mardi 17 août 2021

L'historienne Aurore Chéry explique la pénurie de farine en 1789 et le pourquoi de son origine, l'Algérie.

Grande première sur https://www.revolutionfrancaise.website/ une historienne de renom, Aurore Chéry, nous rédige un billet concernant un problème que j'ai souvent évoqué sur ce blog, celui du pain.

(Et je vous garantie quelques surprises)

Présentation d'Aurore Chéry

    Aurore Chéry est docteure en histoire moderne et chercheuse associée au LARHRA. Elle a consacré sa thèse de doctorat à l’image de Louis XV et Louis XVI et elle travaille actuellement sur la représentation du pouvoir dans l’Europe du XVIIIe siècle.  

Elle est l’autrice de : 

  • Les Historiens de garde. De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, avec William Blanc et Christophe Naudin, Libertalia, 2016. 

    
    En plus de la lecture de ces deux excellents livres ("Les historiens de garde" est un régal et "L'Intriguant" vous étonnera !). Vous pouvez également avoir un aperçu de ses travaux sur les deux sites suivants :


Les rendez-vous de l'histoire.
Séries de conférences organisées par la ville de Blois et retransmises sur France Culture.

Cliquez sur l'image
pour accéder au site

A l'occasion des 24ème Rendez-vous de l'Histoire de la Ville de Blois, Aurore Chéry a participé à plusieurs conférences  parmi lesquelles :




    Aurore Chéry publie de passionnants articles dans la rubrique "A travers champs" du site hypothèses.org.

    Cette rubrique "A travers champs" sous-titrée "Les nouvelles manières d'être historien au XXIe siècle", est totalement en phase avec ma façon de voir l'étude de l'histoire de nos jour. J'avais d'ailleurs évoqué ces jeunes historiennes et historien que je qualifiais de "2.0" en prenant justement l'exemple d'Aurore Chéry, dans un article du 1er Octobre 2020..

    Mais attention, je vous préviens, vous aurez affaire à du lourd dans ces articles ! Ce n'est pas de l'histoire de contes de fées, façon Stéphan et Lorànt 

 Ces jeunes historiens utilisent les techniques nouvelles de recherches et de comparaisons de documents, De plus, (selon moi) nombre d'entre eux abordent les sujets traités, l'esprit débarrassé des guerres idéologiques du passé. Alors attendez-vous à être dérangés par certains articles !

    J'insérerai dans le texte ci-dessous, qu'Aurore Chéry m'a fait l'honneur de rédiger pour mon modeste site, quelques liens vers ses propres articles qu'il vous faudra absolument lire.



PAIN ET ALGERIE EN 1789

Aurore Chéry, le 12 août 2021


    Pour répondre sur la question du pain, que j'avais évoquée dans mon billet du 8 novembre 2020 LA POLICE DES LUMIÈRES ET LE PAIN, ce qui est intéressant à observer, c'est que toutes les justifications arrivent bien après le 14 juillet. C'est ce que vous notez dans votre billet du 10 novembre 2020. La pénurie de farine et le manque de pain sont-ils organisés?

    Le duc de Liancourt s'exprime sur le sujet devant l'Assemblée le 23 juillet, neuf jours après la prise de la Bastille et alors que tout le royaume s'embrase. Le mal est déjà fait et on annonce enfin que du blé est en cours d'acheminement.

    Si la justification arrive si tardivement, c'est que tout ne s'est pas passé comme prévu pour Louis XVI. Au lendemain de la prise de la Bastille, le roi avait l'intention d'aller à Metz, en laissant penser qu'il avait été enlevé par les aristocrates du parti autrichien (c'est le même plan qu'il reprendra en 1791 et qui échouera à nouveau). 

    Cette situation confuse aurait créé une sorte d'état d'urgence qui aurait enfin exposé les ingérences étrangères, ici autrichiennes, et aurait montré que le roi n'était pas libre. La conséquence qu'il fallait en tirer, c'était qu'il fallait libérer le roi en changeant de régime et en allant vers des républiques inspirées par Sparte, c'est-à-dire égalitaires (sans aristocratie) mais sans éliminer les rois.

    Seulement, Louis XVI n'a pas réussi à aller à Metz. L'aristocratie était menacée par la Grande Peur, mais son rôle vis-à-vis du roi n'avait pas encore été clairement exposé. Elle pouvait donc riposter et le risque c'était qu'elle riposte en rejetant la responsabilité sur le roi en le faisant passer pour fou. 

    Louis XVI a été régulièrement confronté à cette menace depuis le début de son règne, il savait donc à quoi s'en tenir. Or dans l'affaire du 14 juillet, il était facile de démontrer que Louis XVI n'était plus en capacité de gouverner si on montrait qu'il était parfaitement informé du fait que le blé allait manquer et que pourtant, il n'avait rien fait pour réagir.

    Comme je l'ai expliqué dans mon billet du 8 novembre, il était en effet parfaitement informé par la police. Il lui fallait donc se défendre en expliquant qu'il avait essayé de réagir, qu'il avait commandé du blé mais que ce blé n'était tout simplement pas arrivé à temps. Au reste, pour tenter de détourner l'attention, on se met rapidement à accuser des pirates à la solde de l'Angleterre pour ce retard. C'est une méthode dont on a usé et abusé et dont je trouve les traces au moins jusqu'au début de 1793.

    Ce qui montre en outre que Louis XVI n'était pas très soucieux de se débarrasser du problème des disettes, c'est la manière dont il a traîné du pied par rapport à la pomme de terre. 

    J'ai montré notamment que la légende de son soutien enthousiaste à Parmentier avait été montée de toutes pièces par la Restauration. 

Article hélas réservé aux abonnés de Retronews

    Dans les faits, Parmentier lui a présenté un pain de pommes de terre en décembre 1778 et ensuite, il s'est complètement désintéressé de la patate jusqu'en 1789, et ce, bien que Parmentier ait commencé à en planter en 1785. 

Ci-dessous, l'exemplaire recto verso de la Gazette de Paris, du vendredi 18 décembre 1778. Cliquez sur l'image du verso et vous pourrez lire :

"Le pain de pomme de terre qui a été présenté au Roi, & dans lequel il n'entre aucun mélange de grains, est comparable par sa blancheur & sa légèreté au meilleur pain de froment : dans les contrées où la pomme de terre est cultivée en grand & elle peut l'être partout, ce pain ne reviendrait qu'à un sol la livre, & il est possible d'en faire du pain bi, encore plus économique"


    Le mercredi 7 janvier 1789, le sujet de la pomme de terre est de nouveau évoqué dans le Journal de Paris, par la publication d'une lettre de Monsieur Parmentier, adressée aux auteurs du journal et publiée en première page. Dans sa lettre Parmentier explique qu'il est encore possible fabriquer son pain de pommes de terre à partir de tubercules qui ont été abimées par le froid. A la fin de sa lettre, il ajoute que des éclaircissements sur son procédé "paraitront incessamment dans un traité sur la culture & les usages des pommes de terres" qu'il rédige par ordre du Roi.

Cliquez sur les images ci-dessous pour lire son courrier :

(Le citoyen Basset possède un exemplaire de ce journal, quelle chance !)


    Louis XVI n'a donc fait que demander à Parmentier que celui-ci lui rédige un traité sur l'usage des pommes de terre, dix ans après que celui-ci lui ait présenté son pain de pommes de terre. A ce moment-là, le roi savait bien que – et c'est le cas de le dire – ça ne mangeait pas de pain. Ce n'est pas le traité de Parmentier qui allait remettre en cause ses plans révolutionnaires pour 1789. En revanche, ça permettait au roi de se couvrir et de laisser penser qu'il ne voulait surtout pas de disettes.

    Le traité est bien paru en 1789. Je n'ai pas réussi à trouver à quelle période de l'année il était paru, mais s'il n'avait été commandé qu'en janvier, il est probable qu'il est lui aussi paru après le 14 juillet 1789.

    En consultant le traité, en ligne sur le site de la BNF, on constate que seule l'année 1789 y figure ( M DCC XXXIX ).  Mais en 1789, ce traité arrivait bien trop tard !

Note de "Basset" : La signature de conformité à l'original remis, du secrétaire perpétuel Broussonet, en date du 20 février 1789 que l'on peut voir en dernière page, ne constitue aucunement la preuve qu'il fut mis sous presse aussitôt. Quand bien même l'eut il été, il était bien trop tard pour que ce traité destiné au Roi et aux savants de l'Académie d'agriculture, puisse être enfin mis en application par des paysans, et puis, ne l'oublions pas ce dernier détail, le marché du blé était un faiseur de fortunes.


    Pour ce qui est de l'Algérie, je pense que ça peut être intéressant de prendre aussi en considération le contexte international. Il y a des liens très anciens entre la France et l'Empire Ottoman que j'ai essayés de résumer dans un billet. Cliquez sur l'image ci-dessous pour y accéder : 

Le billet d'Aurore Chéry (Recommandé par Basset)

    On a surtout des situations très proches pour le roi et le sultan. En France, le roi se sentait prisonnier de l'aristocratie, dans l'Empire ottoman, le sultan se sentait prisonnier des janissaires, qui étaient devenus l'aristocratie ottomane au fil du temps. 

    Selon les souverains, la situation était plus ou moins bien vécue mais pour ceux qui la vivaient très mal, la seule solution, c'était de renverser le régime. Et Louis XVI s'entendait très bien avec Sélim III, qui était devenu sultan en 1789 et qu'on a même surnommé le « Louis XVI des Turcs ». 

    Les deux étaient des souverains révolutionnaires. Pour l'Empire ottoman, renverser le régime, ça passait par l'éclatement de l'empire. Ça pouvait donc être très intéressant pour eux deux que la France entretienne des relations avec l'Algérie. En y commandant du blé, la France avait une excuse pour y envoyer de l'argent (il fallait bien payer le blé), et aussi pour y envoyer des armes et des hommes armés puisqu'il fallait protéger les cargaisons des pirates. Cet argent et ces armes pouvaient tout aussi bien servir à alimenter la lutte armée sur place et donc à favoriser l'éclatement de l'empire. De ce fait, en expliquant qu'il avait commandé du blé algérien, Louis XVI se couvrait sur deux points : ce n'était pas lui qui était responsable de la révolution en France et il n'avait pas cherché non plus à financer un mouvement révolutionnaire en Algérie puisque l'argent et les armes, c'était pour le blé. Evidemment, la guerre d'indépendance algérienne a été l'héritière de cette longue histoire.


Aurore Chéry




Post Scriptum :

Je vous conseille la lecture de son très dérangeant, mais passionnant livre sur Louis XVI, "L'intriguant"

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Bien cordialement
Bertrand