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jeudi 31 décembre 2020

31 Décembre 1789 - Un réveillon chez Ramponneau ?

 


    Je souhaite vous présenter ce soir un autre aspect de Paris au XVIIIe siècle et de ses habitants. Je ne vous parlerai donc pas du Paris des palais, Tuileries, Louvres ou Luxembourg ; ni du Paris des beaux Hôtels particuliers, pas plus que de celui des ruelles sombres et puantes. De plus, je vais prendre pour guide un homme différent de ceux évoqués habituellement. Il ne s’agira pas d’un personnage rendu célèbre par de beaux discours à l’Assemblée nationale, ou par de sanglantes batailles remportées sur l’ennemi. Pourtant, 218 ans après sa mort en 1802, une rue de Paris porte toujours son nom. Il s’agit du cabaretier Jean Ramponneau. Mais bien sûr, comme j’aime à le faire, vous n’échapperez pas à quelques digressions, avant que nous n’arrivions ensemble dans sa taverne, ou plutôt sa guinguette.


L’Esprit français

Le facétieux Voltaire
    Voltaire écrivit un jour, le 2 août 1761 pour être précis :

« Je m’imagine toujours, quand il arrive quelque grand désastre, que les Français seront sérieux pendant six semaines. Je n’ai pu encore me corriger de cette idée. »

    Le grand homme avait raison, mais lui-même était empreint de cet esprit léger si français, et malgré le sérieux de ses engagements, on sourit souvent en le lisant et on rit même parfois aux éclats. 

    Dans de nombreux écrits du XVIIIe siècle, on retrouve cette légèreté de caractère et cette bonne humeur propre aux français de l’époque. 

    Je vous conseille la lecture du merveilleux livre de l'Irlandais Laurence Sterne, intitulé "Voyage sentimental en France". Découvrir la France et surtout les français au travers de ses yeux est un véritable enchantement. Ce qui est étonnant également dans cet ouvrage, c'est de voir un sujet Britannique se promener librement en France, en pleine guerre de sept ans entre nos deux pays. En ce temps là les guerres se faisaient encore prioritairement entre militaires.

Les Français vus par Laurence Sterne
Page 297 du tirage de 1841 du Voyage sentimental en France


    Les temps étaient pourtant rudes, nous en avons déjà parlé. Le pain manquait souvent, la misère était omniprésente, les hivers étaient terribles, mais malgré cela, à tous les niveaux de la société, les Français gardaient le goût des chansons, des poèmes et des farces. Ils étaient également très friands de toutes les formes de fêtes et spectacles, foires, théâtres, etc.

    Je vous recommande au passage la lecture de cet ouvrage traitant de la gaieté française au XVIIIe siècle (Cliquez sur l'image ci-dessous).

Un mot sur le théâtre.

    Au XVIIIe siècle, les gens adoraient le théâtre. Mais la censure royale voyait cet engouement d'un très mauvais œil, et ce, à un tel point, qu'en 1719 les pièces dialoguées données dans les foires furent interdites ! Les forains usèrent alors de ruses pour continuer à faire vivre ce théâtre populaire ; en jouant des pantomimes, ou des saynètes avec les dialogues écrits sur des pancartes ! Ils donnaient également des spectacles de marionnettes.     N'oublions pas non-plus que l'Eglise interdisait aux acteurs de communier, d’être parrains ou marraines d’un enfant, parfois même de se marier, mais aussi et surtout, ce qui était pire que tout à une époque où tout le monde était croyant, de recevoir des funérailles et une sépulture chrétienne à leur mort !

1786 - Théâtre de la Foire Saint-Laurent

    La loi du 19 Janvier 1791 mis fin au privilège royal attribué exclusivement à l’Opéra et à la Comédie française. La Révolution permit ainsi l’ouverture de nombreuses nouvelles salles à Paris. On pouvait enfin jouer "tout et partout", comme l’avaient demandé les signataires de la pétition déposée à l’Assemblée nationale le 24 Août 1790, parmi lesquels figurait Beaumarchais. Plus de 20 théâtres ne suffisaient pas à satisfaire la curiosité du public. La période révolutionnaire sera également la grande époque du Vaudeville. En 1793, au "plus fort" de la Révolution, pas moins de 40 pièces de ce genre nouveau seront représentées ! Cette grande liberté du théâtre prendra fin peu de temps après la révolution par décret, le 8 juin 1806 (Pas de commentaire, j’ai des amis fans de « qui vous savez »). 😉

(Vous comprendrez plus loin dans l'article pourquoi je me suis attardé sur le Théâtre.)


La Révolution n'a pas révolutionné le quotidien.

    Ne voyez pas la période révolutionnaire comme un chaos permanent d’émeutes diverses et variées ! La plupart des événements furent menés bien souvent par des minorités, des minorités bruyantes et souvent violentes, mais des minorités quand même. Une foule n’est pas un peuple ! De tous les partis présents pendant la Révolution, ne sous-estimons pas le parti des indifférents, le plus important en nombre, et ce, à toutes les époques, y compris la nôtre.


Le guinguet et les guinguettes.

    Je viens de vous parler du succès des théâtres. Mais bien sûr, tout le monde n’avait pas les moyens de fréquenter ces salles parisiennes. Il y avait fort heureusement des plaisirs plus simples et surtout peu couteux. En effet, se distraire ne nécessite pas forcément de grands moyens, si l’on a vraiment le goût de la fête et surtout s’il n’est pas dénaturé par celui du luxe. Nul besoin de tables surchargées de victuailles ni de spectacles sophistiqués et onéreux ! 

    Regardez ci-dessous cette gouache de Lesueur représentant une famille « allant à la guinguêtte » (Oui, désolé, il y a un accent circonflexe en vadrouille). Ils n’emportent avec eux que du pain et quelques légumes. La fête naitra naturellement de la bonne compagnie, des chansons, des danses et d’un peu de vin.

 


    On boira bien sûr du vin de Paris, ou plutôt du vin de Belleville, puisque c’est précisément le vin provenant des vignes de Belleville, un vin jeune et légèrement pétillant, appelé le « Guinguet », qui avait donné son nom aux guinguettes, (Un nom qu’il tenait peut-être des gigues, ces instruments de musique de la famille des vièles, qui servaient depuis le moyen-âge à faire danser le peuple et qui a aussi donné son nom à la dance appelée la gigue). 

Un vin fait pour danser !

Les vignes de Belleville


    Pour accéder à la colline de Belleville, il fallait sortir de Paris par la porte du Temple, traverser le Faubourg du Temple, puis celui de la Courtille. (J’ai habité dans ma jeunesse, tout en haut de la rue de Belleville, près de la station de métro « Télégraphe », nom qui lui a été attribué en mémoire du télégraphe de Chappes installé sous la Révolution à cet endroit visible de tout Paris).

    Reportez-vous aux plans reproduits un peu plus loin dans l’article et regardez tous ces jardins au Nord de Paris. Il s’agit des faubourgs. D’Est en Ouest, voici Saint-Antoine, Pincourt, Courtille, Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, Nouvelle France, Mont-Martre, Porcheron, Petite et grande Pologne, Roule, etc.

Regardez également le beau plan de Bretez.

Lien vers le plan zoomable et complet : Plan de Bretez, dit de Turgot

Les faubourgs de Paris

    Le voici cet autre Paris dont je souhaitais vous parler. Il s’agit du Paris des Faubourgs et d’au-delà des barrières !  Regardez les plans de Paris au XVIIIe siècle et vous découvrirez une vaste étendue de jardins, vergers et vignes recouvrant l’étendue de ces faubourgs. 

    On nous répète sans cesse que les rues de Paris au XVIIIe siècle étaient puantes. Mais c’est oublier d’une part le vent océanique balayant régulièrement la ville et d’autre part l’immédiate proximité de tous ces jardins des faubourgs et de la campagne environnante ! Jardins d'ailleurs fertilisés par les "boues" collectées à Paris, par les éboueurs.

    Ces barrières étaient les 54 octrois (péages) percés dans les 24 km du mur encerclant Paris. A chacune de ces portes, les fermiers généraux percevaient une taxe sur toute marchandise pénétrant dans Paris. Souvenons-nous que durant la nuit précédant la prise de la Bastille, 40 de ces octrois détestés par les Parisiens avaient été incendiés. (Lire l’article relatif à la nuit du 13 au 14 juillet 1789). Au-delà de ces barrières, les produits, pas encore taxés par les Fermiers généraux, coûtaient donc moins cher. Raison pour laquelle, certains eurent la judicieuse idée d’y installer des petits commerces, et surtout des cabarets, gargotes et guinguettes !

 

Mépris de classe.

    Un petit mot au passage sur les gargotes. J’ai eu la surprise de découvrir dans leur définition sur le dictionnaire en ligne du CNRS, deux citations les concernant, de Balzac et de Zola. Voici celle de Balzac, (celle de Zola est du même acabit) :

« La forte et nauséabonde odeur de vin et de mangeaille qui vous saisit à Paris, en passant devant les gargotes de faubourgs. »
(Balzac, Paysans,1844, p. 45)

    C’est un fait bien connu depuis longtemps, les pauvres ont pour habitude de manger de la nourriture de mauvaise qualité, de même, ils s’enivrent de mauvaise vinasse. Je vous rédigerai bientôt un article sur les regrattiers ou vendeurs d’arlequins, qui vous éclairera sur ce sujet (et qui par la même vous fera enfin comprendre la théorie économique dite, du ruissellement). A savoir également, que les pauvres s’habillent très mal. Certains prétendent néanmoins que cela résulterait plutôt de critères économiques que de choix gustatifs. Passons et revenons aux guinguettes et à Ramponneau !

 

Allons chez Ramponneau !

    Imaginons cette promenade ensemble ! Nous sommes le 31 Décembre 1789. L’hiver est un peu moins rude que l’an dernier (la Seine avait été prise par les glaces). Nous décidons d’aller nous promener entre amis. 

    Quittons Paris et cheminons ensemble vers la colline de Belleville que nous apercevons au loin, au sommet de laquelle trônent fièrement deux moulins. Nous sortons de la capitale par la Porte du Temple, nous traversons le Faubourg du Temple en empruntant la rue du même nom, qui nous mène au quartier de la Courtille. Il se dit depuis quelques jours, que Bailly, le Maire de Paris, voudrait faire interdire la traditionnelle « Descente de la Courtille » qui a lieu chaque année durant le Carnaval. Le petit peuple de Paris va être déçu, lui qui n’a déjà pas apprécié la promulgation de la loi martiale le 22 octobre dernier. Sacrés bourgeois que le peuple effraie tant ! (Bailly interdira effectivement le Carnaval le 31 Janvier 1790).

    Nous voici arrivés au niveau du numéro 36 de la rue du Faubourg du Temple, à l’angle du Chemin de Saint-Denis, appelé également rue de Saint-Maur. Nous tournons à droite et après encore quelques pas, nous arrivons enfin, un peu essoufflés (ça montait bien !) à l’angle de la rue de l’Orillon, devant l’entrée du cabaret dénommé le « Tambour royal », tenu par le célèbre Jean Ramponneau !

    Si nous avions continué de remonter la rue de l’Orillon, (appelée aussi selon les époques et les plans rue de l’Oreillon, rue de Riom, ruelle d'Arion, rue des Moulins et de rue des Cavées), nous serions arrivés à la Barrière d’Arion qui deviendra plus tard la Barrière Ramponneau (avant de disparaître). Cette ultime barrière d’Arion se situe en face des carrières de plâtre, en dessous des deux moulins que nous apercevions tout à l’heure en quittant Paris. On les appelait à l’époque les moulins de Savy. Ils avaient été construits un siècle plus tôt, l'un entre 1683 et 1684, l'autre entre 1684 et 1698.

    La vue ci-dessous vous montre le chemin que nous avons suivi, vu depuis l’arrière de ces deux moulins.

Vue panoramique de Paris depuis Belleville en 1736, dessinée par Philippe-Nicolas Milcent


    Voici un détail de cette gravure sur lequel on devine des gens attablés sous les arbres et d'autres qui dansent sur le chemin.



Paris et ses faubourgs, au fil du temps.

    Je sais que vous aimez bien cela, alors une fois de plus, j'ai étudié pour vous les plans de Paris à travers les âges, afin de vous permettre de mieux imaginer la colline de Belleville et le quartier de la Courtille. L'emplacement de la guinguette de Ramponneau, est signalé par une bouteille rouge !
    Cliquez sur les images pour les agrandir. Des liens sous celles-ci vous donne accès aux cartes complètes.

Voici le Paris de 1760.

 


Lien vers le plan complet : Paris en 1760.


Voici le Paris de 1797.

 


Lien vers le plan complet : Paris en 1797.


Et voici le Paris de 2020 !

 





Entrons chez Ramponneau ! (Enfin ! 😉)

    Nous avons suffisamment marché et de toute façon, nous sommes arrivés à destination. Nous franchissons donc gaiement le seuil du fameux « Tambour royal ». Nous jetons un œil sur la grande salle remplie de joyeux clients et nous remarquons au passage les amusantes peintures murales. Sur l’une d’elles, Ramponneau s’est fait représenter en Bacchus (le dieu romain du vin), chevauchant un tonneau, avec cette devise éloquente « Monoye fait tout » (l’argent fait tout) et ces vers :

"Voyez la France accourir au tonneau

Qui sert de trône à Monsieur Ramponneau"

    Jean Ramponneau nous a aperçus. Il vient nous accueillir en personne et il nous offre une tournée de son vin blanc qui l’a rendu célèbre. Mais plutôt que le vin, c’est le prix auquel il le vend qui a fait son succès. En effet, Ramponneau a décidé de le vendre toujours 1 sou en-dessous du prix de ses concurrents.

    Louis-Sébastien Mercier, dans son "Tableau de Paris", en témoigne ainsi : 

« Tel est le fameux nom de Ramponeau, plus connu mille fois de la multitude que celui de Voltaire et de Buffon. Il a mérité de devenir célèbre aux yeux du peuple, et le peuple n'est jamais ingrat. Il abreuvait la populace altérée de tous les faubourgs, à trois sous et demi la pinte : modération étonnante dans un cabaretier, et qu'on n'avait point encore vue jusqu'alors ! »

    Trois sous et demi la pinte, ce n’est pas trop cher en effet, surtout qu’une peinte faisait 93 centilitres, presqu’un litre ! Je vous rappelle que le 14 juillet dernier, le prix d’un pain permettant de nourrir une petite famille avait atteint le prix de 14 sous et demi, alors que le salaire d’un journalier parisien n’était que de 15 à 20 sous ! 

    Nous remarquons cependant sur le tonneau derrière lequel se tient Ramponneau, qu’il est écrit "quatre sous". Nous allons devoir lui en parler ! Voir l’estampe ci-dessous (imprimée chez Basset, bien sûr).



Les richesses du Nivernais

    Les tonneaux et le vin, Ramponneau, ça le connait ! Avant de venir tenter sa chance à Paris vers 1740, le bonhomme né en 1724 vivait dans une région vinicole, le Nivernais, et son père était même un fabriquant de tonneaux. La province du Nivernais, située à environ 160 km à vol d’oiseau au sud de Paris, est devenue par la suite le département de la Nièvre. C’est dans le Nivernais, à Decize, que naitra Saint-Just en 1767 dont nous parlerons en temps voulu.

    Vivant aujourd’hui juste à côté de Pouilly sur Loire, je peux vous assurer, preuves à l’appui, si vous venez me rendre visite, que la Nièvre produit toujours d’excellents vins ! La Nièvre, outre son vin, était également riche de belles forêts, dont celle du Morvan. Elle envoyait depuis Clamecy vers Paris de grandes quantités de bois via la rivière Yonne qui se jette dans la Seine à Montereau-Fault-Yonne. Gageons que Ramponneau devait parfois vendre du vin de son pays natal, transporté peut-être dans les tonneaux de son papa, jusqu’à Paris !

 

Le département de la Nièvre, carte de 1852

Ramponneau, un homme heureux ?

    Le Tambour royal de Ramponneau pouvait accueillir jusqu’à 600 personnes et il ne désemplissait pas ! Il n’était pas fréquenté uniquement par des gens du peuples, toutes les classes sociales de Paris venaient s’y amuser. De grandes dames déguisées en soubrettes venaient dit-on s’y encanailler. Ramponneau fera fortune, puisqu’en 1772, il rachètera le "Cabaret de la Grande Pinte", qu’il rebaptisera "Les Porcherons". On a "malheureusement" construit en 1861 à la place de ce cabaret situé au milieu du Faubourg des Porcherons, l’église de la Sainte Trinité. Il laissera le Tambour royal à son fils et s’occupera dorénavant de ce nouveau cabaret.

    Il n’est cependant pas certain, que Ramponneau ait goûté tant que ça des plaisirs de la vie. Ramponneau était un homme pieux, comme tout le monde à l'époque (du moins dans le peuple) et son confesseur était un très austère janséniste. En 1760, ce dernier avait dissuadé Ramponneau d’honorer le contrat qu’il avait signé avec un montreur de marionnettes qui devait se produire dans son cabaret. La raison en était que pour les religieux, tout ce qui était lié au monde du théâtre était voué à l’enfer. Il en résulta un long procès qui passionna le Tout-Paris. Voltaire écrivit même un plaidoyer pour Ramponneau, devenu à cette occasion Genest de Ramponneau.

Le texte se trouve ici : Plaidoyer de Ramponeau

(Vous comprenez mieux à présent mon aparté sur le théâtre en début de l'article)

    Ramponneau eu quand même le bonheur de convoler trois fois en justes noces. Son dernier mariage eu lieu l’année de ses 70 ans...

 

Conclusion

    Cette année 1789 a été bien agitée. Tout le monde ne parle que de cela, ce soir chez Ramponneau.

    Au fond de la salle, des citoyennes s’esclaffent haut et fort autour d’une grande tablée. Il s'agit de quelques-unes des Dames de la Halle qui sont venues ce matin, en milieu de séance à l’Assemblée nationale, "présenter, au renouvellement de l’année, les témoignages de leurs respects et de leur reconnaissance, aux représentants de la Nation". « Vos noms », leurs ont-elles dits, « sont à jamais immortels par les bienfaits que nous avons reçus de vous : en apprenant à nos enfants à les prononcer avec amour, nous leur dirons, ce sont les noms de vos pères. »

Extrait du Journal de Paris,
en date du 1er Janvier 1790


    A la table à côté de nous, un citoyen plutôt bien mis de sa personne, parle avec émotion d’une pièce qui sera joué à partir de demain 1er Janvier 1790, au théâtre de la Nation. Il s’agit d’une comédie en un acte, intitulée « Réveil d’Epiménide », ou « Les Etrennes de la Nation ». Il semble être un ami de l’auteur, un certain Monsieur de Flins. Il explique à ses compagnons de table, un verre à la main, que cette pièce se termine par des couplets qui l’ont ému. Ils contiennent, précise-t-il les yeux embués de larmes, « une idée qu’il serait grand temps d’adopter enfin pour jouir du bonheur que nous avons conquis cette année et mérité ». Il les cite de mémoire :

J’aime la vertu guerrière

De nos braves Défenseurs ;

Mais d’un Peuple sanguinaire,

Je déteste les fureurs ;

A l’Europe, redoutables,

Soyons libres à jamais ;

Mais soyons toujours aimables,

Et gardons l’esprit Français.

 
Extrait du Journal de Paris,
en date du 2 Janvier 1790

    Ne vous y trompez pas. Lorsque j'évoque l'esprit français, il ne s'agit pas d'une forme de chauvinisme. Ce n'est pas un esprit supérieur aux autres, c'est un esprit plus léger, qui doit cette légèreté au plaisir de vivre. 
    Tout est fait de nos jour pour nous faire perdre cette insouciance de vivre. Mais si, comme Jacques le Fataliste, vous prenez le temps de réfléchir un peu, en vous étendant par exemple un instant dans un pré et en regardant les nuages passer (attendez qu'il fasse beau), vous réaliserez que la plupart des problèmes dont on vous rebat les oreilles, ne sont pas les vôtres ! Alors écoutez de la musique, chantez, souriez, et le bonheur reviendra de lui-même.

    Je vous souhaite d'avoir cet esprit français et de le conserver longtemps encore, et ce, quel que soit votre pays d'origine (Puisque, comme on disait en 1793, pour être Français, il suffit d'aimer la liberté).

Je vous souhaite également un bon réveillon une belle année nouvelle !






samedi 5 décembre 2020

5 Décembre 1789 : Les bois de Boulogne et Vincennes sont pillés par des paysans en manque de bois de chauffage.

Dessin de Jean-François Millet

    Voilà un fait-divers qui semble au prime abord sans grande importance historique, mais qui est en fait révélateur de la situation dramatique du pays en cette fin d'année 1789.

Fait-divers, fait d'hiver.

    Ce n'est d'ailleurs pas un événement propre à l'année 1789, puisque le 18ème siècle est connu pour l'extrême rigueur de ses hivers. Des hivers terribles suivis d'étés maussades dont les effets conjoints eurent des conséquences incontestables sur l'origine de la révolution. Le bois de chauffage manquait et de plus il était cher. Les vols de bois étaient donc choses courantes dans les campagnes.

    Ce 1er décembre 1789, la Commune de Paris a dû dépêcher un détachement de quatre cents gardes nationaux qui ont incarcéré à la Conciergerie cinquante-sept voleurs de bois de chauffage.

    Le 31 décembre 1788, on avait relevé -21.8° à Paris et -31° à Mulhouse. Le mois de décembre 1788 avait été, tous mois confondus, le mois le plus froid à Paris depuis des siècles et pour des siècles encore ! Dans les derniers jours de décembre 1788, le froid était devenu si fort que la mer elle-même avait commencé à geler, et le début de l'année 1789 avait commencé avec les catastrophiques débâcles des glaces sur la Seine, la Loire et le Rhône. (Voir l'article du 27 janvier 1789)

    Décembre 1789 était donc une fois de plus un décembre glacial et la population cherchait à se chauffer. C'est bien sûr le peuple, déjà accablé par le manque de pain, qui souffrait le plus du froid et qui peinait à trouver le moyen de se réchauffer !

    Le bois de chauffage était cher à Paris et il était même encore plus cher en banlieue, parce qu'une grande partie de celui-ci, livrée par grands trains de bois flottants arrivant par la Seine, était débarquée dans Paris et que de fait, les marchands devaient payer l'octroi des Fermiers généraux en sortant de Paris !

    Ci-dessous, 2 vues extraites du plan de Bretez, dit de Turgot :

  • La première représente l'île Louvier, aujourd'hui disparue, située à l'entrée Est de Paris, acquise par la Ville de Paris en 1700 et affermée à des marchands de bois.


  • La seconde montre les entrepots de stockage de bois de part et d'autre de la Seine, avant les pataches (bateaux des douaniers) de l'entrée Est de Paris.



Une autre disette, celle du bois !

    Le grand Colbert, ministre du Louis XIV avait déclaré en 1660 « La France périra faute de bois ». Il avait en effet calculé que l’Angleterre pouvait alors fabriquer une centaine de navires de guerre avec ses forêts alors que la France ne pouvait plus en faire qu’une vingtaine ! Il fallait donc reconstituer les forêts de toute urgence pour créer une marine dont il percevait toute l'importance ; il mit donc en place des règlements aptes à assurer la conservation des forêts.

    Mais la situation du parc forestier ne pouvait pas se résoudre plus rapidement que ne pousse un arbre ! De plus, après la mort de Colbert, puis celle de Louis XIV, on revint en arrière avec le rétablissement des charges vénales, la création de nouveaux postes d'officiers surnuméraires, la reprise des coupes abusives et des délits divers. La période qui suivit, jusqu'à la révolution, fut donc dramatique pour les forêts.


Les effets négatifs du libéralisme des physiocrates

    Vous vous souvenez peut-être des physiocrates dont je vous ai déjà parlés (voir l'article du 3 octobre 1789). Tous les grands esprits se revendiquaient physiocrates au 18ème siècle. Ceux-ci contestaient le système dirigiste et prêchaient le retour à la nature. Leurs penseurs libéraux en prenant pour postulat l'intelligence de l'homme, son bon sens, sa conscience aiguë de ce qui est bon et mauvais pour ses intérêts, ceux de ses voisins et de la forêt, demandèrent l'abolition des lois prohibitives et le retour au respect de la propriété privée. A partir de 1760, le gouvernement adopta ces conceptions libérales. Cela se traduisit par la redistribution de la propriété foncière et la libéralisation des exploitations forestières. Ainsi, le gouvernement de Turgot, à la suite de famines consécutives à deux hivers fort rigoureux (1762 et 1766), autorisa de nombreux défrichements et une décision de Louis XV, en 1766, exempta d'impôts pendant 15 ans les terres défrichées et nouvellement cultivées. La situation des forêts empira en conséquence.

    Jamais autant qu'au 18ème siècle la surface des forêts françaises ne fut aussi réduite ! Il y avait encore des forêts, bien entendu, mais elles n'étaient pas entretenues. Arthur Young (encore lui) écrivait en 1788 :"La disette de bois, et par contrecoup la hausse des prix de ce combustible, ont occupé au moins une centaine de plumes pendant les dix dernières années." En 1827, à l'aube de la révolution industrielle, la forêt ne constituait plus que 16 % du territoire français, soit 7 à 8 millions d'hectares.

Source graphique

15.000 ans d'histoire des forêts en France

La plus forte hausse de prix

    Le bois fut l'une des denrées qui dans tout le pays augmenta le plus à partir de 1730 : il subit une hausse de longue durée, la plus forte de toutes celles observées sur le marché des produits au XVIIIe siècle : 91 %. La hausse fut légère jusqu'en 1770, mais elle se précipita ensuite (66 % d'augmentation de 1770 à 1789).

De grosses quantités de bois.

    Les cahiers des Etats généraux (Tome V, page 284) donnent le chiffre de 700 000 voies de bois pour l'approvisionnement de Paris, dont 500 000 arrivant par trains de bois flottés. (À Paris la « voie » représentait 1,9 stère donc 700 000 voies = 1 330 000 stères de bois.)

Train de bois (Voir vidéo ci-après)

    A noter que les Parisiens utilisaient également du "charbon de terre" équivalent à 150 000 voies de bois. Le charbon de terre était ce que nous appelons le charbon ou la houille. On le dénommait ainsi en opposition au charbon de bois. C'est d'ailleurs l'utilisation généralisée de ce charbon de terre qui sauvera les forêts françaises dont la surface s'était réduite à peau de chagrin à la fin du 18ème siècle.

Sources :
https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1966_num_13_4_2921#:~:text=Le%20bois%20de%20plaine%2C%20l%C3%A9g%C3%A8rement,%E2%80%94%20200)%20(6)%20.
http://foret.chambaran.free.fr/index.php?page=historique

Les trains de bois du Morvan

    Pendant plus de 3 siècles, entre 1547 et 1877, les Parisiens ont été en grande partie chauffés par du bois qui venait du Morvan. Celui-ci arrivait à Paris par des trains de bois flottants partant de Clamecy dans la Nièvre, qui suivaient le cours de l'Yonne, puis de la Seine.

Un train de bois de 72 mètres acheminant 200 stères de bois.


    Ce parcours fut amélioré par la suite, avec la création du Canal du Nivernais cheminant parallèlement à l'Yonne. C'est à la suite du terrible hiver de 1784, que l'idée de ce canal naquit dans l'esprit des académiciens Condorcet, Bossut et Rochon, après qu'ils furent venus enquêter sur le moyen de mieux approvisionner Paris en Bois. Les travaux démarrèrent lentement, s'interrompirent sous la Révolution, reprirent péniblement sous Napoléon 1er, puis pour de bon sous la Restauration jusqu'à son ouverture en 1841.

    Hélas pour ce canal, quelques dizaines d'années seulement après sa mise en service, le chemin de fer vint le supplanter...

Source :
https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/nievre/le-train-de-bois-qui-etait-parti-de-clamecy-dans-la-nievre-est-arrive-paris-741465.html

Un mot sur le bois de Boulogne

Le bois de Boulogne en 1705

    Le bois de Boulogne est tout ce qui reste de l'ancienne forêt de Rouvray, voulant dire « lieu planté de chênes rouvres », mentionnée pour la première fois en 717, dans la charte de Compiègne (celle-ci date de 1153). Il tient son nom de l'église Notre-Dame-de-Boulogne-la-Petite qui avait été construite sur ordre de Philippe le Bel à la suite d'un pèlerinage qu'il avait effectué avec sa fille Isabelle de France à Boulogne-sur-Mer en 1308. Le roi avait décidé d'élever une église semblable à celle qu'il avait vue sur les bords de la Manche et qui abritait alors une statue miraculeuse de la Vierge. Le roi la voulant près de Paris, cette église fut construite à l'emplacement de Les Menuls lès Saint Cloud, un petit village de bucherons.

Vue du château de Madrid

    Même si les rois avaient commencé de l'aménager progressivement (parc de chasse, plantation de 15000 muriers sous Henri IV, château de la Muette), le bois de Boulogne était encore une vraie forêt au XVIIIe siècle ; c'était depuis le domaine du château de la Muette qu'en novembre 1783, Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandes avaient réussi le premier vol en ballon à air chaud, construit par les frères Montgolfier.

Vue de la terrasse de Mr. Franklin à Passi.
Premier voyage aérien par M. le marquis d'Arlande et Mr Pilatre des Rosiers, le 21 novembre 1783

L'antique bois de Vincennes

Plan général du bois de Vincennes en 1739
    

    Le bois de Vincennes est un reste de la forêt qui recouvrait les environs de Paris pendant l’Antiquité. Le document le plus ancien mentionnant la forêt de Vincennes est la confirmation par Charles le Chauve d'un échange entre l'évêque de Paris et l'abbé de Saint-Maur date de 848. Tous ceux postérieurs à 980 indiquent le bois comme propriété royale. Devenu terrain de chasse de Hugues Capet, il demeura par la suite à l'usage exclusif des rois de France. Philippe Auguste le fit enclore d'une enceinte de 12 kilomètres qui ne fut abattue que sous le second empire, mais qui n'empêchait pas vols de bois et braconnage, bien sûr. J'allais oublier Louis IX, dit Saint Louis, qui selon la légende venait y rendre justice sous un chêne.

Saint Louis, rendant la Justice


Post Scriptum :

    J'ai lu un commentaire sur Internet disant que la déplétion du bois au XVIIIe siècle signifiait que déjà à l'époque, il y avait trop de gens. J'espère que vous aurez compris à la lecture de cet article que le problème, tout comme aujourd'hui résidait plus dans une mauvaise gestion des ressources, ainsi que leur répartition inéquitable, que dans celui d'une éventuelle surpopulation.

    De plus, cette pénurie de bois incita les gens à trouver de nouvelles solutions. En matière d'énergie, le bois fut progressivement remplacé par le charbon et dans la construction les ingénieurs inventèrent de nouveaux procédés en utilisant par exemple le métal pour les structures et les charpentes des bâtiments et des navires. C'est aussi à ce moment que commença la révolution industrielle et que débuta aussi la production de CO2 en grande quantités.


Vous avez dit CO2 ?

Regardez les chiffres ci-dessous.... (Téléchargez le document pour mieux lire les chiffres)


Téléchargez pour lire le détail.



mercredi 2 décembre 2020

2 Décembre 1789 : Lettre de la Tour-du-Pin à Lafayette à propos des 6.000 fusils accordés par le roi

L'envoi des 6.000 fusils accordés par le roi à la garde nationale parisienne ne se fera pas dans la discrétion.

Sur le Rapport fait à l’Assemblée par M. de la Jard, Aide-Major-général, d’une Lettre écrite à M. le Commandant-Général Lafayette, par le Ministre de la guerre, M. le Comte de la Tour-du-Pin, en date du 20 Novembre dernier, l'Assemblée a arrêté que cette Lettre serait imprimée & affichée partout où besoin serait, au nombre de mille exemplaires.

Dois-je vous dire encore que l'orthographe est d'époque ? 😉

Voici l'affiche, suivie de la retranscription du texte :

Source : Paris Musées


ASSEMBLEE

DES REPRESENTANS

DE LA COMMUNE DE PARIS.

LETTRE de M. le Comte DE LA TOUR-DU-PIN,

à M. le Marquis DE LA FAYETTE, sur les six mille Fusils

que le Roi a accordés à la Ville de Paris.

Paris, le 20 Novembre 1789.

Le Directeur d'Artillerie qui est à Maubeuge, m'annonçant, Monsieur, qu'il est en état de faire la délivrance des 6,000 Fusils que le Roi a accordés à la Ville de Paris, pour le Service de la Garde Nationale, j'ai l'honneur de vous prévenir que, d'après les ordres que je donne, le Convoi de ces Armes, exécuté par cent quarante chevaux d'Artillerie, partira de Maubeuge, le premier Décembre prochain, & arrivera le huit suivant à Compiègne, où vous voudrez bien faire rendre un Détachement de ladite Garde Nationale, pour remplacer l'Escorte des cinquante Chasseurs du Régiment de Languedoc, qui retournera, de ladite Place de Compiègne, à Maubeuge. Alors la Division d’Artillerie marchera, sous les ordres du Commandant de ladite Garde, jusqu’à Paris, où elle séjournera deux jours, afin de laisser le temps de déballer les 6.000 Fusils, & de rendre, au Conducteur de ladite Division, toutes les Caisses qui les contiennent ; après quoi elle retournera dans ses Quartiers avec les Voitures & Chevaux qui auront servi au Convoi.

A ces 6.000 Fusils, j’en ai fait joindre 400 autres, dont 100 pour la Ville de Senlis, 100 pour Corbeil, & 100 pour Fontainebleau ; cette première partie sera remise, en passant à Senlis, à la Municipalité, par le Conducteur en Chef de la Division d’Artillerie : je vous prie d’en prévenir le Commandant de l’Escorte Parisienne, afin qu’il ne mette point d’obstacle à cette délivrance.

Quant aux deux autres parties d’Armes, destinées pour Corbeil & Fontainebleau, je recommande à vos bons offices de tenir la main à ce qu’elles demeurent en dépôt à Paris, jusqu’à ce qu’elles soient réclamées par les Officiers Municipaux de ces Villes, qui sont, en conséquence, prévenus de s’adresser à vous pour les retirer.

Il y a encore dans le Convoi une Caisse de différents modèles de fusils, anciens & nouveaux, marqués à mon adresse. Je vous prie d’autoriser le Conducteur de la Division à la faire conduire chez moi, à l’Hôtel de Marigny, Place du Louvres.

Je vous préviens au surplus que les Individus & Chevaux formant la Division d’Artillerie, recevront l’Etape en Route & à Paris, pendant les deux jours de séjour que je lui donne. Ce double séjour a pour objet de laisser le temps de débaler les 6.000 Fusils qui vous sont destinés, afin de rendre au Conducteur de la Division toutes les Caisses qui les contiennent, & qu’il fera reporter sur les voitures à Douais : c’est un objet que je vous prie de prendre en considération.

Lorsque cette division pourra retourner dans les Quartiers, je ferai remettre routes particulières à celui qui la commandera.

J’ai l’honneur d’être, avec un très parfait attachement, Monsieur, votre très humble & obéissant serviteur.

Signé, LATOUR DU PIN.

Jean Frédéric de La Tour-du-Pin

Extrait du Procès-Verbal de l’Assemblée générale.

Du Mercredi 2 Décembre 1789.

Sur le Rapport fait à l’Assemblée par M. de la Jard, Aide-Major-général, d’une Lettre écrite à M. le Commandant-Général, par M. le Comte de la Tour-du-Pin, en date du 20 Novembre dernier,

L'Assemblée a arrêté que cette Lettre seroit imprimée & affichée par tout où besoin sera, au nombre de mille exemplaires.

Signé, De Sémonville, Président; Bertolio & Benoist, Secrétaires.

" De l'imprimerie de LOTTIN l'aîné, & LOTTIN de S.-Germain, Imprimeurs-Libraires Ordinaires de la VILLE, rue S.-André-des-Arcs. (N° 27) 1789 "





mardi 1 décembre 2020

1er Décembre 1789, Falcon lance la Vedete des Alpes ou la sentinelle de la liberté.

 (Désolé pour "Vedete", l'orthographe est d'époque ! )


Portrait charge (caricature) aquarellé de Jean-Charles Falcon
par Jean-Pierre Colin (XIXe) Bibliothèque municipale de Grenoble

    Mais qui est donc cette "vedette des Alpes" ou cette "sentinelle de la liberté" ? S'agit-il seulement du journal lancé par le sieur Falcon, ou bien serait-ce Falcon lui-même dont nous pouvons contempler ci-dessus la caricature ?

 

Quelques mots sur le journal

    En cette année de la liberté, comme on l'appellera plus tard, de nombreux nouveaux journaux fleurissent sur tout le territoire, diffusant les idées nouvelles. Celui-ci est rédigé et publié par Jean-Charles Falcon, à Grenoble, dans le Dauphiné. Le Dauphiné est une province propice aux idées révolutionnaires, puisque, souvenez-vous, c'est dans cette belle région qu'en juin 1788 (Journée des tuiles) et juillet 1788 (Assemblée de Vizille), eurent lieu des événements annonciateurs de celle-ci.

Ci-dessous, la journée des tuiles et l'Assemblée de Vizille :

 

Ce journal changera plusieurs fois de nom :

  • Du 1er décembre 1789 au 14 février 1790 (n°66) : "La Vedete des Alpes ou le Courrier du Dauphiné". 
  • Variante du 10 au 30 décembre 1789 : "La Vedete des Alpes ou la Sentinelle de la liberté". 
  • Du 16 février 1790 au 6 décembre 1792 (n°127) : "Journal patriotique de Grenoble". 
  • Du 9 décembre 1792 (n°128) au 12 mars 1798 (n°182) : "Courrier patriotique des départemens de l'Isère, des Alpes et du Mont-Blanc, ou l'Ami de l'égalité".

 

Evoquons à présent plus longuement Jean-Charles Falcon

Stendhal

    Le bonhomme aurait pu tomber dans un oubli total, mais un heureux hasard fit qu'il croisa plusieurs fois sur son chemin celui qui allait devenir le grand Stendhal. Ce seul fait eut été insuffisant bien sûr, si la personnalité de Jean-Charles Falcon n'avait pas séduit le jeune Stendhal au point que celui-ci le prit pour modèle de personnage dans ses romans.

    Stendhal garda en effet un souvenir ému de ce petit homme qui avait marqué son enfance. Il le décrivit ainsi dans "La vie de Henry Brulard" : "Il avait un grand toupet à l’oiseau royal parfaitement poudré et arborait un bel habit rouge à grands boutons d’acier..." et Stendhal d’ajouter : "C’est le plus bel échantillon du caractère dauphinois... Il y avait dans ce laquais une âme vingt fois plus noble que celle de mon grand-père, de mon oncle, je ne parlerai pas de mon père et du jésuite Séraphie". Stendhal fit également de Falcon le modèle du libraire libéral Falcoz, de Verrières, chez qui Julien Sorel, enthousiaste, conduit Madame de Rênal dans "le Rouge et le Noir" et du libraire Schmidt dans "Lucien Leuwen". Le libraire et journaliste Jean-Charles Falcon constituait une figure exemplaire du jacobinisme dauphinois.

    Stendhal écrivit dans "Vie de Brulard" : "Ces livres de mon oncle portaient l'adresse de M. Falcon, qui tenait alors l'unique cabinet littéraire ; c'était un chaud patriote profondément méprisé par mon grand-père et parfaitement haï par Séraphie et mon père. Je me mis par conséquent à l'aimer…"

Les vignes de Chapareillan

    Jean-Charles Falcon naquit à Chapareillan en 1746 (ou 1747 ou 1752, voire e 4 novembre 1753 selon les sources), dans le Grésivaudan (Isère), d'un père laboureur. Selon Stendhal, il aurait d'abord été laquais chez une dame noble de la rue Neuve, à Grenoble. Après avoir "étudié la librairie pendant quinze ans à Paris, à Lyon, à Grenoble", comme il l'écrit lui-même dans une requête de 1779, notamment chez les libraires grenoblois François Brette et Joseph Cuchet, il obtient l'autorisation d'ouvrir une boutique pour "vendre toutes sortes de vieux livres".

Vue de la ville de Grenoble au XVIIIe siècle

    Il fut reçu le 5 nov. 1779, après un recours auprès de la juridiction consulaire de Grenoble. En 1781 et 1782, des exemplaires des œuvres de Rousseau et du "Dictionnaire encyclopédique" qu'il avait commandés, furent saisis par le syndic de la communauté. Dans les années 1780, il s'affilia à la loge maçonnique de la Parfaite Union. Dès 1789 il prit une part active au mouvement révolutionnaire comme membre (dès janvier 1790), puis secrétaire (à partir de juillet 1793) et enfin président (du 22 juillet au 18 août 1794) de la Société populaire de Grenoble, qui se réunissait en l'église Saint-André, face à sa boutique, où il tenait un cabinet de lecture par abonnement.

Eglise Saint-André de Grenoble

    Membre de la Société populaire de Grenoble dès le 28 janvier 1790, Falcon se fit remarquer dans les clubs. On reprochait à Falcon ses inconséquences et ses propos peu réfléchis en beaucoup d'occasions. Il écrivit par exemple, en 1790 : "Le sieur Falcon, libraire à Grenoble, prévient tous les manufacturiers, marchands, débitants de feuilles aristocratiques ou qui ne sont pas dans le sens de la Révolution, qu'il n'entend rien tirer de leurs magasins, et qu'excédé des envois multiples de leurs échantillons, il ne se bornera plus à les faire brûler devant la porte de son bureau, mais qu'il les leur renverra par la poste".

Place Saint André de Grenoble sur laquelle se trouvait la librairie de Falcon
Vue sur le Parlement du Dauphiné (début XIXe siècle, lithographie d'Hague Louis)

    De décembre 1789 à février 1791, il rédigea et édita les journaux : "Bulletin patriotique", puis "La Vedet(t)e" des Alpes", puis "Journal patriotique de Grenoble". En octobre 1793, il fut signalé à la Convention pour son "apostolat civique"(1), ce qui lui valut d'être objet de chansons. Devenu suspect après la chute de Robespierre le 9 Thermidor (27 juillet 1794), il perdit sa qualité de notable en novembre 1794. Par un arrêt du conseil général de la municipalité du 11 août 1795, sa librairie fut mise sous stricte surveillance. Il fut nommé chef de brigade adjoint à la garde nationale sous le Directoire. Admirateur littéraire de Bonaparte, son cabinet de lecture aurait été sous l'empire, chose étrange, un "lieu de réunion du parti aristocratique de la ville".

     Plus tard, d'après Henri Martineau (le promoteur de Stendhal au XXe siècle), ses anciens adversaires eux-mêmes témoigneront qu'il n'avait jamais dénoncé personne et qu'il avait rendu de réels services à de nombreux individus compromis. Jusqu'en 1821, Falcon publia sous le titre de "Cabinet politique et littéraire" plusieurs catalogues de livres et journaux qu'il distribua. Breveté libraire le 1er janvier 1813 (brevet renouvelé le 4 juillet 1818), il tient sa boutique et son cabinet jusqu'en 1828 et il décéda le 16 juin 1830 à Grenoble. Jusqu'au terme de sa vie Jean-Charles Falcon restera fidèle à ses idéaux égalitaires.


    Si Falcon n'avait pas eu le bonheur de croiser Stendhal, il ne resterait de lui que ce méchant portrait de lui, entreposé à la bibliothèque municipale de Grenoble. C'eut-été dommage, car il représente un brave homme de son temps, un révolutionnaire épris de liberté, d'égalité et de fraternité, fidèle à ses idées, jusqu'au bout.



(1) L'apostolat civique fut plus tard légiféré par Lakanal en 1794 lorsqu'il donna l'ordre d’établir un comité d’instruction sociale chargé de la rédaction d’un journal populaire et l’établissement d’un apostolat civique "chargé de greffer la Liberté dans l’âme des fanatiques". Il s'agissait en fait de former dès l'école de bons citoyens. De mon temps, on appelait cela "l'instruction civique".

Concernant Joseph Lakanal, rappelons que ce sera sur la proposition de celui-ci le 17 novembre 1794, que la Convention décidera la fondation de 24 000 écoles primaires. La même année, sur le rapport de Lakanal et Garat, seront créées l’École normale de l’an III et les Écoles de l'an III scientifiques. Lakanal pensait que : "L'analyse seule était capable de recréer l'entendement, et que la diffusion de sa méthode dans les écoles détruirait l'inégalité des lumières."