan d'un nouveau genre de banque nationale et territoriale, était un négociant qui avait déménagé de Lyon à Paris au début de la Révolution. Dès son arrivée dans la capitale, il avait présenté pour examen son projet de banque territoriale à l'Assemblée nationale. Il se disait alors qu’il s’agissait-là du fruit de dix-huit années d'étude et de préparation. Le projet était explicitement conçu comme une solution aux problèmes financiers rencontrés par la France à l'époque. La proposition de Ferrières s’appuyait fermement sur le foncier (les terres). Il présentait ainsi une alternative aux propositions spéculatives et à la solution des assignats qui avait été adoptée par l'Assemblée nationale. Se fondant sur un système qui existait déjà à Lyon, Ferrières proposait la création d'une trésorerie (caisse) dans chaque département de la nation, avec une trésorerie générale à Paris. Tout propriétaire foncier (qu'il s'agisse d'une collectivité ou d'un particulier) pourrait hypothéquer sa propriété à l'un de ces trésors en échange d'un contrat écrit. Le contrat pourrait alors, soit être conservé par le propriétaire, pour remboursement à une date ultérieure, soit être échangé, circulant dans toute la France et même à l'étranger comme tout autre bien négociable. Un signe (lettre ou numéro) connu uniquement de l'emprunteur et des administrateurs garantirait la propriété. L'intérêt, fixé à 4 pour cent, serait réparti entre l'administration du système (1,5 pour cent) et le Trésor national (2,5 pour cent), ce dernier étant utilisé pour rembourser la dette nationale. En étant basé sur la terre plutôt que sur du papier ou du fictif, Ferrières affirmait que ce système garantirait la valeur des contrats et qu’ils ne seraient donc pas soumis aux fluctuations habituelles. Le 27 mars 1790, le plan fut présenté à l'Assemblée nationale par l'un de ses membres Jérôme Pétion. Une discussion animée s'ensuivit et il fut finalement décrété que les comités des finances et de l'agriculture et du commerce nommeraient chacun six membres pour examiner le plan ; que son auteur devrait se mettre à la disposition de ces commissaires pour répondre aux questions ; et que le plan devrait être publié et distribué.

Nota : Ce projet du lyonnais Jacque Annibal Ferrière est à rapprocher de celui de Mathurin Roze de Chantoiseau, vanté par Marat le 14 Novembre 1789. Voire mon article du 18 Novembre 1789.

    Dans « Rappel des assignats », Rutledge critiqua la plupart des membres de la commission et qualifia leur rapport d'« arbitraire et louche ». La même année, il publia un autre ouvrage, « Sommaire d'une discussion importante », dans lequel il s'adressa aux opposant qui s’étaient exprimés contre le plan de Ferrières et contre sa propre défense. Rutledge commença par critiquer Pétion pour ne pas avoir suffisamment essayé de faire accepter les propositions de Ferrières. En effet, Pétion, notait Rutledge, avait été converti au système d'assignats de Clavière. Rutledge critiqua ensuite explicitement les objections de trois opposants au système de Ferrières.

    Suite à ce rapport défavorable, on n'entendit plus guère parler du plan de Ferrières jusqu'à l'été 1791, lorsque Rutledge devint l'un des commissaires nommés par le Club des Cordeliers pour l'examiner. Lors de la réunion du 30 juin, les commissaires présentèrent leur rapport, dans lequel ils louèrent le plan en termes extravagants. Pour Rutledge au moins, la banque territoriale (foncière) de Ferrières offrait la solution idéale aux récents troubles financiers. Plus important encore, elle offrait une alternative à la mesure impopulaire d'une loi agraire qui, néanmoins, réduirait les inégalités de propriété foncière et garantirait l'équilibre de la propriété - permettant ainsi de faire jouer les idées Harringtoniennes dans la France du XVIIIe siècle.

La démocratie

    Si le système « loi agraire / banque foncière » a fourni la pierre angulaire des propositions économiques de Rutlidge, c'est le gouvernement démocratique qui était au cœur de son système politique. Au cœur de la conception de la démocratie de Rutlidge était sa croyance en l'égalité de tous les citoyens et leur droit de participer aux fonctions militaires et politiques de l'État. Pour ces raisons, il critiqua, comme ses confrères Cordeliers, l'adoption par l'Assemblée nationale de la distinction entre citoyens actifs et passifs.

 

    La suite sur le passionnant livre de Rachel Hammersley qu'il faut acheter et lire, voire traduire en français.



Le Babillard

    Un dernier mot sur l'ami Rutledge puisque, comme je vous l'ai dit plus haut, j'ai acheté un livre regroupant des extraits de son Babillard. Il s'intitule "Paris et Londres en miroir, extraits du Babillard de Jean-Jacques Rutlidge."

Cliquez sur l'image ci-dessous si vous souhaitez l'acheter .



Voici le texte de présentation figurant en 4ème de couverture :

Ces Lettres de voyage publiées par Rutlidge à la fin des années 1770 constituent un essai particulièrement réussi de son périodique Le Babillard. Elles éclairent l'itinéraire de cet écrivain original des secondes Lumières, qui a participé à quelques-uns des grands débats intellectuels de son époque avant de s'engager, en moraliste éclairé, dans le républicanisme libéral de la période révolutionnaire. Le tableau parallèle de Londres et de Paris que deux jeunes voyageurs envoient au Babillard plonge le lecteur au cœur de la société des villes, de ses intérêts et de ses chimères. En «spectateur moral et politique», l'auteur croise le regard et la parole de ses correspondants qui dialoguent avec les étrangers, discutent des opinions et des modes, notent les disparités et les ressemblances. Médiateur engagé des deux cultures, anglaise et française, ouvert aux idées et à l'esthétique modernes, Rutlidge garde ainsi une distance critique et observe avec ironie la société et les mœurs. Les essais sur la langue, la littérature et le théâtre vivant font écho aux controverses du temps. Des promenades publiques aux divers lieux de la sociabilité culturelle, le récit mêle critique littéraire et réflexion sociale sur les thèmes à l'ordre du jour : sur le peuple et l'espace urbain, sur le patriotisme et l'esprit public, sur les pratiques contrastées de l'éloquence en France et en Angleterre. L'échange épistolaire est comme une métaphore de la vertu du commerce culturel pour détruire les préjugés réciproques et apprendre aux peuples à se connaître. Publiées dans le contexte de la guerre d'Indépendance des colonies d'Amérique, ces Lettres invitent à la réflexion politique sur le rapport de la liberté et des mœurs. En contrepoint de la vanité des titres et des modes, elles suggèrent un modèle pour l'avenir, l'image d'un peuple libre promu à une dignité nouvelle.



    Vous trouverez également une bonne critique de ce livre sur une page des Annales historiques de la Révolution française, en cliquant sur l'image ci-dessous :




Conclusion

    C'est parce que je suis conscient de la modestie, pour ne pas dire l'insignifiance, de mon blog, que j'ai fini par conclure que je ne causerais aucun tort à Rachel Hammersley, en publiant d'aussi longs extraits de son ouvrage. Mais cela m'a tout de même posé un problème de conscience durant quelques mois. Je ne suis même pas encore sûr à ce jour de publier cet article.

    J'espère que vous avez aimé découvrir cet étonnant Rutledge (ou Rutlidge). De mon côté, j'ai été séduit par sa volonté de trouver ce que les peuples anglais et français avaient de commun, car je me suis toujours plus préoccupé dans ma vie de ce qui rapprochait les gens, que de ce qui les éloignait.

    Néanmoins, comme je l'ai déjà dit ailleurs sur ce site, chacun ne reconnait dans l'histoire que ce qui lui ressemble. Raison pour laquelle je vous propose de découvrir cette autre biographie de Rutledge, sur la page d'un pseudo-historien qui projette allègrement ses préjugés de classe sur certains acteurs de la Révolution. Cliquez sur l'image de ce triste sir pour y accéder. 😉