dimanche 6 décembre 2020

6 Décembre 1789 : Le spectre de la démocratie effraie les notables

 

Discours de Périclès, héros de la démocratie athénienne.


    On discute beaucoup politique en cet automne 1789, pas seulement au sein de l’Assemblée nationale, mais aussi dans les salons, les clubs, les loges, les tavernes, les marchés, partout ! Les "honnêtes bourgeois" du Tiers-état, regroupés au sein de la Commune de Paris, menée par le duo Bailly et La Fayette, s’inquiètent de certaines des idées qui commencent de courir au sein du peuple. Des idées excessivement démocratiques, portées par quelques trublions dont nous seront amenés à reparler de plus en plus souvent.

Ça grogne dans les districts parisiens

    Nous en avons déjà parlé les 20 et 23 novembre. Les districts se plaignent que les députés à l'Hôtel-de-Ville ont usurpé une autorité qui ne leur appartenait pas. Ainsi ils ont formé un régiment de chasseurs, fait des règlements de police qu'ils ont portés à l'Assemblée, pour éviter de les soumettre à la décision des districts, ont prié le Roi de rappeler les gardes du corps, etc.

Le très agité district des Cordeliers

Georges Danton

    Par son intense activité, le district des Cordeliers semble mener les 39 autres. Fondé par Georges Danton et Jean-Paul Marat, le club des cordeliers est ouvert aux Parisiens pour une cotisation annuelle de 24 sous (salaire d'une journée de travail d'un ouvrier). Présidé par l’énergique Danton, les Cordeliers ont révoqué leurs députés et en ont nommé d'autres sur la démission des trois membres de la commune qui n'avaient pas voulu prêter le serment qui leur avait été demandé ; ces députés nouveaux n'ont de pouvoirs que pour un règlement provisoire et non des pouvoirs indéfinis. Mais scandale, l'assemblée des représentants des communes a voulu conserver les anciens membres et rejeter les nouveaux !

Jeton d'admission aux séances du club des Cordeliers.
Danton exige :

1° le droit pour chaque district de révoquer à volonté, après trois assemblées tenues pour cet objet, ses cinq représentants à la Commune,

2° La plénitude du pouvoir législatif, en matière municipale, pour la majorité des districts régulièrement consultés.

 

L’abbé Fauchet en demande plus

Claude Fauchet

    Sur ce dernier point, portant sur le pouvoir législatif, l’abbé Claude Fauchet propose encore plus. Il voudrait qu'une loi de l'Assemblée nationale ne fût définitive qu'une fois adoptée par la majorité des districts et des assemblées électorales des départements. "Eh ! monsieur l'abbé, » lui aurait répliqué un paysan de la banlieue, « quand est-ce que nous aurons le temps de planter nos choux ?".

    Cet abbé est loin de l’idée que l’on se fait des ecclésiastiques sous la Révolution, du moins tels que nous les ont décrits les nostalgiques de l’Ancien régime. Je parle des ecclésiastiques du bas clergé, pas ceux du haut clergé bien sûr qui étaient avant tout des nobles plutôt que de vrais religieux. Les petits curés du bas clergé étaient au contact du peuple et souvent aussi miséreux que leurs ouailles. Du moins jusqu’à ce que les "horribles" révolutionnaire doublent leurs salaires et leurs offrent même le suprême bonheur de pouvoir se marier (5918 prêtres se marieront entre 1791 et 1816).

Claude Fauchet, devenu évêque
    L’abbé Fauchet fut l’un de ceux qui conduisirent le peuple à l’attaque de la Bastille, où, le sabre en main, il guida la députation qui venue sommer le gouverneur Launay de rendre la forteresse. Souvenons-nous également de l’abbé Lefebvre qui la veille, 13 juillet organisait la distribution de petits sachets de poudre aux Parisiens ! Le 5 août suivant, le bouillonnant abbé Fauchet avait prononcé dans l'église Saint-Jacques-la-Boucherie un discours éloquent en guise d’oraison funèbre pour les citoyens tués le 14 juillet, prenant comme point de départ les paroles de l’apôtre Paul : « Vous avez été appelés à la liberté ». Ce fut lui qui bénit le drapeau tricolore de la Garde nationale en septembre dernier. Il siégea à la Commune de Paris du 18 septembre 1789 au 8 octobre 1790. L26 octobre 1789, dans un discours contre les prêtres réfractaires, Fauchet expliquera ses conceptions sociales, politiques et religieuses. Fauchet considérait le travail comme un attribut de la citoyenneté, développait sa compréhension de l’Évangile comme creuset de l’égalité et, surtout, de la liberté, affirmait la primauté de la qualité de citoyen sur la qualité religieuse, et clamait son attachement à la Constitution, particulièrement au roi, rouage indispensable à la stabilité de la monarchie constitutionnelle. Cet abbé très populaire dirigea également la Société des Amis de la Vérité. Il publiait La Bouche de Fer, avec Nicolas de Bonneville. Les 13 et 22 octobre 1790, il inaugura les séances d’un Cercle social au cirque du Palais-Royal, en prônant un socialisme fondé sur l’amour, et le christianisme, dont la franc-maçonnerie annonçait, selon lui, l’organisation. Mystique, l’abbé Fauchet lançait l’anathème sur les voltairiens et, d’une façon générale, sur tous ceux qui se méfiaient de son syncrétisme "christo-maçonnique". Devenu évêque Fauchet se proclama républicain en juin 1791, lors de la fuite de Louis XVI, et fut élu par le Calvados à la Législative puis à la Convention. Il vota contre la mort du roi, refusa de siéger après le 2 juin 1793, fut impliqué le 14 juillet dans l’affaire de Charlotte Corday et périt avec les Girondins.

Comment les curés ont initié la Révolution.

    Rappelons-nous les 3 curés du Poitou qui furent les premiers à rejoindre le Tiers-état le 13 juin 1789, lors des états généraux. Le 19 juin, l’ensemble du clergé décidera même de se joindre au Tiers par 149 voix contre 137. Le lendemain, le roi fera fermer la salle de l’Assemblée nationale constituée le 17 juin à Versailles et ensuite, tout se précipita. On peut donc dire que le ralliement du clergé fut un élément déclencheur majeur ! Les prêtres seront d’ailleurs très nombreux au sein de l’Assemblée nationale.

    Qui-a-t-il d'étonnant à cela d'ailleurs ? La juste colère de ces prêtres à quelque chose de celle du dénommé Jésus qui chassa les marchands du Temple à Jérusalem ! Le même Jésus qui disait qu'il serait plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu ! (Luc 18 : 25).

Jésus chassant les marchands du Temple.
Oeuvre de Jean-Baptiste Jouvenet
(1644-1717)

Méfiance envers les curés.

    Bientôt, les Constituants se méfieront de plus en plus de ces 40.000 prêtres du bas-clergé (sur un clergé de 44.000 membres) et nous verrons qu’ils monteront bientôt le peuple contre ceux-ci.     

    Les Girondins que tout le monde considère à présent comme degentils provinciaux modérés justes et bons, victimes des "horribles jacobins", feront passer le 27 mai 1792 une loi terrible contre les prêtres, stipulant qu’il suffisait de la dénonciation de vingt citoyens pour qu’un prêtre soit condamné à la déportation. Le but des Girondins, selon la phrase d’Isnard, était celui-ci : « Le dénouement de la révolution doit être l’exclusion du christianisme ».     Le même Isnard qui menacera de faire raser Paris par la Province le 25 mai 1793…

Véto du roi sur le décret du 27 mai 1792

   Mais pour le moment, en ce mois de décembre 1789, notre abbé révolutionnaire anime de ses fougueux discours les assemblées primaires et les sections de Paris. Et ce faisant, il agace...


Une motion "divine"

Camille Desmoulins
    Le journaliste Camille Desmoulins trouve "divine" la motion de l’abbé Fauchet. C'est une aimable façon de dire qu'elle est utopique, irréalisable. Desmoulins se range ainsi de l’avis des plus raisonnables, qui sont convaincus qu’il n'y aurait alors plus de lois, mais des débats sans fin. Les honnêtes bourgeois qui siègent à la Commune s’inquiètent déjà des empiètements des districts sur l'Hôtel de Ville, et des clubs sur les districts. Pousser plus loin le débat démocratique et la prise de décision politique leur semble totalement déraisonnable. Ils invoquent ainsi l’antique sagesse qui affirme que le mieux est l'ennemi du bien, car selon eux, ce mieux n'est fondé que sur des raisonnements abstraits, sans aucun souci de la véritable nature des hommes et des choses. Vaste sujet…

De l'horrible peur de la démocratie


    Derrière tout cela se cache en effet l’ombre terrifiante du suffrage universel ! Le 22 octobre 1789, un certain Robespierre avait déjà tenté de protester contre la clause du Marc d'argent qui excluait toute une partie de la population. Plus tard, lors de son discours du 11 août 1791, il défendra encore plus clairement le principe du suffrage universel, arguant du fait que le suffrage censitaire choisit par l’Assemblée nationale constituante aurait interdit à Jean-Jacques Rousseau de pouvoir voter !

« Quelle serait la garantie de Rousseau ? Il ne lui eut pas été possible de trouver accès dans une assemblée électorale. Cependant, il a éclairé l’humanité et son génie puissant et vertueux a préparé vos travaux. D’après les principes du Comité, nous devrions rougir d’avoir élevé des statues à un homme qui ne payait pas un marc d’argent. »

    Robespierre pensait que d’années en années, tout de même, il finirait par y avoir de moins en moins d'analphabètes, et qu’avec le suffrage universel, les gens ouvriraient leurs yeux sur leur condition, puis comprenant les causes de leur misère, arriveraient peut‐être à faire une république d'équité. Robespierre était un grand naïf, c'est ça qui l'a perdu...

    Mais durant cet automne de 1789, la voix de Robespierre est constamment étouffée au sein de cette assemblée de bons bourgeois propriétaires. Des cris et tumultes variés, surviennent chaque fois que lui ou l’un des quelques défenseurs du suffrage universel tente de s'exprimer. Dans une lettre qu'il adressa à son ami Buissart, Robespierre expliqua : "Ces dispositions (chahuts) sont l’ouvrage du parti aristocratique de l’Assemblée qui n’a pas même permis aux autres de défendre les droits du peuple et a constamment étouffé leurs voix par des clameurs ; de manière que la plus importante de toutes nos délibérations a été arrêtée sans discussion, dans le tumulte et emportée comme par violence." 

    Pourtant, comme l'a si joliment formulé l’abbé Grégoire : "il suffit d'être bon citoyen, d'avoir un jugement sain et un cœur français" pour avoir le droit de voter.

  Mais selon les gens "raisonnables" de 1789, le referendum populaire n'est éventuellement possible démocratiquement que dans des républiques comme la Suisse : encore n'est-il alors qu'une exception. Dans les grands Etats, il n'aboutirait qu'à l'anarchie, puis, par le plébiscite, au despotisme.

    Il faut dire à leur défense qu’il existait bien peu d’exemples de démocraties au 18ème siècle. Même l'antique Démocratie athénienne était mal vue, puisque c’était elle qui avait condamné à mort le grand Socrate. Platon dans la République, comme Aristote dans la Politique, s’inquiétaient déjà de voir la masse populaire, inculte, influençable et indisciplinée, devenir maîtresse de la cité. Les poètes comiques dénonçaient à l’envie les dangers de la démagogie.

    Ceux des Révolutionnaires qui veulent abolir la monarchie, (il n'y en a pas, ou peu en 1789), se prennent pour les Romains qui abolirent la monarchie des Tarquins et instaurèrent la République. 

Brutus saisissant le poignard ensanglanté de Lucrèce
et jurant par Mars et tous les autres dieux romains qu'il
expulsera les Tarquins de Rome. S’en suivra l’expulsion
de Tarquin le superbe (qui avait violé Lucrèce) et l’abolition
 de la monarchie. A partir de ce moment fondateur les affaires
 de Rome appartiendrai au peuple et Rome deviendra
 une res publica ("une affaire publique" en latin)

Res publica ?

    Mais contrairement à ce que pensent la majorité des gens, république n’est pas synonyme de démocratie ! Il suffit de découvrir le régime totalitaire rêvé par Platon dans sa République pour s’en convaincre. République vient du latin « res publica » qui signifie « la chose publique », rien de plus. Alors avec nos gentils bourgeois emperruqués de 1789 qui ne rêvent que d’une monarchie constitutionnelle, nous sommes encore loin de l’idée de République et encore plus de celle de démocratie !

    De nos jours, les dangers inhérents à la démocratie sont mieux contrôlés. L’ingénierie sociale s’est développée et les moyens aussi subtils qu’intelligent de "guider" l’opinion, voire de fabriquer le consentement, n’ont jamais été aussi efficaces. Mais c'est un autre sujet...


Réaction dans la Presse.

J'ai évoqué les politiques, mais n'oublions pas la Presse !

Dans le numéro 2 de son journal des « Révolutions de France et de Brabant », publié fin novembre 1789, Camille Desmoulins écrira à propos du Marc d’Argent (page 46) : 

« Je reviendrai quelque jour sur ce décret du marc d’argent, je l’ai toujours regardé comme un attentat révoltant aux droits de l’homme. Si j’avais eu l’honneur d’être à l’Assemblée Nationale, je sens que j’aurais fait tant d’efforts pour empêcher ce décret de passer et pour opposer du moins à l’inégalité réelle des fortunes, l’égalité fictive des droits ; j’aurais parlé avec tant de véhémence que peut-être mon zèle m’eut-il coûté la vie, et j’aurais cru ne pouvoir mourir en plaidant une plus belle cause. Mais me voilà journaliste, et c’est un assez beau rôle. »


Instauration du suffrage universel avec la Constitution de 1793 

    Sans vouloir "spoiler" en dévoilant la suite de la Révolution, vous devez déjà savoir que celle-ci finira par prendre un "mauvais" tournant démocratique, à cause de "l’immonde Robespierre" et sa clique (Humour). C’est sa Convention Montagnarde qui rédigera la si démocratique constitution du 24 juin 1793, jugée encore de nos jours comme la plus démocratique jamais publiée. 

Allégorie de la Constitution de 1793

    Les adversaires de la Révolution se moquent souvent du fait qu’elle ne fut jamais appliquée. Mais en vérité, la mise en œuvre de celle-ci avait été ajournée jusqu’à la paix. Ce qui choque les rieurs pour la 1ère République ne les choque pas pour la 3ème République, car rappelons que lors de la séance historique du 4 août 1914 à la Chambre des députés, le Parlement français s'ajourna sine die laissant au Président du Sénat et au Président de la Chambre des députés le soin de le convoquer, le cas échéant. L’état d’exception de 1793, avec ses 11 armées étrangères qui envahissaient la France, valait bien celui d’août 1914 !

Constitution de 1793

"Heureusement", la Révolution populaire échouera...

    Au grand soulagement des financiers divers et variés, la Constitution de 1793 sera supprimée et remplacée, grâce à l’exécution de Robespierre le 9 Thermidor an 2 (27 juillet 1794) et la disparition de son courant politique « excessivement » démocratique.

    Le 1er avril 1795 (12 Germinal an III), une fois la Révolution terminée, quelques sans-culottes parisiens tenteront une insurrection contre la Convention thermidorienne pour demander l'application de cette Constitution de 1793 et réclamer du pain. Sur ordre de la Convention thermidorienne, le général Jean-Charles Pichegru, qui était de passage à Paris, dispersera violemment la manifestation. La Révolution populaire était définitivement écrasée.

Au lendemain de la journée insurrectionnelle du 12 Germinal an III (1er avril 1795)
la foule tente de libérer Barère, Billaud-Varenne et Collot d'Herbois, anciens membres
du Comité de Salut Public, déportés par Décret de la Convention nationale thermidorienne.


Post Scriptum :

Et les femmes ?

    Bonne question. Vous avez remarqué ; que ce soit le suffrage censitaire ou le suffrage universel, on ne parle que du vote des hommes et pas de celui des femmes.

    Pas d’anachronisme s’il vous plaît. Nous parlons encore là de l’ancien monde. Il faudra encore beaucoup de démocratie, de révolutions et d’écoles pour que les droits légitimes soient enfin accordés aux Femmes. On ne les accordera d’ailleurs pas de bon cœur. Comme tous droits nouveaux, elles devront se battre pour les acquérir. Rappelez-vous qu'en matière de progrès social, rien n’est jamais donné ! Et comme pour tous les droits liés au progrès sociétal de la civilisation, rien n’est jamais acquis. Il faut combattre perpétuellement, sous peine de voir la réaction imposer de nouveau ses archaïques traditions.

    Alors souvenons-nous que la Révolution française ne fut qu’un début, une porte ouverte sur le progrès, tout le chemin restait à faire et il n’est pas encore terminé.

    S’il vous plaît, ne me parlez pas de la pauvre Olympe de Gouge. La belle Olympe était pour la monarchie constitutionnelle et le suffrage censitaire. Le vote du peuple lui importait peu et le projet républicain de Robespierre et sa clique l’horrifiait. (Désolé)


Lisez cet article sur la trop méconnue Louise-Renée Audu



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Je vous remercie pour ce commentaire.
Bien cordialement
Bertrand