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jeudi 15 février 2024

Hommage au visionnaire Marquis d'Argenson

 


Pourquoi un article sur le Marquis d’Argenson ?

    René Louis de Voyer de Paulmy d'Argenson, né à Paris le  et mort à Paris le , fut un ministre de Louis XV. Le roi l’avait nommé secrétaire d’état aux affaires étrangères en novembre 1774, plusieurs mois après que la France fut officiellement entrée dans la guerre de Succession d'Autriche (1740-1748), aux côtés de la Prusse. Eh oui, à cette époque la Prusse était l’alliée de la France contre l’Autriche ! C’est même la raison pour laquelle le mariage de Louis XVI avec l’Autrichienne Marie Antoinette fut très mal vu par une grande partie de la Cour et que celle-ci fut à l’origine de toutes les rumeurs salissant la reine, rumeurs reprises plus tard par le peuple sous la Révolution. Mais ce n'est pas là le sujet de cet article...

Marie Antoinette, luxueusement parée,
lors des Etats Généraux de 1789.
(Grosse erreur de com. vu que ceux-ci avaient été
 convoqués pour traiter du déficit des compte du royaume.)

    C’est au travers de quelques témoignages évoquant ses écrits que j’ai découvert ce grand homme. Et quels écrits ! On y retrouve bien sûr le grand style du 18ème siècle, avec son esprit et sa vivacité. Mais le plaisir ne s’arrête pas là. Comment ne pas être sensible à l’intelligence et à l’humanité de cet homme ? Ses descriptions de l’effroyable misère du peuple français dans les années 1739 et 1740 sont saisissantes. J’ai rapporté plusieurs extraits de ses mémoires dans mon article sur la misère avant la Révolution

La famille pauvre, de JB Greuze.

    Dans l’introduction du tome 1 des Révolutions de Paris, journal né durant l'été 1789 (Introduction écrite le 30 janvier 1790 pour les numéros reliés du tome 1), le rédacteur (probablement Elysée Loustallot) rendit hommage au Marquis d’Argenson qui « avait eu le courage de dire la vérité dans ses Considérations sur les gouvernements. » (p.35).

Un visionnaire prédisant la Révolution à venir.

    Ce ministre exceptionnel, au contraire de la plupart de ses pairs, connaissait particulièrement bien l'état de la France, et il s’en alarmait. Ce que l’on peut lire dans le chapitre « Misère des provinces (Février 1739 – fin 1740) » (Accessible en bas de page) ressemble à une prédiction de la Révolution qui bouleversera la France 50 ans plus tard ! (page 23 du tome 2) :

« Le mal véritable, celui qui mine ce royaume et ne peut manquer d’entrainer sa ruine, c’est que l’on s’aveugle trop à Paris sur le dépérissement de nos provinces. »

    S’en suit une effrayante description de la misère qui frappe de nombreuses provinces du royaume. Voici quelques extraits :

« Les hommes meurent autour de nous, dru comme des mouches, de pauvreté, et broutant l’herbe. » (p.24)

« Il est positif qu’il est mort plus de Français de misère depuis deux ans que n’en ont tué toutes les guerres de Louis XIV » (p.34)

19 mai 1739 :

« Le Duc d’Orléans porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère. À l’ouverture de la séance, il le posa sur la table du roi, disant : Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent. » (p.27)

D’Argenson est lucide sur l’aveuglement et la cruauté des puissants.

« On répond à tous ces récits que la saison est belle, que la récolte promet beaucoup. Mais je demande ce que la récolte donnera aux pauvres. Les blés sont-ils à eux ? La récolte appartient aux riches fermiers, qui eux-mêmes, dès qu’ils la recueillent, sont accablés de demandes de leurs maîtres, de leurs créanciers, des receveurs des deniers royaux, qui n’ont suspendu leurs poursuites que pour les reprendre avec plus de dureté. » (p.28)

L’éternelle rengaine des riches sur la fainéantise des pauvres...

Août 1739 :

« Il (Le conseiller d’État Fagon) a persuadé tout de bon au ministère que c’est une habitude de paresse qui corrompt les meurs des provinces. C’est ainsi que j’ai entendu accuser de pauvres enfants sur lesquels opérait un chirurgien d’avoir la mauvaise habitude d’être criards. » (p.29)

« Tels sont ceux qui ont part à la direction des affaires : durs, tyranniques, heureux de leur sort, jugeant celui des autres par le leur propre ; juges de Tournelle, habitués à voir de sang-froid disloquer les membres des suppliciés.

Toute misère provient de la fainéantise, et les impôts tels qu’ils sont ne sont pas suffisants. Ces bourreaux de ministres pensent aiguillonner l’industrie et corriger les mœurs par la nécessité de payer de gros subsides. » (p.30)

    D’Argenson a raison, on voit le monde à l’image de ce que l’on est. Un voleur n’y voit que des voleurs, un envieux ne reconnait autour de lui que d’autres envieux, un corrompu est persuadé que toutes et tous sont à vendre, etc.

Le triste constat

    Quand on lit ce terrible chapitre, on comprend que la Révolution était inévitable. La description qui y est faite de la France est bien loin de l’image idyllique que les nostalgiques de l’Ancien régime continuent de nous représenter inlassablement.

    Hélas, mille fois hélas ! Tout le monde est convaincu par les histrions qui font de l’histoire de contes de fées : L’Ancien régime était idyllique et la Révolution qui y mis fin fut une horreur  absolue ! 

    Quand donc une série télé nous montera-t-elle l’odieuse misère de cette époque plutôt que les simagrées de marquises et marquis d’opérettes ?


Digression...

    Je ne suis pas un grand cinéphile, mais je n'ai pas vu la misère et la colère du peuple aussi bien représentée en ce début de 18ème siècle que dans le film de Bertrand Tavernier sorti en 1975 : "Que la fête commence". L'histoire se situe sous la régence de Philippe d'Orléans, tuteur de l'enfant qui deviendra Louis XV. À la fin du film le carrosse du Régent lancé à toute allure sur la route de Versailles, renverse un enfant. Philippe d’Orléans propose de dédommager la mère par une somme d’argent. Des paysans accourent et incendient le carrosse. La mère dit alors à son enfant mutilé : « Regarde comme ça brûle bien » dit la mère a son enfant. On va en brûler d’autres… beaucoup d’autres. » 

 

Source :

    Le chapitre sur la misère des provinces est accessible sur la site de la BNF via la fenêtre ci-dessous :

dimanche 16 juillet 2023

Découvrez la caricaturiste anglaise Mary Darly

 

Boutique des Darly au 39 The Strand à Londres

Une belle découverte !

    Mes articles sont toujours trop longs et m'emmènent trop loin ! Lorsque j'effectuais des recherches pour mon article sur Marie-Antoinette reine de la mode, j'avais découvert au British Muséum des estampes humoristiques de l'anglaise Mary Darly. Je pense que cette étonnante londonienne mérite un article à elle seule. L'histoire est si ingrate envers les femmes que lorsque l'on peut mettre en lumière une femme hors du commun, il ne faut pas hésiter. Je vais m'efforcer d'appliquer cette règle aussi souvent que possible.

L'esprit du temps

    Les idées et les modes circulaient dans les deux sens entre la France et l'Angleterre. Les Anglais étaient même en avance sur nous en affaire de révolution puisqu'ils en avaient déjà fait deux (1642-1651 puis 1688-1689) et même coupé la tête à leur roi Charles 1er lors de la première ! Les députés de l'Assemblée nationale constituante avaient pour principales références les lois anglaises. J'ai montré également dans un article que les révolutionnaires du club des Cordeliers avait été inspirés par les idées anglaises pour penser la République (Lisez l'Affaire Rutledge).

    Que l'on ne s'y trompe pas, les caricatures de Mary Darly constituent bien la critique d'une classe sociale de privilégiés, tout comme celles que l'on verra dans la boutique de Paul André Basset dix ans plus tard à Paris...

Humour anglais

    Mary Darly était marchande d'estampes et caricaturiste. Elle était l'épouse de Matthew Darly créateur de meubles et graveur. En 1756, le couple avait des imprimeries à Fleet Street et au Strand. Mary était l'unique directrice de la succursale de "The Acorn, Ryders Court (Cranbourne Alley)Leicester Fields". Elle faisait de la publicité dans les quotidiens sous son propre nom, en tant que "graveur et éditeur". 

    Mary Darly fut l'une des premières caricaturistes professionnelles en Angleterre. Les boutiques Darly, parmi les premières à se spécialiser dans la caricature, se spécialisèrent sur des thèmes politiques dans les années 1750, une époque de crises politiques, mais elles se concentrèrent par la suite sur le monde de la mode.

Macaronis ?

    Dans leur boutique du West End, ils publièrent entre 1771 et 1773 six séries d'estampes satiriques intitulées « macaronis », chaque série contenant 24 portraits. Un macaroni (ou anciennement maccaroni) au milieu du XVIIIe siècle en l'Angleterre, était un homme à la mode qui s'habillait comme sur le continent et qui parlait de manière efféminée. La nouvelle boutique des Darly fut connue sous le nom de "The Macaroni Print-Shop". Matthew et Mary Darly produisirent nombre de caricatures de la vie sociale londonienne par le biais de leurs « macaronis ».


Grosse production

    En dix années d’activité, le couple Darly produisit plus de 500 images d'une qualité exceptionnelle. Au plus fort de leur renommée, les calèches faisaient la queue dans la rue pour que leurs occupants puissent pouffer de rire devant les images exposées. Dans chaque ville et village de Grande-Bretagne et d'Irlande, les libraires vendaient leurs publications. Ils cessèrent brusquement d’imprimer en 1779, probablement en raison d’une soudaine maladie de Matthew qui décéda en janvier 1780. Mary continua à produire seule jusqu'en mars 1781 au moins, date à laquelle sa dernière impression connue a été publiée. On ne sait pas ce qu’elle devint ensuite. Son sort n'est pas connu.

Quelques caricatures de Mary Darly !

1771









Articles intéressants :

mardi 6 juin 2023

La Révolution a échoué, Kant explique pourquoi, Condorcet réconforte, Marc-Aurèle relativise et Tolstoï...

Avertissement : 😒

    L'historien Jean-Clément Martin, grand spécialiste de la Révolution française, a publié l'an dernier un ouvrage intitulé : "Penser les échecs de la Révolution française". Je trouve le titre optimiste car il sous-entend qu'il y a eu des succès. Je vous en recommande donc la lecture.

    Je vais bien sûr aborder le thème de l'échec un peu différemment, puisque je trouve absolument normal que la Révolution ait échoué. Ah bon ? Vous ne saviez pas qu'elle avait échoué ? Je spoile ou je "divulgâche" ? (Comme on dit sur Radio France). Que cela ne vous empêche pas de lire tous les autres articles de mon site, ni celui-ci d'ailleurs ! Je suis sûr que vous y apprendrez deux ou trois trucs. 😊

Hélas oui, nous devons le reconnaitre, la Révolution française a échoué...

    Soyons réalistes, l'aristocratie de l'ancien régime a été remplacée par une nouvelle, qui est encore plus riche et plus puissante que ne l'avait jamais été l'ancienne. La Loi n'est plus la même pour tous et les impôts non-plus. On rétablit les péages ou les octrois sur les routes et bientôt à l'entrée des villes. Afin de mieux diviser pour régnier, on valorise les moindres différences et l'on fait fi des points communs qui cimentaient le contrat social. Toutes les minorités les plus diverses et variées se méprisent les unes les autres avec fierté. Le peuple abêti par une école qui ne remplit plus sa mission républicaine est muselé grâce à l'ingénierie sociale et tremble en attendant l'apocalypse climatique qu'on lui promet à chaque journal d'informations. Les services publics sont sabordés avant d'être bradés à de nouveaux fermiers généraux. Quant aux droits sociaux durement acquis par plusieurs révolutions, ils disparaissent peu à peu sous prétexte d'une dette impossible à rembourser, compte tenu du fait que, faute de ressources illimitées dans un monde limité, la croissance ne reviendra plus.

Le peuple écrasé par une dette impossible à rembourser.
Ça vous dit quelque chose ?
On en était là en 1789, jusqu'à ce que l'on
 se rende compte, quelques mois plus tard
 que l'argent était bien là...

    Il n'y a pas d'alternative, comme le clamait Margaret Thatcher ! Quand bien-même un président voudrait-il rétablir la justice sociale en France, que les agences de cotations réduiraient la note de la France, ce qui augmenterait les taux d'emprunts sur les marchés financiers et ne ferait qu'aggraver la dette nationale. Quel pouvoir avons-nous ?

    Nous pouvons bien disserter, gloser, sur la chose publique, rien ne changera. C’est ce qu’affirmait cyniquement Karl Rove, le sinistre conseiller de Bush, au journaliste américain Ron Suskind durant l’été 2002, lorsqu’il lui disait ceci :

"Nous sommes désormais un empire, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudierez cette réalité – de manière judicieuse, sans aucun doute – nous agirons à nouveau, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pouvez étudier également, et c’est comme ça que les choses se régleront. Nous sommes les acteurs de l’Histoire… et vous, vous tous, il ne vous restera qu’à tout simplement étudier ce que nous faisons."

Mais pourquoi la Révolution française a-t-elle bien sûr échoué ?

    Oui, il faut bien l'avouer, la Révolution française a échoué, et ce, tout simplement parce qu’il ne pouvait pas en être autrement. Aucun changement de société d’une telle ampleur ne peut se réaliser en si peu d’années, pas même en une génération. 

Marianne en pleurs
Dessin de Benjamin Régnier réalisé après les attentats de 2015

Le temps de la transition.

    Nous le voyons bien actuellement avec la transition énergétique et la lutte contre le CO2. (Visitez mon site Transitio qui traite depuis plus de 20 ans ces sujets). Cela fait déjà plusieurs années que les scientifiques tirent la sonnette d'alarme à propos du réchauffement de l'atmosphère et l'épuisement des matières premières, et les politiques n'ont pour seul souci que de préserver les intérêts des compagnies énergétiques au nom de la sacrosainte croissance et de faire croire aux gens que rien ne va changer vraiment. Il faudra que nous soyons le dos au mur et que notre société soit au bord de l'effondrement pour qu'enfin les choses changent...

Le temps des changements civilisationnels n'est pas celui des vies humaines. Il faut du temps au temps.

Trop grand, trop beau...

    Les hommes et les femmes de 1789 voyaient trop grand, trop beau. Ils avaient trop de projets, trop d’idées ; Bien plus que n’en pouvaient accepter les enfants malades de l’Ancien régime qu’ils étaient. Car n’oublions pas que tous, ils étaient les enfants de l’ancien régime. Ils en portaient donc tous les défauts et les tares, l’avidité chez les uns, l’ignorance chez les autres et la violence en commun.

    Les révolutionnaires de 1789 ne pouvaient qu’ouvrir avec colère ou espoir, et ce au péril de leurs vies, la lourde porte d’airain de la nouvelle ère qui s’annonçait ; Rien de plus, sinon darder çà et là quelques phares dans la nuit de l’avenir pour entrevoir quelques pistes et lancer quelques graines qui peut-être germeraient à l'aube d'un jour éloigné.

Allégorie révolutionnaire :
La Liberté, l'Egalité et la Civilisation repoussant le despotisme.

La lucidité de Kant

Emmanuel Kant
Gravure de J.Chapman

    Emmanuel Kant, le philosophe des Lumières, celui de la raison, de l'universel et de la liberté, avait compris totalement l’événement, aussi bien l’importance civilisationnelle de la Révolution française que sa fragilité, lorsqu’il écrivit ceci : 

"Même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un certain laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie philosophique n’en perd pourtant rien de sa force. Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples à l’occasion de certaines circonstances favorables et rappelé lors de la reprise de nouvelles tentatives de ce genre. " (…) "Dès le début, la Révolution française ne fut pas l’affaire des seuls Français."

(Emmanuel Kant - Le Conflit des Facultés et autres textes sur la révolution)

    Kant, le solitaire de Königsberg, (petite enclave prussienne rebaptisé Kaliningrad par les Russes en 1946), avait hélas vu juste. Oui, la Révolution allait échouer. Oui, tout allait retomber dans l’ornière précédente. Et oui, la Révolution française reviendrait plusieurs fois en mémoire, « à l’occasion de certaines circonstances favorables », çà et là dans le futur, aussi bien en France que dans le monde.

Comment bâtir l’avenir lorsque l’on est fait du passé ?

    Les révolutionnaires ont lancé quelques graines vers l’avenir, quelques idées : l’école gratuite pour tous, l’assistance aux démunis (au lieu de la charité ou de l'emprisonnement), la liberté de la presse comme celle des théâtres, l’abolition de l’esclavage, l’abolition de la torture, la même justice pour tous, le même système d’impôts partout, et les mêmes unités de poids et mesures partout, jusqu’à Robespierre qui voulut abroger la peine de mort ! (Discours de Robespierre du 30 mai 1791). Autant d’idées qui, si elles finissaient par être appliquées, changeraient incroyablement la société. 

Abolition de l'esclavage par la Convention, le 4 février 1794 (16 pluviôse an II)
Rétablissement en 1801, après la Révolution, par Bonaparte.

    Les partisans du suffrage universel, par exemple, n’étaient pas tous naïfs. Ces démocrates savaient bien que la plupart des citoyens voteraient encore longtemps comme le leur ordonneraient, leurs curés, leurs seigneurs ou leurs patrons. Il faut du temps pour devenir un vrai citoyen, du temps et surtout de l’instruction. Ce fut même l’une des raisons pour lesquelles le droit de vote fut longtemps refusées aux femmes, suspectées d'être trop sous l’influence de l’Église, une institution en lutte perpétuelle contre la République. Robespierre pensait que d’années en années, tout de même, il finirait par y avoir de moins en moins d'analphabètes, et qu’avec le suffrage universel, les gens ouvriraient leurs yeux sur leur condition, puis comprenant les causes de leur misère, arriveraient peut‐être à faire une république d'équité (Lire son discours de Robespierre du 11 août 1791).

    La lutte était donc perdue d’avance. Les révolutionnaires combattaient ce qu’ils étaient eux-mêmes en grande partie, et la plupart se comportaient comme ceux qu’ils combattaient ! Il allait falloir encore beaucoup de révolutions, de républiques, d’écoles et de pain pour que les hommes et les femmes commencent à changer et qu’ils se contentent de brûler des pneus sur des ronds-points plutôt que de pendre des banquiers aux réverbères. Et il faudra encore beaucoup plus de temps pour qu’ils cessent d’élire des banquiers…

Ces enfants, malades de l'Ancien régime...

    Je dois vous avouer que ma sympathie envers certains grands noms de la Révolution a commencé de faiblir lorsque j’ai commencé à les étudier de plus près. Mais n'est-ce pas là le lot de beaucoup de grands hommes lorsque l'on s'intéresse de plus près à leurs vies ? De grand, il n'y a souvent chez eux que leurs actes ou leurs idées. Mais il n'y a rien à redire à cela, c'est humain.

    Je ne vais d'ailleurs pas les passer tous en revue ici car j'ai déjà parlé de certains dans quelques articles. Je vais juste évoquer ici quelques cas que je trouve "révélateurs".

Illustration de la fable de Jean de la Fontaine :
"Les animaux malades de la peste"
Celle-ci se termine par les vers suivants :
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau, le lion !

    Celui qui comprenait tout et plus vite que les autres à l’Assemblée nationale ! Comment ne pas s’attrister de voir un homme aussi brillant, essayer sans cesse de se vendre au plus offrant pour payer les dettes de sa vie de débauché ? Je vous ai déjà parler de lui au sujet de son plan secret qu’il avait voulu exposer au roi le 15 octobre 1789.
    Premier des grands hommes accueillis sous les voutes du Panthéon le 5 avril 1791, il sera le premier à en sortir le 21 septembre 1794, après que l'on eut découvert l'étendue de sa corruption dans les carnets secrets de l’armoire de fer que Louis XVI avait laissée derrière lui lors de sa fuite le 20 juin 1791. (L’existence de cette armoire sera dénoncée par le serrurier François Gamain qui l’avait réalisée pour Louis XVI, et révélée publiquement le 20 novembre 1792).

    La mort de Mirabeau le 2 avril 1791 fut d’ailleurs l’un des deux facteurs déclencheurs de la fuite du roi. Le second événement ayant été l’émeute du 18 avril 1791, qui avait empêché le roi de célébrer Pâques à Saint-Cloud. (La Fayette nous dira, dans ses mémoires, que l'émeute fut fomentée par Danton qui fut payé par le roi pour fournir à Louis XVI cette preuve manifeste qu'il n'était plus libre de ses mouvements, mais retenu prisonnier dans son palais.)

Emeute du 18 avril 1791

    Mirabeau avait, depuis son installation définitive à Paris, instauré des relations secrètes avec la Cour. À la suite de la mort de Mirabeau, le Baron Axel de Fersen « grand "ami" de la Reine » écrira : « C'est une grande perte car il travaillait pour eux [la famille royale] et commençait à leur être utile, et leur aurait été d'un secours pour l'exécution de leur projet. » (ledit projet étant la fuite).

    Mirabeau fut d'ailleurs probablement empoisonné par les aristocrates qu’il avait aidés. Il tomba mystérieusement malade le 1er avril, s'alita, fit son testament et mourut le lendemain.  Agonisant, il organisa une rencontre « fortuite » entre Lafayette et Danton. Il tenta en vain de les allier, pour sauver la monarchie. Mais Lafayette traita Danton de corrompu et Danton traita Lafayette de militariste...

    Mirabeau apparait dans nombre de mes articles de l’année 1789 et c’est normal car il fut omniprésent. J’en parle également dans le long article que je consacre à Danton : "Danton, ou l'étrange réhabilitation".

Antoine Barnave, le tigre des propriétaires !


    J’aime bien évoquer Barnave, ce brillant avocat de la Province du Dauphiné, parce qu’il a parfaitement résumé la raison de la Révolution dans une phrase de son livre écrit en prison en 1793 « De la Révolution et de la Constitution », qui paraîtra en 1843 sous le titre Introduction à la Révolution française ; la voici :« Une nouvelle répartition des richesses, impose une nouvelle répartition des pouvoirs ». 
    Une nouvelle classe sociale, riche, travailleuse et instruite, prenait le pouvoir à une classe sociale obsolète et décadente, la noblesse. 
    La Révolution ne fut ne fut donc que cela. Du moins celle que j’appelle la Révolution en dentelles. (L’autre Révolution, celle des miséreux et des affamés, n'a guère de place dans les livres d’histoire et curieusement tous ses défenseurs sont copieusement diffamés.)

    Barnave fut un des révolutionnaires parmi les plus enthousiastes dès les débuts de la Révolution. C'est lui qui lança à l'Assemblée, pour excuser les meurtres de Foulon et de Bertier, cette apostrophe fameuse : « Messieurs, on veut vous attendrir en faveur du sang versé hier à Paris. Ce sang était-il donc si pur, qu'on n'osât le répandre ? », phrase qui passa à la postérité, et à laquelle quelqu'un, dans l'assemblée, répliqua : « Oh ! le tigre ! », surnom féroce qui resta au fougueux Barnave, qui se fit pourtant chaton plus tard devant les beaux yeux de Marie-Antoinette.

    Barnave symbolisait à lui seul cette haute bourgeoisie qui venait de s’emparer enfin du pouvoir. Mais la liberté pour laquelle ces gens prétendaient se battre, c’était avant tout la liberté de commercer (comme la prétendue liberté de la jeune Amérique). Raison pour laquelle Barnave fut un partisan du suffrage censitaire, c’est-à-dire le vote réservé aux riches, et qu’il fut un ardent défenseur du droit sacré de propriété. Il s’opposa donc avec virulence à ce que l’on donne la citoyenneté aux gens de couleurs des colonies.

    Une grande question se posait en effet : « Fallait-il fixer une limite à la propriété ? ». Le 24 avril 1793, Robespierre (encore lui) avait présenté un projet de déclaration des droits subordonnant la propriété à l'utilité sociale. Robespierre pensait que « de même que la limite de la liberté, c’est la liberté d’autrui, la limite de la propriété, c’est la vie ou la dignité d’autrui ». Raison pour laquelle Robespierre se moqua de la prétendue déclaration des droits de l’homme de 1789 qui faisait abstraction des gens de couleurs réduits en esclavage.

    Mais pour ces gens-là, représentés plus tard en grande partie par les Girondins, la propriété était sacrée. Le Girondin Maximin Isnard déclarera même le 25 mai 1793 à la tribune : « Si la population de Paris se mêle du moindre attentat à l'égard de la propriété, Paris sera détruit par les forces provinciales. » Les Girondins souhaitaient d’ailleurs que la devise de la France soit : « Liberté, égalité, propriété »

    Vous aurez donc compris que le peuple n’était pas vraiment le souci de Barnave, De qui l’était-il d’ailleurs vraiment parmi tous ces révolutionnaires en dentelles ? Barnave lui aussi aimait l’argent ! Apprenez qu’il perdit en une seule journée 30 000 Livres à une table de jeu ! (Une livre équivalant à 24 sols, soit une journée de travail d’un artisan (bien payé)). 

    Concernant la vision du peuple de cette haute bourgeoisie, je dois reconnaitre que celle-ci sut reconnaitre en lui autre chose qu'un instrument facile à manipuler pour prendre le pouvoir. (Relisez mes articles des 11, 12,13 et 14 juillet 1789)

    En effet, jusqu'à la Révolution, la misère grandissante avait constitué un énorme problème pour le régime, famines à répétions, émeutes, brigandage, etc. Nous l'avons vu dans mon article consacré à ce sujet, les miséreux étaient pourchassés et enfermés. Mais la bourgeoisie eut l'idée géniale de considérer les pauvres comme une "ressource", tout comme le charbon où le fer, et de mettre ceux-ci au travail, grâce à la révolution industrielle qui commençait également. (il y a du cynisme bien évidemment dans ce que je viens d'écrire là)

    Mais revenons à notre "tigre" révolutionnaire. Barnave s'opposa à maintes reprises à La Fayette et à Mirabeau, surtout lorsque Mirabeau défendit les prérogatives royales. Barnave était même l’un des rares orateurs à pouvoir rivaliser avec Mirabeau.

    Toutefois, après la fuite manquée du roi et l'affaire du Champs de Mars (17 juillet 1791), il se rallia à La Fayette et aux monarchistes constitutionnels du Club des Feuillants et, se rapprochant de la cour, tenta de jouer le rôle de conseiller secret.

    Hélas pour lui, Barnave, tout comme Mirabeau, fut mis en cause par les papiers trouvés dans la fameuse armoire de fer. Le malheureux était tombé sous le charme de Marie-Antoinette, lorsqu’il avait voyagé avec la famille royale lors du retour de Varenne. Il avait eu ensuite des entrevues secrètes avec elle et lui avait adressé des lettres. Toutefois, après la fuite manquée du roi et l'affaire du Champs de Mars (17 juillet 1791), Barnave finit par se rallier à Lafayette et rejoignit alors les monarchistes constitutionnels du club des Feuillants, ce qui lui valut la haine du peuple parisien à qui le pouvoir en place s’acharnait à expliquer que le roi et la reine avait été enlevés ! (Dommage que je ne me sente plus le courage de vous raconter tout cela dans le détail sur mon modeste site).

Le livre d'Antoine Barnave est très difficile à trouver sur le WEB, mais je l'ai découvert tout de même, dans la bibliothèque numérique du Fabuleux site THE INTERNET ARCHIVE !

Le voici !

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Georges Danton, le mastodonte de la Révolution !


    Le tonitruant Danton est pour moi un vrai sujet d’étonnement. Au niveau de la corruption, jusqu’à présent je n’ai pas trouvé mieux (ou pire). Le personnage est tellement énorme par ses excès que je lui ai consacré un article spécial en m’appuyant sur deux historiens qui présentaient l’avantage d’apporter une multitude de preuves accablantes. L’article s’intitule « Danton, ou l'étrange réhabilitation ». Etrange, en effet, car le quidam est honoré de rues à son nom et même de statues à son effigie. Une légende dorée a fait de lui une sorte d’Obélix gouailleur et jouisseur, honorable défenseur de la République ; Danton à qui l’idée de République faisait horreur !

Je vous renvoie à l’article le concernant : "Georges Danton ou l'étrange réhabilitation".

 Jean-Frédéric Perrégaux, le banquier suisse...


    Pourquoi parler du banquier suisse Perrégaux ? Mais parce qu’il fait partie de ces révolutionnaires un peu « particuliers » qui reposent dans le Panthéon des grands hommes ! Perrégaux, celui-là même qui faisait distribuer des fusils aux parisiens le soir du 13 juillet 1789, mais qui s’avéra plus tard être un espion à la solde des Anglais qui, entre autres, finança ceux que l’on appelait « les enragés » en 1793, afin de créer des conditions de désordre et d'instabilité politique pour nuire au courant politique d'essence populaire, incarné par un certain Robespierre (le monstrueux Robespierre (excusez-moi, j’avais oublié de préciser)). Mirabeau a quitté le Panthéon, le banquier Perrégaux y est resté...

 Jean-Paul Marat, le colérique.


    
Marat vivait en-dessous du plafond de verre qui empêchait, et ce quelques-soient leurs talents, toute ascension sociale aux gens du peuple. Ce fut le cas également de Babeuf, qui malgré son instruction et son intelligence, sera toute sa vie condamnée à l’indigence.

    Marat vivait au milieu du peuple et il le connaissait bien. Un rapport de police lu par l’historien Henri Guillemin disait ceci : « La popularité de Marat tient à son intégrité et l’intégrité, c’est un des dieux du peuple. » Marat vivait à la frontière de sa classe sociale et de ce poste dangereux, il observait, analysait et comprenait les agissements et manœuvres diverses de la nouvelle classe dirigeante.

    Marat voyait bien que ces nouveaux riches faisaient très vite la paix avec les anciens riches et que déjà les affaires reprenaient. De véritables fortunes se sont en effet constituées pendant et grâce à la révolution. Marat dénonçait les "accapareurs", les affairistes, qui spéculaient sur le blé. Marat critiquait la politique de Necker, en mettant en évidence ses méfaits directs et indirects.

    Marat était lucide et il comprenait que la Révolution n’allait pas s’arrêter en octobre 1789, sous le simple effet de la loi martiale et des emprisonnements. Lisons-le : "La liberté a coûté aux Anglais, vingt-cinq batailles rangées, et soixante ans de malheurs ; et nous prétendons la conquérir en un jour, les bras croisés, en bavardant sur les affaires de la Ville !"

    Marat avait déjà vécu lorsque la révolution arriva. Il avait 46 ans en 1789, Antoine Barnave n'en avait que 28, Camille Desmoulins 29, Danton 30 et Robespierre 31. Marat avait eu une vie bien remplie. Il avait exercé la médecine, humaine et vétérinaire, à Newcastle de 1770 à 1773, puis à Londres dans un quartier aristocratique. De retour en France, il avait poursuivi cette vocation et il était même devenu le médecin du comte d’Artois, le propre frère du roi ! Marat, ce pourfendeur d'aristocrates, avait même prêté sa plume à ce grand prince du sang, en faisant parfois office de secrétaire ! Marat avait également été un savant qui avait effectué des recherches sur le feu, sur la lumière et même sur l’électricité qu’il avait utilisée pour soigner. Ce Marat savant avait même eu une querelle avec le physicien Charles en 1783, qui avait failli se terminer par un duel.

Oserai-je vous dire que Marat s’était même inventé des armoiries dont il timbrait ses lettres ?

Publié en 1862 dans la Revue nobiliaire, héraldique et biographique (p.84-85)

Marat avait lui aussi sa part d’ombre

    Comment ne pas être agacé en lisant ses articles dans l’ami du Peuple par son style si violent ? Marat était un exalté, souvent en colère, très violent et trop violent dans ses écrits. Robespierre lui en fera le reproche lors de sa première rencontre avec lui en janvier 1792. Il lui dira que les patriotes, même les plus ardents, pensaient qu'il avait mis lui-même un obstacle au bien que pouvaient produire les vérités utiles développées dans ses écrits, en s'obstinant à revenir sur des propositions extraordinaires et violentes (telles que celle de faire tomber cinq à six cents têtes coupables), qui révoltaient les amis de la liberté autant que les partisans de l'aristocratie". (Source : https://books.openedition.org/irhis/1283?lang=fr#tocfrom1n2 )

    Marat était accablé d’une terrible maladie qui le faisait horriblement souffrir. Peut-on attribuer ses accès de rage à sa propre souffrance ?

Robespierre…


    Que dire de Robespierre qui ne soit pas stupidement agressif, puisque son histoire a presque totalement été réécrite à charge. Il faut effectivement se donner beaucoup de peine pour étudier ce qu’il a dit et fait et commencer à y voir un peu plus clair. Quand j’ai découvert à 30 ans ses discours à la Convention, je les ai trouvés beaux comme les évangiles ! "Alors pourquoi tant de haine ?", me suis-je demandé à l'époque !

    Pourquoi mépriser un homme politique de son envergure ? Parce qu’il ne vivait que de ses appointements et qu'il se contenta de vivre dans une chambre louée par le menuisier Maurice Duplay qui l'accueillit chez lui au 366 rue Saint-Honoré (actuel 398), après la fusillade du Champs de Mars ? (Voir cet article sur la fusillade du Champs de Mars). Parce qu’il ne s'enrichit pas lors de son mandat et qu’il ne se consacra qu'à son travail, jusqu’à l’épuisement ? Malade et dépressif, il ne siégeait même plus au comité de salut publique, lorsque ses collègues multiplièrent les condamnations à mort pour lui en faire porter la responsabilité. Des rapports de police le décrivaient alors promenant son chien dénommé Brount dans la campagne environnante.

    Les bonnes âmes s'indignent en disant que le comité de salut publique auquel il participa fut un gouvernement d’exception ! Oui ! Bien sûr ! Tout autant que le fut celui de la 3ème République en 1914 ! Rappelons que lors de la séance historique du 4 août 1914 à la Chambre des députés, le Parlement français s'ajourna sine die laissant au Président du Sénat et au Président de la Chambre des députés le soin de le convoquer, le cas échéant.

    L’état d’exception de 1793, avec ses 11 armées étrangères qui envahissaient la France, valait bien celui d’août 1914 !

    Il apparait que ce qui lui valut tant de haine, ce fut principalement son souci obsessionnel du peuple que l’on peut constater dès ses premières interventions en 1789, avec son désir d’instaurer le suffrage universel, d’abroger la peine de mort, d'abolir l’esclavage, de limiter le prix du pain et tant d’autres choses en total décalage avec les motivations de nombre de révolutionnaires.

    Robespierre n’était pas un jouisseur. On ne lui connaissait pas de maitresses, pire, il respectait les femmes comme on put le constater lorsque le 3 février 1787, il soutint la candidature de Louise Félicité de Keralio à l'Académie des sciences, lettres et arts d'Arras. Il ne se saoulait pas à mort dans les jardins du Palais Royal et ne pelotait pas les fesses des femmes, ce qui ne pouvait pas le rendre aussi sympathique que Danton. Malgré tout, il avait des amis fidèles.

Robespierre, malade ?

    Des historiens ont déjà évoqué son été maladif, sa dépression, même une possible tuberculose. Mais ce n’est pas à cela que je pense. J’ai déjà évoqué mon hypothèse farfelue à propos de Robespierre dans mon article sur Danton. Peu m’importe de me ridiculiser une fois de plus en vous la soumettant de nouveau ici. Qui me lit ?

    Plus je me suis intéressé à Robespierre, plus il m’a fait penser à une sorte de Greta Thunberg. Je m’explique. Tout comme l'écologiste militante qui veut sincèrement sauver la planète et croit à tout ce qu'elle dit (ou ce qu'on lui a dit), Robespierre lui aussi croyait sincèrement tout ce qu'il disait (comme le fit remarquer Mirabeau).

    Il aimait vraiment le peuple et il voulait à tout point lui apporter le bien-être et la justice. Mais tout comme Greta qui veut sauver la planète à tout prix, il lui manquait l'empathie...

    Je ne suis pas loin de me demander si tout comme Greta, il n'était pas atteint du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme plus répandue qu'on ne le pense en politique (Thomas Jefferson, Vladimir Poutineetc). Peut-être auriez-vous préféré d'ailleurs que je le compare à Poutine ?

Le Syndrome d’Asperger est un handicap que l’on ne peut pas distinguer à l’œil nu. Sa différence se traduit par une difficulté à prévoir les attitudes et les intentions des autres. Les autistes Asperger ne perçoivent pas instinctivement le "langage invisible" (postures, silences, regards, etc.) qui fait partie des interactions sociales, ce qui provoque en eux des comportements surprenants et inattendus, qui heurtent les conventions sociales. Les autistes Asperger sont réputés directs et intègres… Vous voyez ce que je veux dire ? Un historien sérieux serait-il volontaire pour étudier cette piste ?

Laissons là l'étude des personnages. Elle n'est pas suffisante pour comprendre. La plupart ne se sont distingués que parce qu'ils ont donné un sens a posteriori au chaos, s'en croyant même les instigateurs.

    C'est en effet une lubie bien commode des historiens que de croire que quelques grands hommes font l'histoire. L'histoire est comme un fleuve puissant parcouru de courants terribles qui vont parfois en s'accélérant. Une révolution, c'est un rapide sur ce fleuve, qui arrache tout sur son passage et qui ballotte de frêles esquifs désemparés ainsi que quelques canards qui, palmant à contre-courant, s'imaginent orienter le courant.

Le moment Tolstoï !

    Léon Tolstoï explique tout cela magistralement et avec une lucidité étonnante dans ses considérations sur l'histoire que l'on peut lire dans "Guerre et Paix"

Lisez cet extrait du Tome 3 de Guerre et Paix, chapitre 2 – 1.

"Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à l’observateur un mouvement inusité de millions d’hommes. Ils quittent leurs occupations, se portent d’un côté de l’Europe à l’autre, pillent, s’entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit par s’affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène ? Quelles en sont les lois ? se demande l’esprit humain. Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions et les discours de quelques dizaines d’hommes dans un des édifices de la ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de Révolution ; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles ; ils nous parlent de l’influence de ces mêmes personnages les uns sur les autres et nous disent : « Voilà la cause du mouvement ! Voilà ses lois ! » Mais l’esprit humain refuse d’accepter cette explication et il la déclare erronée, parce qu’évidemment la cause indiquée est trop faible pour l’effet produit. C’est la somme des volontés humaines qui a amené la Révolution et Napoléon, de même que c’est encore elle qui les a supportés et qui les a renversés. « Lorsqu’il y a des conquêtes, » nous dit l’historien, « il y a des conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands hommes ! » C’est vrai, répond l’esprit humain, mais il ne m’est pas démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l’on puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l’action individuelle d’un seul homme. Chaque fois que je vois l’aiguille de ma montre indiquer le chiffre X, j’entends aussitôt le carillon de l’église voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de l’aiguille sur le cadran mette les cloches en branle."

Nota : C'est tellement important de lire Tolstoï pour comprendre sa vision géniale de l'histoire que j'ai recueilli toutes ses considérations dans un article sur mon blog-notes : "Léon  Tolstoï : Guerre et Paix (et l'histoire)".

Allégorie de la Révolution peinte en 1796 par Jacque Wilbaut

Source image : Musée Carnavalet.

Mais alors, comment ne pas céder au désespoir ?

    Comment ne pas céder au désespoir devant les errements de l’espèce humaine, avec ses échecs incessants dans sa marche vers le progrès ?

    De nos jours, on peut contempler l’héritage de 1789, comme on admire la beauté des ruines du forum de Rome. Les débris de 1789 enjolivent pauvrement le triste décor d’une république dirigée par des ploutocrates malades de l’argent. La devise républicaine inventée par Robespierre « Liberté, égalité, fraternité » n’a pas plus de sens à présent que le "SPQR" : Senatus PopulusQue Romanus", "(au nom du) sénat et du peuple romain", célèbre formule gravée sur les ruines romaines. 


    A présent, la liberté est sous contrôle. L’égalité des droits est redevenue un rêve. Quant à la fraternité…


    Les Lumières projetées par le 18ème siècle sont à présent trop éloignées pour pouvoir encore projeter une quelconque lueur sur notre époque ; Un peu comme ces étoiles que la dilatation de l’univers a trop éloigné de nous pour que nos télescopes puissent les apercevoir. Le ciel s’assombrit peu à peu, l’obscurantisme et la superstition font leur grand retour. Une population de plus en plus ignorante se détourne du progrès et de la science. Des maladies oubliées réapparaissent parce que des gens préfèrent se soigner avec des pierres magiques qu’avec des vaccins ! La nouvelle aristocratie régnante n’a plus rien à craindre du peuple. Les techniques de manipulation ont atteint des sommets de sophistication. L’ingénierie sociale sait fabriquer le consentement du troupeau sans avoir besoin comme autrefois de le malmener.

Fin de partie ou transition ?

    L’humanité a semble-t-il été victime de son succès. Notre espèce est parvenue en un siècle à peine, à saturer de sa présence son environnement, ne laissant plus de place pour les autres espèces, aussi bien animales que végétales. Nous n’avons pas fait cela par désire de nuire comme le prétendent ceux qui veulent nous manipuler en nous faisant culpabiliser. C’est plus simple et plus "naturel" que ça ! 

    Imaginez quelques couples de lapins abandonnés par une épave de navire sur une île déserte sans prédateurs. Au bout de quelques décennies, leurs descendants auront ravagé leur environnement et se seront même entredévorés vers la fin. C’est ce qui nous arrive actuellement. Entre 1900 et 2020, la population mondiale a augmenté de 370%, la consommation d’énergie a augmenté de 1160% et la production mondiale de CO2 a augmenté de 1755%. Nous avons saturé notre ile planétaire de notre présence.

    Alors la partie est-elle terminée, ou bien vivons-nous une période de prise de conscience amenant à une transition ? Sommes-nous le dos au mur, comme je l'évoquais plus haut ?

Source : Transitio

Marc-Aurèle relativise

    Dans son recueil "Pensées pour moi-même", l’empereur philosophe Marc-Aurèle a écrit cette pensée pleine de sagesse : "N’espère pas la République de Platon, mais soit content si une petite chose progresse, et réfléchis au fait que ce qui résulte de cette petite chose n’est précisément pas une petite chose ! ". Marc Aurèle, empereur du monde romain, était l’homme le plus sage, le plus instruit et le plus puissant de son époque. Malgré cela il dû se rendre à cette évidence qu’il ne pourrait jamais créer une société parfaite et que sa contribution au progrès de l’humanité se résumerait à bien peu de choses. Il dû en effet passer la plus grande partie de sa vie à défendre les frontières de son vaste empire. Je pense que ce qu’il a légué de plus beau à l’humanité, c’est précisément son recueil de pensées « pour lui-même ».

Kant revient pour expliquer une fois de plus

    "L'homme est un "animal", qui, lorsqu'il vit parmi d'autres membres de son espèce, "a besoin d'un maître". Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l'égard de ses semblables, et quoique en tant que créature raisonnable il souhaite une loi qui pose les limites de la liberté de tous, son inclination animale égoïste l'entraîne cependant à faire exception pour lui-même quand il le peut. Il lui faut donc un "maître" pour briser sa volonté particulière, et le forcer à obéir à une volonté universellement valable; par-là, chacun peut être libre. Mais où prendra-t-il ce maître ? Nulle part ailleurs que dans l'espèce humaine. Or ce sera lui aussi un animal qui et besoin d'un maître. De quelque façon qu'il s'y prenne, on ne voit pas comment, pour établir la justice publique, il pourrait se trouver un chef qui soit lui-même juste, et cela qu'il le cherche dans une personne unique ou dans un groupe composé d'un certain nombre de personnes choisies à cet effet. Car chacune d'entre elles abusera toujours de sa liberté si elle n'a personne, au-dessus d'elle, qui exerce un pouvoir d'après les lois."

"Kant, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique"

Pour télécharger le texte :
http://classiques.uqac.ca/classiques/kant_emmanuel/idee_histoire_univ/idee_histoire.html

    Merci Emmanuel pour l'explication. Tout à fait d'accord avec toi, j'ai même écrit un article qui parle de cela sur mon autre site : "En transition avec Darwin Nietzsche et Molière".

"Idée d'une histoire universelle" ? Cela me fait penser à Condorcet !

Condorcet, un message d’espoir ?


    
Jean de Salisbury
philosophe anglais du 12ème siècle, dans son ouvrage "le Metalogicon", prêtait la métaphore suivante à son maître Bernard de Chartres :

« Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. »

    Le seul moyen de ne pas désespérer de l’humanité, c’est donc de la voir de plus haut, en montant par exemple sur les épaules de géants. Raison pour laquelle je vous propose de monter sur les épaules de Marie Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, plus connu sous le nom de Condorcet

    Je ne vous ai pas parlé assez de Condorcet et je le regrette. Il me semble qu’il fut vraiment un des fils des Lumières parmi les plus illustres et surtout parmi les plus dignes d’estime.

    Lisez son dernier chef d'œuvre « Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain ». 

    Lorsqu’il écrivit de 1793 à 1794, ce petit livre magnifique d’intelligence et d'optimisme, il se savait pourtant condamné par la Révolution dont il avait été l’un des initiateurs. Vous serez éberlués par sa lucidité et par sa brillante description du long cheminement de l’humanité sur la laborieuse voie du progrès.

    Il faut se dire qu’à l’échelle de l’histoire d’une espèce, l’humanité est jeune et que nous sortons à peine des cavernes. Un jour lointain, je l’espère, nous parviendront à maturité. J’espère que nous perdrons alors cette capacité horrible de nous haïr nous-même, une tare que n’accable aucune autre espèce animale. J’espère que l’humanité parviendra, un jour lointain, à la Liberté, à l’Egalité et à la Fraternité.

Remontez-vous le moral en lisant Condorcet :

 

Conclusion

    J’arrête cet article ici avec Condorcet et son message d’espoir. Je ne pense pas poursuivre mon travail sur la Révolution française. Du moins sûrement pas au rythme que j’ai mené depuis 3 ans. Peut-être encore quelques articles de-ci de-là, ne serait-ce que pour boucler la chronologie de 1789. Mais je ne poursuivrai pas mon projet initial qui était d’aller jusqu’à 1794.

    De toute façon, si on lit la chronologie de 1789 que j’ai déjà réalisée, on comprend que tout est joué ou presque et que cela va mal finir comme je l’ai expliqué au début de cet article.

    Lisez quand même Condorcet, Kant, Marc-Aurèle et Tolstoï ! Sinon comme Papageno dans la flûte enchantée de Mozart, on peut aussi être heureux en se détournant des secrets de l'univers et en se contentant de manger et boire. C'est à vous de voir...

Post Scriptum :

    Il y a un autre point important qui constitue un frein à tout progrès social issu d'une révolution. Donnez du pain aux pauvres, instruisez-les, donnez leurs le droit de vote, mais rien n'empêchera qu'en majorité ils votent contre leurs propres intérêts, au profit de la classe sociale dirigeante. Des psychologues américains ont étudié ce curieux phénomène et ils ont publié une étude intéressante que j'évoque et partage sur cet article de mon site Transitio : "Pourquoi les pauvres votent-ils contre leurs intérêts ?".