jeudi 3 décembre 2020

3 Décembre 1789 : Mort de Claude-Joseph Vernet, l'Ulysse de la peinture


"Une tempête", Joseph Vernet, 1752.

    Claude-Joseph Vernet, peintre, dessinateur graveur, né le 14 août 1714 en Avignon, s'éteint ce jour au Louvre, à l'âge de soixante-quinze ans.

Joseph Vernet
Peint par Louis-Michel Van Loo en 1768

    Cet artiste exceptionnel se rendit célèbre en lançant la mode des marines, un thème qu'il avait étudié à Rome, en s'inspirant des œuvres de Claude Gellée, dit Le Lorrain. Il se fit connaître grâce à un réseau qu'il se constitua lors de ce voyage, et par la suite à Paris via les salons, l'Académie royale et les loges maçonniques. Sa renommée devint telle que ses tableaux se vendirent au poids de l'or (si l'on en croit Pierre-Jean Mariette), et ce, à travers toute l'Europe, jusqu'à la Russie de la Grande Catherine II !

    Il revint également de Rome avec une épouse, un jeune Irlandaise dénommée Virginie Cécile Parker (1728-1810).

    Vernet composa deux cents tableaux durant sa longue carrière. Il répondit en particulier en 1753 à la commande par Louis XV de vingt-quatre tableaux de ports de France. Il n'en réalisa néanmoins que quinze, qu'il mit dix ans à réaliser, et ce, toujours d'après nature.

    Son fils Carle Vernet, admis en 1788 à l'Académie de peinture opta sagement pour des thèmes différents de celui sublimés par son père. Son petit-fils Horace Vernet et son arrière-petit-fils Émile Vernet-Lecomte devinrent également peintres.


La témérité d'Ulysse

    Celles et ceux qui ont lu l'Odyssée du grand Homère, se souviennent certainement du passage dans lequel Ulysse se fait attacher au mât de son navire, afin de pouvoir écouter le chant des sirènes, sans risquer de se jeter à l'eau comme l'avaient fait ceux qui avant lui avaient voulu percer le mystère de ce chant.

    Vernet fit la même chose un jour de grande tempête ! Tel le héros mythique, il se fit en effet attacher au grand mât d'un navire, afin de "pénétrer son imagination du terrible et grandiose spectacle de la mer en courroux" et de ne pas être emporté par une vague déferlant sur le pont !

Ulysse attaché au mât de son navire.
Vase grec (Stamnos attique) 480-470 avant notre ère.
Dans l'Antiquité, les sirènes étaient des femmes ailées.

    Claude-Joseph Vernet fut l'ami du solitaire Bernardin de Saint-Pierre et l'aurait dit-on dissuadé de détruire son manuscrit de Paul et Virginie après l'échec de sa lecture au salon de Suzanne Curchod.


Histoire d'un tableau

    En effectuant mes recherches, j'ai découvert que l'un des tableaux de Claude-Joseph Vernet avait été mis aux enchères chez CHRISTIE'S en 2019. Il s'agit de celui-ci :


    Vous pouvez découvrir l'étonnante histoire de ce tableau sur la page du site de CHRISTIE'S. Mais par expérience, je sais que certains articles finissent parfois par disparaître du WEB. Raison pour laquelle je reproduis ci-dessous leur notice que je trouve passionnante :

"Cette impressionnante et apaisante marine de Claude-Joseph Vernet figurant le calme d'un port à la nuit tombée est une reprise autographe d'une de ses compositions, exposée au Salon de 1773 et destinée à la comtesse du Barry pour son château de Louveciennes. Madame du Barry avait commandé pour son château une série de quatre marines évoquant quatre moments de la journée : Le Matin, les baigneuses (musée du Louvre) ; Le Midi (aujourd'hui disparu), Le Soir, coucher de soleil, retour de pêche (déposé par le musée du Louvre au Sénat, donation Victor et Hélène Lyon, 1961), et La nuit, un port de mer au clair de lune (musée du Louvre), dont le nôtre est une seconde version. Les quatre marines de la comtesse réalisées entre 1771 et 1773 avaient été saisies pendant la Révolution avant de gagner, pour certaines, les collections publiques.

Notre version, datée 1774, s'accompagnait d'un pendant, seconde version du Soir, coucher de soleil, retour de pêche. Ces deux peintures témoignent de l'engouement accru pour les marines de Vernet dans les années 1770 où le peintre redoubla d'effort pour répondre aux nombreuses sollicitations. Exprimant au mieux son talent dans le rendu des embruns, des vaisseaux, des atmosphères, il a été suggéré que certains plans secondaires puissent avoir été exécutés en collaboration avec l'atelier. Deux hypothèses ont été émises quant au commanditaire de notre toile et de son pendant. Florence Ingersoll-Smouse suggérait dans sa monographie du peintre parue en 1926 qu'ils avaient, "très probablement", été réalisés pour un certain M. Giamboni. L'hypothèse est séduisante, car Monsieur Giamboni, de son nom francisé Octave-Marie-Pie Giambione, banquier d'origine génoise, anobli par une charge de conseiller honoraire du roi, avait épousé une certaine Marie-Louise de Marny (autre nom transformé pour Maria-Luisa Marini) qui avait, comme la comtesse du Barry, séjourné dans la résidence du Parc-aux-Cerfs (voir C. Vatel, Histoire de madame du Barry [...], Versailles, 1885, p. XXVI). Ce lieu mystérieux, et fortement fantasmé, était un lieu secret de Versailles où le roi Louis XV aurait hébergé futures maîtresses et dames de compagnie pour d'autres personnalités de la Cour. La promise de Giambone se serait-elle liée à la du Barry lors de son passage au Parc-aux-Cerfs, et son mari aurait-il commandé au peintre la même décoration que celle-ci ? Difficile d'affirmer que ce fut le cas. Les biens ont été saisis à la Révolution lors de la mise sous séquestre de son hôtel particulier au 26 rue Bondy (actuelle rue René Boulanger) à Paris (voir F. Lenormand, La pension Belhomme : Une prison de luxe sous la Terreur, Paris, 2002). Enfin, Vernet écrivait dans son Livre de Raison que les marines pour Giambone devaient être expédiées à Varsovie (voir Lagrange, 1864, p. 368) sans donner d'autres détails… Livre de transactions pour lui, sans autre ambition que d’éclaircir ses comptes, le Livre de Raison de l'artiste comporte malheureusement bien des imprécisions pour les historiens, rendant toute traçabilité délicate.

Pour Isabelle Compin, notre tableau n'aurait d’ailleurs pas été exécuté pour Giambone, mais correspondrait à la commande C262 du Livre de Raison, celle exécutée pour un « monsieur M. Windem milord Aigremont » (voir Compin, 1978, p. 392). Francisant une nouvelle fois un patronyme étranger, Vernet évoquait-il George O'Brien Wyndham, Earl of Egremont (1751-1837) ? Léon Lagragne affirmait que Vernet avait travaillé pour un Lord anglais. Ce troisième comte d’une prestigieuse famille était un grand amateur d’art et soutenait en Angleterre un autre peintre de marines célèbre, William Turner, dont il possédait différents tableaux. Il vécut à Petworth dès l’année 1794 et amassa plus de six cents œuvres d’art dans sa résidence anglaise (voir The Collected Works of Gerard Manley Hopkins: Diaries, Journals, and Notebooks, Oxford, 2015, p. 380).

Banquier italien ou Lord Anglais, les premiers propriétaires du XVIIIe siècle sont incertains, en revanche, les ventes du XXe siècle sont plus précises et témoignent qu’après avoir intégré un château d'aristocrates français (ill. 1), puis, séparé de son pendant, quelques collections parisiennes, notre tableau affronta la Seconde Guerre mondiale de plein fouet et porte encore sur son châssis le numéro de dépôt du futur musée d’Adolf Hitler, à Linz (ill.2). Projet fou et inassouvi du Führer, le musée de Linz ne vit jamais le jour alors que l'enlèvement de tableaux dans toute l’Europe continuait d'enrichir la collection jusqu’aux derniers soubresauts de la guerre. Parti pour l’Allemagne, notre tableau repris le chemin de la France à la fin des conflits et fut conservé pendant plus de cinquante ans au musée Calvet à Avignon, ville natale de Vernet. Le cachet du musée témoigne de l’intervention de l’Etat français sur cette peinture déclarée si longtemps sans propriétaire.

Fort de son histoire, notre tableau révèle avec une certaine magie tout le talent de Vernet comme peintre de marines. On y retrouve son habileté à juxtaposer l'éclairage froid d’une lune haut-perchée offrant une percée sur la mer calme, avec la lumière plus chaude d’un bivouac après une journée de pêche. Le génie du peintre s'exprime encore par ces figures repoussoirs au premier plan qui se répondent comme dans un jeu d'ombres chinoises et confèrent à la scène une dimension poétique.

Note sur le cadre d’origine par Monsieur François Gilles, sculpteur ornemaniste.

Joseph Vernet entretenait des rapports privilégiés avec son beau-frère, le sculpteur Honoré Guibert (1724-1791), pour lequel il a notamment réalisé les « bordures » de la série des Ports de France. Auteur des boiseries du Petit Trianon, Guibert est, de ce fait, l’un des instigateurs du renouveau néo-classique en France. Avec sa mouluration sobrement ornée de rais-de-cœur, lauriers et perles, le cadre de ce tableau incarne pleinement ce nouvel état d’esprit qui innerve les arts décoratifs français de la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’austérité mêlée de sensibilité de la sculpture n’est pas sans évoquer la facture de Guibert à qui ce cadre est attribuable, quoiqu’aucun document ne puisse le prouver. Au demeurant, il s’agit sans aucun doute du cadre d’origine ; c’est d’ailleurs le parfait jumeau du cadre de la Marine, Soleil couchant du Musée du Louvre (son pendant de la donation Victor et Hélène Lyon).

 

Retrouvez l'article complet sur le site de CHRISTIE'S.

 

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Bertrand