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samedi 31 octobre 2020

31 Octobre 1789 : La Dugazon, maudite par ses camarades acteurs du théâtre italien sans Italiens !

 


    Aujourd'hui 31 octobre 1789, une nouvelle pièce intitulée "Sire de Créqui", est donnée au Théâtre italien ! C'est une comédie mêlée d'ariettes, dans le "nouveau genre", c’est-à-dire "à grand spectacle et à grand mouvement", comme le précisera le rédacteur de l'article publié le 2 Novembre dans le Journal de Paris.

    On doit cette œuvre au compositeur Nicolas Dalayrac et au librettiste Jacques-Marie Boutet de Monvel, qui se sont inspirés d'un livre du poète et romancier François Thomas Marie de Baculard d'Arnaud publié en 1775. Les voici ci-dessous :


  
Messieurs Dalayrac, Montvel et d'Arnaud

Le Sire de Créqui

    La pièce nous conte l'histoire d'un chevalier picard du XIIe siècle, Raoul de Créqui, tenu pour mort à la guerre en Palestine (Croisade), mais enfermé par son cruel neveu Baudoin, dans une tour, durant 10 ans (le temps de le déposséder de tous ses biens).


    Vous remarquerez à la lecture de l'article paru le 2 novembre dans le journal de Paris, que le journaliste ne se gêne pas pour dévoiler toute l'intrigue ! Et vous conviendrez également qu'il ne s'agit nullement d'une comédie italienne, mais bien d'une mémorable page de notre histoire de France, la famille de Créqui ayant réellement existé. 


Voici l'article du Journal de Paris en date du 2 Novembre 1789, qui m'a inspiré cet article :
(Cliquez pour agrandir)

  


    De nos jour, Raoul de Créqui n'est plus que le nom d'un fromage fabriqué en Picardie. Cliquez sur le chevalier ci-dessous pour en apprendre plus sur la noble famille de Créqui.


  



    J'aime bien écrire des articles comme celui-ci, car ils permettent de nous éloigner un peu des luttes politiques et de nous rapprocher des gens ordinaires. Nous allons donc découvrir ensemble par le biais de cette pièce, le petit monde du théâtre à Paris en 1789 et même un peu avant.


Le livret de la pièce !

    Les plus curieux parmi vous auront tout loisir de découvrir la pièce elle-même, grâce à son livret que je partage ci-dessous. Si vous savez lire la musique, votre plaisir en sera doublé, car il y a même les partitions musicales des airs chantés, et les paroles bien sûr !


Qu'est-ce que le théâtre "à l'italienne" (Histoire et architecture)

Bref historique

16ème siècle

1557 - L'arrivée des Italiens à Paris (Certaines sources donnent la date de 1577)

    La première troupe de comédiens italiens des Gli Gélosi, arriva à Paris à la fin du XVIe siècle, appelée de Venise par Henri III. Elle s'installa à l'Hôtel du Petit-Bourdon, situé en face du Louvres. Ces spectacles destinés au public n'étaient pas chers, seulement 4 sols par personne. Elle remporta donc un succès certain.

La Troupe Gelosi

17ème siècle

    En 1645, la Cardinal Mazarin fit venir la troupe de Bianchi dans l'hôtel du Petit-Bourbon, salle qu'elle partagea à partir de 1658 avec la troupe de Molière

Hôtel du Petit Bourdon, face au Louvres en 1652

    Placée sous la protection du roi, elle présentait au public français des pièces de commedia dell'arte en version originale. Ne soyez pas étonnés par le fait que les acteurs se soient exprimés en Italien, il y a beaucoup de scènes mimées en commedia dell'arte et l'italien parlé lentement se comprend plutôt facilement. 

Les principaux personnages de la commedia dell'arte

    Progressivement, le Théâtre italien s'ouvrit au répertoire des grands dramaturges français de l'époque (dont très peu de noms ont été retenus par la postérité).

1697 - Départ des Italiens !

    Les comédiens italiens se produisirent avec succès à Paris jusqu'un 1697 ; date à laquelle ils commirent l'erreur fatale de vouloir jouer une pièce intitulée "la fausse prude", qui se moquait implicitement de Madame de Maintenon, l'ancienne maitresse de Louis XIV, que celui-ci avait épousé secrètement en 1683 !

Mariage secret de Louis XIV
et de Madame de Maintenon
dans la nuit du 9 au 10 octobre 1683.

    Cette "erreur de programmation", valu aux comédien Italiens d'être chassés de Paris et de se contenter de tournées en Province.

1697 Départ des comédiens italiens

    Si vous souhaitez découvrir le répertoire du théâtre italien de cette époque, je vous conseille la lecture de l'ouvrage que les parisiens découvrirent au début du mois d’octobre 1694 : "Le Théâtre italien ou le Recueil de toutes les scènes françaises qui ont été jouées sur le Théâtre italien de l’Hôtel de Bourgogne". Les recueils de théâtre étaient rares à cette époque et ce livre eut un énorme succès.

Vous pouvez le parcourir dans la fenêtre ci-dessous :

Vous pouvez lire également cet article très intéressant sur Ghirardi, l'auteur de cet ouvrage : "Figures de Ghirardi"


18ème siècle

1716 - Retour des Italiens !

    Les comédiens italiens revinrent à Paris à l'hôtel de Bourgogne sous la Régence en 1716 et qui plus est, sous la protection du Régent, le duc d'Orléans. Pourvus d'une rente annuelle de 15 000 livres, ils enrichirent leur répertoire au fil des ans en abordant peu à peu le répertoire lyrique.

Philippe d'Orléans

    Leur troupe rivalisa avec celle de l'Opéra-Comique, jusqu'à ce que les deux troupes finissent par fusionner en 1762 sous le nom de Comédie-Italienne ou Opéra-Comique-Italien.

1779 - Départ des Italiens.

    En 1779 un arrêté interdit les comédies en italien, et les derniers comédiens italiens de ce théâtre furent renvoyés chez eux (sauf Carlo Bertinazzi qui mourut à Paris en 1783).

    En effet, depuis la fondation de l'Académie française par Richelieu en 1635, l'Etat se préoccupait de normaliser la langue française (orthographe et non-pas ortograf) et de promouvoir son utilisation. Projet que les révolutionnaires eurent à charge de poursuivre.

Le Cardinal de Richelieu

Petite précision quant à l'usage du Français

    Il faut savoir qu'au XVIIIe siècle, une grande majorité du peuple de France ne parlait pas le français, du moins celui parlé en Île de France, car le parisien n'était qu'une des 25 langues d'oïl parlées sur le territoire ! L’abbé Grégoire en aura confirmation en 1790 lorsqu’on lui remettra le rapport qu’il avait demandé sur l’état du pays et des langues et patois parlés. Des centaines de parlers différents existaient alors à travers tout le pays, voire des milliers si l’on tenait compte des patois qui pouvaient changer d’un village à l’autre. Beaucoup de ces braves gens ignoraient même qu’ils étaient français ! « A quoi bon faire d’aussi belles lois, si elles ne sont pas comprises » dira le député Target devant l'Assemblée le 30 octobre 1789. Comment imprimer des livres d'écoles pour instruire les enfants s'il faut plusieurs centaines de versions du même livre ?

Le théâtre italien sans Italiens.

  Le théâtre italien continua de fonctionner sans ses acteurs italiens. Il s'appela momentanément l'Opéra-Comique, puis il devint le Théâtre Favart en 1783, lorsque la troupe des "Comédiens italiens du roi" et celle de "La Foire Saint Germain" fusionnèrent et s'installèrent dans la salle nouvellement construite sur l'emplacement de l'hôtel du duc de Choiseul.

    Cette troupe de la Salle Favart choisi d’intégrer essentiellement dans son répertoire des pièces françaises composées de dialogues, d’airs et de danses.

Foire Saint-Germain vers 1760

1789 - Nouveau retour des Italiens !

    C'est en 1789, l'année qui nous préoccupe, que les comédiens Italiens revinrent à Paris, grâce à l'entremise du coiffeur de la reine Marie-Antoinette, Léonard-Alexis Autié et du violoniste Giovanni Battista Viotti. Ce dernier arrivait de Turin à la tête d'une nouvelle compagnie italienne. Le roi Louis XVI leur avait accordé en 1788 le privilège d'interpréter à nouveau le répertoire des opéras comiques français et italiens. Cette nouvelle troupe fut baptisée théâtre de Monsieur en raison de la protection qui lui était offerte par Monsieur, frère du roi (futur Louis XVIII). C'est le 26 janvier 1789 que le théâtre de Monsieur fit son inauguration dans dans la salle des Machines du palais des Tuileries

Plan de la Salle des Machines en 1783

L'expression "côté cour", "côté jardin" vient précisément de ce théâtre.


    Le nouveau théâtre joua : l'opéra italien, l'opéra-comique français, la comédie française et le vaudeville. Le succès fut très grand ; mais la situation du théâtre de Monsieur devint difficile lorsque, de retour de Versailles, la cour s'installa au Palais des Tuileries le 7 Octobre 1789. Il dut alors déménager à la foire Saint-Germain, dans l'attente qu'un nouveau théâtre fut construit. Ce nouveau théâtre, ce sera la salle du 19 de la rue Feydeau, construite par Legrand et Molinos, qui sera inaugurée le 6 janvier 1791. Le théâtre de Monsieur deviendra le théâtre Feydeau.

La Foire Saint-Germain


L'architecture !

    Le théâtre italien ne désignait pas seulement l'origine du répertoire qui y était joué, ni celle des comédiens, mais aussi la structure architecturale de celui-ci. Le premier opéra public ayant adopté la forme en U de la salle, avec des loges remplaçant les gradins avait été le teatro Olimpico de Vicence, en Italie du Nord, commencé en 1580 d'après les plans d'Andrea Palladio.

Plan du teatro Olimpico en 1776

    La scène était surélevée par rapport à la salle, avec un plancher légèrement incliné vers le public. Elle était le centre d'un vaste volume en grande partie invisible du public : la cage de scène, où étaient aménagés différents espaces techniques recevant une machinerie complexe permettant de produire des effets spéciaux ou décoratifs pour la mise en scène.

La comédie française et ses décors au XVIIIe siècle, par Antoine Meunier.
Source BNF

    Les musiciens, autrefois dissimulés derrière la scène, puis sur des balcons latéraux, prenaient place en contrebas de la scène.

    Le parterre était laissé au peuple qui se tenait debout derrière le parapet de l'orchestre, tandis que les loges, qui s'étageaient sur le pourtour, étaient louées à l'année ou achetées à vie par les grandes familles.

Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne en 1767.

    La salle restait éclairée durant tout le spectacle grâce à une multitude de girandoles et de lustres dont la cire chaude des chandelles parfois s'écoulait sur les gens du parterre. 

Opéra royal de Versailles.


Les comédiens italiens (qui ne le sont pas)

    La consultation du calendrier électronique des spectacles sous l'ancien régime et la Révolution (césar), nous apprend que la pièce 'Sire de Créqui" fut par la suite rejouée régulièrement.

    Régulièrement, certes, mais pas autant que l'auraient souhaité le directeur du théâtre et la plupart des acteurs. Vous allez comprendre bientôt pourquoi.

    Le livret de la pièce nous indique que celle-ci fut interprétée par les "Comédiens italiens ordinaires du roi". Il ne faut surtout pas les confondre avec les "Comédiens ordinaires du roi", qui résidaient à "L’hôtel des Comédiens ordinaires du roi", dans le quartier Latin ; Hôtel qui prit ensuite le nom de Théâtre Royal. (Il ne reste plus aujourd'hui que sa façade au n° 14 de la rue de l’Ancienne Comédie dans le 6ème arrondissement de Paris.)

    Ces "comédiens italiens ordinaires du roi" résidaient au "Théâtre Italien", également connu sous le nom de Salle Favart, nom de l'une des deux rues qui longeaient le bâtiment, la seconde étant la rue Marivaux. Ces rues avaient été créées à l'occasion de la construction de ce théâtre sur l'emplacement de l'ancien Hôtel de Choiseul (ou son jardin, selon les sources).

Première salle Favart, vue depuis la rue Marivaux, au XVIIIe siècle

    Rappelez-vous cependant que ces comédiens Italiens n'avaient d'italien que leur désignation. En effet, les vrais Italiens étaient rentrés chez eux, suite l'arrêté de 1779 évoqué plus haut.

    Raison pour laquelle les rôles principaux de cette pièce furent tenus par Mesdames Dugazon et de Saint-Aubin, Mesdemoiselles Carline et Renaut cadette, ainsi que Messieurs Narbonne, Philippe et Chenard. Tachons d'en savoir en peu plus sur ces acteurs, à commencer par la plus célèbre à l'époque, Madame Dugazon !


Les acteurs de la pièce jouée ce 31 Octobre 1789 !


Madame Dugazon

    Madame Dugazon, née Louise-Rosalie Lefèvre à Berlin en 1755, d'un père maître de ballet et danseur (et d'une mère dont on ignore hélas tout), avait pris le joli nom de Dugazon de son mari Jean-Henri Gourgaud, dont c'était le nom de scène. Elle bénéficie d'une page Wikipédia sur laquelle on peut admirer 15 de ses portraits, à presque tous les âges de sa belle carrière. Le pauvre époux Jean-Henri n'a qu'une ridicule représentation de lui en costume de Sganarelle, mais tant pis pour lui, car on disait qu'il était jaloux et brutal. Rosalie dû même porter plainte contre lui parce qu'il l'avait menacée de mort et ils finirent par divorcer en 1794. (Source).

    Vous noterez au passage, qu'au XVIIIe siècle, les femmes savaient porter plaintes contre leurs maris brutaux. (Il faudra que je vous écrive un article dédié à ce sujet, car j'ai trouvé d'autres exemples).


Quelques avis de ses contemporains.

     Madame Vigée-Lebrun    

Madame Vidée-Lebrun

    Voici ce que la célèbre artiste-peintre et amie de Marie-Antoinette, Madame Vigée-Lebrun disait de Louise-Rosalie : 

"J'arrive enfin à celle dont j'ai pu suivre toute la carrière dramatique, au talent le plus parfait que l'Opéra-Comique ait possédé, à madame Dugazon. Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. Madame Dugazon avait un de ces talents de nature qui semblent ne rien devoir à l'étude.

On n'apercevait plus l'actrice ; c'était Babet, c'était la comtesse d'Albert ou Nicolette. Noble, naïve, gracieuse, piquante, elle avait vingt physionomies, de même qu'elle faisait toujours entendre l'accent propre au personnage, et son chant n'annonçait aucune autre prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, à tous les rôles.

Grétry et Daleyrac, qui ont travaillé pour elle, en étaient fous, et j'en étais folle."

On devine dans ce témoignage de l'enthousiasme, de l'émotion et plus encore.

    Je tiens cette information de source sure, c'est-à-dire du Comte d'Hézècques, membre du forum de Marie-Antoinette ! (Je suis sérieux) 😂


Le journaliste Georges Touchard-Lafosse

Mme Dugazon,
en tenue d'Azémia
 

    Madame Dugazon avait gravi rapidement les échelons de la renommée grâce au célèbre compositeur André Grétry et à Mme Justine Favart, (Danseuse classique, artiste lyrique, auteure dramatique, actrice, écrivaine), l'épouse de Charles Simon Favart (Dramaturge, librettiste, écrivain et acteur). Le nom de ce couple célèbre fût donné au Théâtre.


    J'ai découvert une autre version beaucoup plus "piquante" (ou perfide) concernant les "qualités" de Madame Dugazon que je vous invite à lire dans les souvenirs du journaliste Georges Touchard-Lafosse, qui assista à cette représentation du 31 octobre 1789.

    Vous pourrez constater en lisant l'extrait ci-dessous, que ses souvenirs sont quelque peu différents des touchants émois de Madame Vigée-Lebrun !

Le journaliste Georges Touchard Lafosse

                   Source Google                  

"L'administration du Théâtre Italien se félicitait d'une réussite qui semblait devoir lui ouvrir un nouveau filon aurifère, lorsque tout-à-coup une indisposition de Madame Dugazon vint arrêter le char de triomphe du Sire de Créqui. C'est un grand abus au théâtre, que celui des indispositions ; surtout lorsqu'elles résultent, comme celle de madame Dugazon, d'une grande opulence de santé…… On racontait, en 1789, des choses prodigieuses touchant les galanteries de cette charmante actrice : si l'on comparait ce genre d'exploits à ceux de la vaillance guerrière, il faudrait remonter jusqu'aux preux de la table ronde pour trouver des prouesses comparables à celles de l'amoureuse en chef du Théâtre Italien. On conçoit que lorsqu'une dame se livre avec cette intrépidité au culte des amours, il est difficile qu'elle soit bien fidèle à celui des beaux-arts : aussi madame Dugazon, aidée des complaisances de son médecin, se disait-elle indisposées fort souvent, et chaque fois que cela arrivait, ses camarades, qui savaient à quoi s'en tenir, montraient un scepticisme rebelle à tous les certificats de la faculté parisienne."


Les archives de l'Académie

    Moins perfide et surtout plus professionnelle, on peut lire une autre biographie de Madame Dugazon dans cet ouvrage très pratique rédigé par l'archiviste Emile Campardon à partir des archives de l'académie. Il détaille toutes les actrices et acteurs du Théâtre italien durant deux siècles, en donnant leurs biographies professionnelles et nombre de détails les concernant : Les comédiens du roi de la troupe italienne pendant les deux derniers siècles.

Cliquez sur le texte ci-dessous pour accéder à la fiche de Madame Dugazon :

    En lisant le détail de cette petite biographie, vous constaterez que c'était réellement une très grande actrice. Elle enthousiasma les parisiens lorsqu'elle interpréta le rôle de Nina, dans le drame en un acte "Nina, ou la folle par amour", présenté pour la première fois, le 15 mai 1786. "De mémoire d'homme, on n'avait pas souvenir d'un pareil succès".
    Le compositeur Grétry la couvrit d'éloge dans ses mémoires. Je vous avoue que je préfère cette dernière description de Madame Dugazon, à celle de Touchard Lafosse.

Madame Dugazon dans le rôle de Nina

    On entend parfois des gens dire qu'ils auraient aimé être à la prise de la Bastille, ou à tel ou tel autre grand événement. Je vous avoue pour ma part que j'aurais aimé assister à cette représentation du 31 octobre 1789.

    N'aimeriez-vous pas, comme moi, écouter chanter Madame Dugazon ? Fermez les yeux et écoutez la vidéo si dessous. Il s'agit de la romance de Nina "Quand le bienaimé reviendra", celle que Louise Rosalie chanta pour la première fois sur scène le 15 Mai 1786 et qui bouleversa le "tout Paris".


    Quand je dis le "Tout Paris", sachez qu'un assez grand nombre de Parisiens pouvait effectivement se rendre au théâtre italien, car les premiers prix étaient "relativement" abordables. Un travailleur journalier parisien ne gagnant qu'entre 12 et 20 sols par jour (plus souvent 15), il ne pouvait bien évidemment pas aller à ce théâtre lyrique (Le pain coutait 14 sols et demi le 14 Juillet 1789). Mais un artisan gagnait déjà entre 20 sols (1 livre) et 50 sols (2 Livres et 10 sols) par jour et il existait nombre de professions où les salaires étaient plus "confortables".
    
    En 1783 lors de la soirée d'inauguration de la Salle Favart, en présence de la Reine Marie-Antoinette, les places du parterre coûtaient 1 Livre et 4 sols, soit 24 sols.

Source : L'ouvrage ce Campardon

    Le parterre était le moins cher, parce que l'on y était debout et que la cire chaude des lustres au plafond vous coulait dessus...


Un dernier détail concernant Madame Dugazon. Elle était royaliste...

    Eh oui ! La belle Louise-Rosalie était royaliste et surtout fidèle à la Reine. Un soir de 1792, lors d'une représentation en présence de la Reine, elle eut le courage de venir chanter sur le devant de la scène, en s'adressant à Marie-Antoinette, l’air "Ah ! Combien j’aime ma maîtresse." de Lisette dans la pièce "Les événements imprévus". Elle n'alla cependant pas jusqu'à faire ce que disent les paroles qui suivent dans cette jolie chanson, à savoir " Mon sort suivra le sien". Car elle se fit ensuite très très discrète jusqu'en 1795.

    Nous verrons plus tard que la Révolution sera à l'origine d'un schisme au sein des troupes d'acteurs. Certains resteront fidèles à la reine et au roi (à qui ils devaient tant) et d'autres prendront le parti de la Révolution.
    Le couple Dugazon sera lui-même frappé par le séisme révolutionnaire, Louise-Rosalie prenant courageusement le parti de la reine et Jean-Henri celui de la Révolution (A se demander quelles furent leurs intimes motivations). Jean-Henri fera même partie des sans-culottes ramenant à Paris la famille royale arrêtée à Varenne lors de sa fuite, en juin 1791.


Voilà pour la vedette, mais n'oublions pas les autres acteurs !


Jeanne-Charlotte de Saint-Aubin en 1798

Madame de Saint-Aubin ?

    De son vrai nom Jeanne-Charlotte Schroeder, née en 1764 dans une famille d'artistes, elle joua pour la première fois vers l'âge de 9 ans, devant le roi Louis XV, et à 11 ans elle faisait partie de la troupe de la Montansier ! 

    Cette chanteuse soprano que l'on surnommait "la perle de la comédie italienne" interpréta avec talent pendant 22 ans plus de 200 rôles différents.

    Il n'y a que des choses gentilles à son propos sur sa page Wikipédia. Il est même dit qu'elle partagea le produit de sa représentation de retraite avec la veuve de l'acteur comique Dozainville.

    Quant à sa prestation de ce 31 octobre 1789, l'ami Georges Touchard-Lafosse, nous dit qu'elle et Dugazon "inspirèrent un véritable délire".

    Vous pouvez accéder au descriptif de sa brillante carrière dans l'ouvrage d'Emile Campardon : "Les comédiens du roi de la troupe italienne pendant les deux derniers siècles", page 131.

Cliquez sur le texte ci-dessous pour accéder à la biographie :

Mademoiselle Carline ?

   Notre ami Touchard Lafosse nous dit qu'elle fut copieusement applaudie ! L'ouvrage d'Emile Campardon, nous donne les informations suivantes :

Cliquez sur le texte ci-dessus pour accéder à l'article sur Carline

    Un amant déçu (et quelque peu gougeât) a également laissé en souvenir d'elle cette mauvaise petite chanson :

Sources : "
Les comédiens du roi de la troupe italienne pendant les deux derniers siècles
Anecdotes secrètes du XVIIIe siècle.


  Rose Renaud, épouse d'Avrigny

Mademoiselle Renaud cadette ?

    Elle se prénommait semble-t-il Rose. Je ne n'en suis pas certain, car il se peut qu'il y ait confusion avec sa sœur ainée. Cette soprano débuta sa carrière à l'âge de 13 ans, le 22 octobre 1785, dans le rôle de Babet dans "Les Trois Fermiers" (paroles de Montvel). Elle avait une sœur ainée déjà chanteuse au théâtre italien, connue sous le nom de "Renaud l'ainée", qui eut la délicatesse de l'accompagner sur scène lors de sa première apparition publique, ainsi qu'une sœur cadette, Sophie, qui   commença sa carrière le 21 avril 1788. 

Sources :
Les comédiens du roi de la troupe italienne pendant les deux derniers siècles, de Emile Campardon
Page Wikipédia anglaise de Rose Renaud


Narbonne ?

    Il s'agit fort probablement de Pierre-Marie Narbonne, qui figure dans l'ouvrage d'Emile Campardon "Les comédiens du roi de la troupe italienne pendant les deux derniers siècles".

Voici le début de l'article le concernant :


    Chose curieuse concernant Narbonne, s'il s'agit bien de lui, Campardon nous dit qu'il prit sa retraite en 1787. Faisait-il un extra en jouant ce soir-là ?


Philippe ?

    Il s'agit fort probablement de Philippe Cauvy, qui lui aussi figure dans l'ouvrage d'Emile Campardon "Les comédiens du roi de la troupe italienne pendant les deux derniers siècles".

Voici également le début de l'article le concernant :

Georges Touchard dans ses souvenirs émet ces deux avis brefs les concernant :

  • Philippe, excellent acteur et mauvais chanteur,
  • Narbonne, très bon chanteur et acteur médiocre,


Chenard !

    Nous terminons par Simon Chenard, car il faut bien terminer cet article avec une belle image de la Révolution !.

    Notre ami journaliste n'en dit que du bien :"Chenard, homme d'un grand talent sous les deux rapports, réunit tous les suffrages dans le rôle de geôlier, qui par la suite, devint type pour toutes les troupes d'opéra-comique."

Campardon ne lui consacre qu'une note en bas de page, la voici :

Source : Page 135


    Mais Chenard a laissé une plus belle trace dans l'histoire de la Révolution que ses deux compères Philippe et Narbonne. Apprenez que c'est lui qui est représenté en sans-culotte tenant drapeau et pipe au bec, dans le célèbre tableau de Louis Léopold Boilly, dit La Bassée, peint en 1792 !





Conclusion

    J'espère que ce long article vous aura intéressé. Vous aurez pu constater que sous l'ancien régime, tout dépendait du Roi et de ses proches, et que le théâtre était très contrôlé.
    N’oublions pas que c’est la Révolution, qui par la loi du 13 Janvier 1791 sur la Liberté des Théâtres, autorisera tout citoyen à « pouvoir élever un théâtre public et y faire représenter des pièces de tous les genres, en faisant, préalablement à l’établissement de son théâtre, sa déclaration à la municipalité des lieux ». Ce sera ainsi la fin du privilège théâtral de l’ancien régime, détenu par la Comédie-Française.


Merci pour votre lecture,

Bertrand Tièche, alias le Citoyen Basset ! 😉


Post Scriptum :
J'espère que vous me pardonnerez le titre accrocheur de cet article. J'aimerais tant qu'il soit lu par plus de 3 ou 4 personnes.