mercredi 20 juillet 2022

Zograscope et vues d'optiques, pour vous en mettre plein les yeux !





(Si la lecture d'un trop long article vous rebute, vous pouvez "scroller" jusqu'aux vidéos en bas de page). 😉

Vue d'optique ?

    Il y a quelques jours, j'ai acquis cette estampe d'époque (1792), représentant la prise des Tuileries, le 10 août 1792 (début de la seconde Révolution française). Cette gravure a une particularité. Il s'agit d'une vue d'optique. Vous connaissez ?

    En quoi est-elle différente des autres gravures ou estampes ? Comme les estampes classiques, les vues d'optiques étaient gravées à l'eau forte sur plaques de cuivre, puis colorées au pochoir. Leur taille était d'environ 23 cm par 40 cm. Elles étaient vendues elles-aussi par des boutiquiers et des colporteurs.
    Cependant, elles étaient destinées à être regardées au travers d'un appareil d'optique très particulier qui les grossissait et qui leur donnait de la profondeur, le zograscope ! (Vous comprenez mieux à présent pourquoi sur ces gravures, certains détails sont si petits !)


Zograscope ?

    Le nom de cet appareil étrange se décompose en 3 mots d'origine grecque. On reconnaît la racine "zo" (Zoo) la vie ; le préfixe des mots relatifs à l'écrit "grapho" et le verbe scopein "observer, voir". On pourrait donc traduire zograscope ainsi : "voir et enregistrer (écrire) la vie". Il était également connu sous le nom de miroir diagonal, de machine à pilier optique ou de machine diagonale optique. 

    Voici à quoi cela ressemblait, une sorte de visionneuse ou de rétroprojecteur. L'observateur regardait au travers d'une lentille double convexe, l'image posée à plat, reflétée par un miroir incliné à 45° placé devant la lentille (on parle alors de vision catoptrique).

Le zograscope


Regardez dans le zograscope, via cette vidéo !

    Et lisez cet article évoquant une exposition du musée Paul Dupuy de Toulouse, d'où vient la vidéo ci-dessus : Un voyage dans l'œil du zograscope.


Origine du zograscope

    Je ne vais pas vous faire un cours d'optique (il y a des liens à la fin de l'article pour cela). Mais sachez que depuis le 16 siècle, les savants expérimentaient beaucoup dans le domaine de l'optique. Voici deux exemples :
  • En 1677, l'écrivain allemand Johann Christoph Kohlhans avait décrit l'effet produit par une lentille convexe dans une camera obscura (chambre obscure) comme si le sujet apparaissait « nu devant l'œil en  largeur, familiarité et distance ». Cette découverte était promise à un riche avenir !
  • En 1692, William Molyneux  avait écrit dans son "Dioptrica Nova" comment « Des parties de perspective semblaient naturelles et fortes au travers de lunettes convexes dûment appliquées ».

    C'est aux Pays-Bas, au 17ème siècle, que ces expériences débouchèrent sur une application destinée au public. Cette nouveauté enthousiasma aussi bien la bonne société que le petit peuple. 

    On appelait "peep show", "peep boxe", "raree show" ou "rarity show" (spectacle rare), le spectacle extraordinaire produit par cet appareil optique si spécial.

    Beaucoup de gens étaient si émerveillés, si désorientés par ce phénomène qu'ils ne comprenaient pas, qu'ils considéraient cela comme de la magie ! Heureusement que les Hollandais Protestants, renommés pour leur tolérance, ne brûlaient pas ces montreurs d'images magiques !

Montreur de Peep show
(1835 Adolph Glasbrenner Guckkästner)

    Dans le monde des arts, certains artistes de la peinture hollandaise de l'âge d'or du XVIIe siècle, comme Pieter Janssens Elinga et Samuel Dirksz van Hoogstraten, inventèrent eux aussi un type de peep-show avec une illusion de perception de la profondeur en manipulant la perspective de la vue.

Boite à perspective d'Elinga
(Musée de La Haye)

    Beaucoup de ces "boîtes de perspective" ou "optiques" étaient déjà équipée (comme le zograscope), d'une lentille biconvexe de grand diamètre et d'une petite dioptrie pour une perspective exagérée, donnant une plus forte illusion de profondeur. La plupart des images montraient des sujets architecturaux et topographiques avec des perspectives linéaires.


Jusqu'au bout du monde !

    Les Hollandais étant d'aussi grands commerçants que de grands voyageurs, raisons pour laquelle ils exportèrent vers leurs comptoirs commerciaux au Japon (l'autre pays des estampes) ces boîtes à images. Les Japonais appelèrent les zograscope : 和蘭眼鏡 (Oranda megane, "lunettes hollandaises") ou 覗き眼鏡 (nozoki megane "lunettes voyeuses"), quant aux images ils les appelèrent 眼鏡絵 ( megane-e , « image optique ») ou 繰絵 (karakuri-e "image délicate").

Estampe japonaise représentant
une mère et son enfant, devant un zograscope.

L'arrivée en France du zograscope

    C'est en 1730 qu'apparurent à Paris les premiers zograscopes, alors appelés "optiques". Ils incorporaient un miroir mais manquaient du moyen simple de faire varier la distance de l'objectif à l'image.

    En 1745, les premières versions anglaises de ces appareils ont commencé à se diffuser et bientôt de nombreuses vues en perspective ont été imprimées pour répondre à la demande du public, principalement des vues d'architecture urbaine (au début). La plus ancienne référence connue du dispositif anglais se trouve dans une publicité d'un journal anglais d'avril 1746. Le terme machine diagonale optique date de 1750.

Ci-dessous des "zograscopeurs".

 

    Les zograscopes devinrent rapidement très populaires au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, aussi bien dans les beaux salons du grand monde, que sur les places de villages du petit peuple. Transportés à dos d’homme par les colporteurs, les zograscopes constituaient un formidable vecteur de diffusion d’images dans les provinces et les campagnes.

Sur cette image extraite du "Transparent" de Carmontelle,
le montreur d'optique se situe au pieds du premier arbre situé à gauche.
(Je vais évoquer Carmontelle plus bas)


L'arrivée de la lumière !

     Les montreurs d’optique attiraient un public nombreux, sur les places publiques et les foires, autour de démonstrations scénarisées. Très créatifs, ils mettant en scène des vues perforées aux surprenants effets de jour et de nuit.

Effet de nuit donnée à une vue d'optique


Explication en 3 images

  • Vue et Perspective de la Trinité à Vienne. A Paris chez Chereau rue St Jacques au Coq. Gravure collée sur carton, avec nombreuses découpes et rubans de couleurs collés au dos pour l'effet de nuit.

 

Verso de la gravure, avec les rubans de couleurs sur les découpes.

Naissance de la société des images

    Dans ce XVIIIe siècle si inventif, dont nous découvrons ensemble la seconde partie turbulentece succès des spectacles de vues d’optique répondait à la curiosité grandissante de l’ensemble de la société envers le monde.

    Les gens avaient toujours aimé, voire adoré, les images. Mais celles-ci, en dehors des églises et des châteaux, avaient été jusque-là fort rares.

    Comme l'imprimerie, qui au 16ème siècle avait favorisé la Réforme protestante, (sans laquelle elle aurait échoué, comme les autres tentatives de réformes auparavant), l'évolution des moyens de fabrication et de diffusion des images allait bouleverser la société de l'ancien régime et faire entrer nos ancêtres dans la société des images. 

    Images colorées, lumineuses, animées, ça ne vous fait penser à rien ? Sur quoi lisez-vous cet article ?

    Vous remarquerez au passage que le 18ème siècle vole la vedette au 19ème siècle, quant aux premiers spectacles publics d'images animées ! 

Pourquoi je parle d'images animées ? Continuez votre lecture 😉

 
Porcelaine du 18ème siècle.
Enfants devant une boite à image.

De l'usage des images

    Les éditeurs d'images donnèrent bien sûr une place importante aux sujets d’actualité, souvent dramatiques : guerres, catastrophes naturelles et industrielles, événements politiques, etc. Mais ils n'oublièrent pas de faire rêver leur public avec l’évocation d’un passé magnifié, telles les grandes compositions consacrées à l’histoire antique et aux Merveilles du monde.

Rome au temps de son antique splendeur

La ville et de la tour de Babel (1761)
(Source Gallica)

    Genre populaire par excellence, le spectacle de vues d’optique était aussi un outil très efficace au service du pouvoir. Les montreurs d’images diffusaient en province une vision heureuse et idyllique de la monarchie : bals masqués, fêtes privées ou officielles, feux d’artifice, mariages royaux, étaient autant d'occasions de fédérer le peuple autour du souverain, mais aussi de diffuser en province les modes de la Cour et de la haute société.

Vue d'optique du feu d'artifice donnée le 30 mai 1770,
en l'honneur du future Louis XVI et de Marie Antoinette.

    La mode des vues d’optique satisfaisait également le goût du voyage et de l’exotisme si caractéristique du 18ème siècle, en montrant des représentations de villes, de monuments ou de paysage de l'étranger.

Voulez-vous voyager un peu ? 

Alhambra de Grenade

L'antique cité de Palmyre
(Source)

La ville de Nanquin, en Chine.


La Sibérie


Le Maroc


La Martinique


Les vidéos !

Je vous avais promis des vidéos au début de l'article. Les voici !

Cliquez sur l'image ci-dessous pour visionner sur Facebook la présentation de cette exposition dédiée au zograscope, mise en ligne par la mairie de Toulouse en 2015 :




Images animées ? Au 18ème siècle ?

Je vous ai parlé d'images animées. Eh oui ! Elles aussi sont nées au 18ème siècle, pas au 19ème !
Regardez cette vidéo qui vous présente les lanternes magiques !


    J'ai trouvé la vidéo ci-dessus, dans un article très intéressant, publié sur le site Proantic. Je vous conseille de le lire également : La lanterne magique


Un mot sur Carmontelle, l'inventeur du Cinéma

    Je ne peux pas ne pas vous parler de Louis Carrogis dit Carmontelle. Il ne se rendit pas célèbre avec un zobrascope, mais avec une autre machine à images lumineuses de son invention...

    Ce Parisien était un portraitiste et un paysagiste. Il créa des jardins pour Philippe d'Orléans et le Duc de Chartres (le parc Monceau) et organisa des fêtes. Il était également connu comme écrivain pour ses "Proverbes dramatiques", petites pièces théâtrales que les aristocrates jouaient entre eux.

Cette vidéo de 22 minutes présente l'œuvre graphique de Carmontelle :


Le "Transparent" de Carmontel

    C'est en 1798 que Carmontelle présenta au Domaine de Sceaux son "Transparent".

    L'ensemble comprenait un coffre dans lequel un rouleau de quarante-deux mètres, constitué de 119 dessins réalisés sur feuilles de papier collées bout à bout, se déroulait et s'enroulait. Le panorama était éclairé à contre-jour, ou par des bougies. 

    Au cours de cette séance de cinéma avant l'heure, le public émerveillé découvrit les paysages de l'île de France qui s'animèrent alors sous les yeux de ces spectateurs amateurs de jeux optiques. La représentation fut accompagnée de musique de chambre, de bruitages et d'historiettes.

    Sur le thème des quatre saisons, le transparent illustrait des scènes de la vie campagnarde où les paysans et les aristocrates vaquaient à leurs occupations. Les paysans moissonnaient le blé, sciaient du bois, pêchaient dans l'étang, transportaient des vivres vers les châteaux, etc.

Source : Blog de Catherine Alice Palagret

Voici un extrait de ce Transparent (sans musique, hélas) :



Le siècle des Lumières

Ce 18ème siècle qui avait commencé avec les Lumières projetées par de grands esprits, se terminait donc par des oeuvres de l'esprit projetées en images et en lumières !

Etonnant, non ?

Tableau transparent, à côté d'une fenêtre (1794)



Oups ! Je regarde la pendule. Il est temps de terminer cet article !

Pendule de 1810, portant un zograscope.
(Source)



Mes sources:

Articles sur le WEB

Sur le site Stringfixer :

Sur le site Proantic :

Présentation très complète sur tous les systèmes d'optiques : 

Sur le blog Machines du Fantasmagore :


Documents PDF :

Sur le site du Ministère de la Culture :

Sur le site de l'Académie des sciences et lettres de Montpellier :

Sur le site Researchgate.net (En Anglais) :

Le livre complet (492 pages) de Laurent Mannoni :



Merci pour votre lecture !

Bertrand Tièche





vendredi 15 juillet 2022

Bonnet phrygien, cocarde, drapeau, ce qu'il faut savoir !



    Un ami Facebook a partagé le 14 juillet 2022 l'image ci-dessous. J'ai loué son enthousiasme et je l'ai remercié pour ce partage. Mais cette image comporte au moins trois très très grosses erreurs, plus précisément des anachronismes.

Vous les voyez ?




Le drapeau bleu blanc rouge n'existait pas encore le 14 Juillet 1789.

  • C'est le 15 février 1794, ou plutôt le 27 pluviôse An II, que la Convention décrètera le drapeau tricolore, emblème national pour les vaisseaux de la Marine, afin d'uniformiser les étendards de ses vaisseaux. Le peintre David prendra en charge son dessin « bleu au mât, blanc au centre, et rouge flottant ». 
  • Il y avait déjà des drapeaux tricolores, ceux-ci se sont répandus à partir de la période républicaine de la Révolution (1792). Mais ils n'étaient pas officiels et l'ordre et le sens des couleurs pouvait varier, comme on peut le voir sur les photos ci-dessous. Celle-ci ont été prises le 21 septembre 2014 au pieds du Moulin de Valmy, lors d'une reconstitution historique. Ces  drapeaux sont de très fidèles répliques. Notez le bonnet phrygien sur le dernier.
 

 

Ne manquez pas d'aller admirer mon article sur les 60 drapeaux de la Garde nationale parisienne !


La cocarde bleu blanc rouge n'existait pas non-plus le 14 juillet 1789.
  • Même si les trois couleurs deviennent populaires ce 14 juillet, le port de la cocarde tricolore ne se généralisera que plus tard, jusqu'à même devenir obligatoire (pour les hommes le 8 juillet 1792 , pour les femmes le 21 septembre 1793). Une des raisons de la popularité de ces trois couleurs en juillet 1789, serait que c'étaient celles des uniformes des Gardes Françaises qui prirent rapidement parti pour le Peuple. Nous verrons le Roi porter cette cocarde tricolore pour la première fois, le 17 juillet 1789. Lisez absolument l'article. Je gage que vous serez surpris par la signification de ces 3 couleurs.
Cocarde de 1793 conservée pieusement par un soldat


Le bonnet phrygien rouge n'était pas porté par les révolutionnaires de juillet 89.
  • Je précise "rouge", car le bonnet était couramment porté par les gens du peuple et celui-ci avait différentes couleurs. Il ressemblait à un simple bonnet de marin. A noter qu'il n'avait pas ces sortes de caches-oreilles pendants, que l'on voit sur une multitude de représentations, dont celle du dessin que nous étudions, ainsi que sur le personnage à droite de l'arbre de la liberté de l'estampe ci-dessous :

    Refrain patriotique (1793)
  • Même les Phrygiens de l'antiquité n'étaient pas affublés de ces oreilles pendantes ! Ces artifices ont été ajoutés par la suite sur quelques bonnets, probablement pour faire références aux casques antiques équipés de paragnathides (protèges-joues).
  • La majorité des bonnets portés étaient vraiment de simples bonnets, comme on peut le voir ci-dessous. Le port du bonnet rouge avec une cocarde ne deviendra à la mode qu'à partir de 1791.
Vrais bonnets d'époque :
 


Représentations de bonnets phrygiens :
  • Les 4 premières datent de 1794

 
 

 



 
  • N'oublions pas celle-ci...

Phrygien et son bonnet :

Le Citoyen Basset portant bonnet 😉


Le Citoyen Basset fête le 14 juillet !