samedi 3 octobre 2020

3 Octobre 1789 : Mais que complote donc Mirabeau au Palais Royal ?

 

Mirabeau
    Les rumeurs vont bon train dans ce Paris d’octobre 1789. On craint une nouvelle intervention des troupes rappelées par le roi à Paris, comme le régiment de Flandres qui vient de faire scandaleusement parler de lui il y a 2 jours au banquet avec les gardes du corps du roi. Il se murmure également que le roi pourrait s’enfuir, peut-être avec son frère le comte de Provence. 


Comte de la Marck

    Certains répètent à qui veut l’entendre que Mirabeau aurait dîné fin septembre chez le comte de La Marck, avec devinez qui ? Le duc d’Orléans ! Oui, le duc d’Orléans ! Louis-Philippe d’Orléans est un lointain cousin de Louis XVI. Mais son influence est grande. Il est pair de France, et chacun sait que si le roi venait à disparaitre, d’une façon ou d’une autre, la régence du royaume lui reviendrait.

   

Victor Louis
    Le duc d’Orléans règne en propriétaire sur le Palais-Royal, qu’il a fait aménager en quartier de plaisir par l’architecte Victor Louis en 1780. Les cafés, restaurants, salons de jeu et "autres divertissements" (les bordels), constituent le point de ralliement de tous les ennemis de la cour.

    Le roi se méfie avec raison de ce cousin quelque peu sournois, au contraire de la reine (bien sûr) qui a souvent entretenu des relations très cordiales avec le Duc. Nombre d’événements révolutionnaires sont partis du Palais Royal et l’on a retrouvé souvent des hommes de mains du duc d’Orléans à l’origine de certains mauvais coups.

Vue de la cour intérieure du Palais-Royal

L'intriguant Mirabeau "fils"

    Que complote donc Mirabeau avec le Duc d’Orléans, si tant est d’ailleurs qu’il complote quelque-chose ? Imagine-t-il pouvoir manipuler ce duc friand d'intrigues, mais guère de stature à les mener à termes avec succès, tant il manque d’initiative ? Pour le compte de qui Mirabeau agit-il ainsi, si ce n’est pas pour lui ? Pour les révolutionnaires de la paisible Assemblée nationale ? Pour le roi ?

    Pourquoi pas pour le roi en effet ? N’oublions pas que sa famille est depuis longtemps, très proche de celle de Louis XVI.

    J'évoquais hier l'intellectuel Sieyès, personnage omniprésent du début jusqu'à la fin de la Révolution. Mais Sieyès n'est pas un homme d'action. Mirabeau, lui, est un homme d'action, pas de coups de mains, mais d'actions plus subtiles, plus discrètes ; et c'est aussi un grand tribun. Personne ne vaut Mirabeau à la tribune de l'Assemblée nationale constituante. Mirabeau est intelligent également. Il voit tout et comprends tout. Son principal problème, selon mon humble avis, c'est sa culture d'aristocrate. Il est malheureusement corrompu par le goût du luxe et de la luxure. Cela dit sans porter de jugement de valeurs. Mirabeau aurait-il su se contenir un peu, que la Révolution aurait pris un tour différent. Mirabeau comprend tout, mais c'est hélas un homme du passé.


Mirabeau père

Mirabeau père
    Victor Riquetti de Mirabeau, le père de notre tribun révolutionnaire Honoré Gabriel Mirabeau, avait failli être choisi par le Dauphin Louis-Ferdinand (fils de Louis XV), pour l’éducation de Louis XVI et de ses frères. La raison en était que, du fait de sa qualité de physiocrate, Mirabeau père s’était rendu célèbre en publiant à partir de 1765 son ouvrage « L’ami des hommes ou traité sur la population », que l’on avait aussi appelé « le bréviaire des honnêtes gens ». 
    Sur sa terre du Bignon, près de Paris, Mirabeau père aimait à réaliser des expériences d’agronomie. Il défendait l’idée d’une monarchie dans laquelle la noblesse devait avant tout se soucier de servir l’Etat, avant de s’enrichir. Il n’avait pas été retenu pour assurer cette fonction auprès des enfants du Dauphin, mais ses idées physiocrates circulaient dans l’entourage des princes et étaient grandement appréciées.


Physiocrates ?

François Quesnay
    Un mot sur les physiocrates que nous avons déjà plusieurs fois évoqués dans de précédents articles. Il s’agissait d’un nouveau courant de pensée qui s’était développé en France dans les années 1750 et qui préconisait un gouvernement par la nature, « physis » en grec, signifiant « nature ». 
    Un des physiocrates les plus connus, François Quesnay, avait été un proche de la cour de Louis XV. C’était un médecin qui avait été anobli pour avoir guéri de la petite vérole le fils de Louis XV, le Dauphin Louis-Ferdinand, père de Louis XVI. Ceci pouvait expliquer l’intérêt marqué que le père de Louis XVI avait pour cette nouvelle doctrine, à la fois philosophique, économique et politique.

    La physiocratie, qui donna naissance plus tard au libéralisme économique, ne se résumait pas à exiger comme nous l’avons vu, la libre circulation des grains et la fixation de leur prix par le marché ; ni interdire à l’Etat de vouloir réguler l’économie. La priorité donnée à l’agriculture était vraiment au cœur de cette doctrine nouvelle. Raison pour laquelle tous les intellectuels du siècle, ou presque, se préoccupaient d’agriculture. Souvenons-nous du duc de Liancourt, ami du roi, pair de France et même président de l’Assemblée nationale, qui était aussi un agronome passionné.

Le beau-père de Louis XV, Stanislas Leszczynski, lui aussi physiocrate avait écrit :

« Tant que l’agriculture sera protégée en France, ce royaume ne peut manquer d’être florissant ; que d’autres peuples aillent ailleurs chercher l’or au Pérou ; le Français, s’il est sage, trouvera une mine plus précieuse sous le soc de sa charrue ? Toutes les nations voisines doivent devenir tributaires du peuple cultivateur du bon sol. »

 

Mais revenons à notre Mirabeau révolutionnaire !

    Quel jeu joue-t-il vraiment ? Nous avons vu qu’il occupe souvent la tribune de l’Assemblée nationale et que ses interventions forcent souvent la décision auprès de députés hésitants. Mirabeau est probablement l’un des hommes, qui en ce début de révolution, a le mieux compris ce qui se passait.

    Dans son livre « Mirabeau et la cour de Louis XVI », Saint-Marc Girardin écrit :
« Ce qui désespère Mirabeau dans cette fluctuation perpétuelle du roi, c’est qu’il connaît l’assemblée constituante et qu’il sait fort bien qu’elle n’est ni ennemie du roi ni ennemie de la monarchie. « L’assemblée, dit-il avec un sens profond, était venue pour capituler et non pour vaincre, et elle ne soupçonnait même pas sa destinée (Tome II, p 325). » Oui, 1789 venait plein de confiance en la bonté du roi et dans ses intentions justes et libérales ; il venait pour soutenir Louis XVI contre la cour et pour faire une transaction entre l’ancien et le nouveau régime. D’où vient donc que 1789 a eu la destinée qu’il ne soupçonnait pas et qu’il ne voulait pas, une destinée révolutionnaire ? Le mal est venu en grande partie de la cour, « de sa fausse conduite, de sa faiblesse lorsqu’il fallait résister, de sa résistance lorsqu’il fallait céder, de son inertie lorsqu’il fallait agir, de sa marche ou trop lente ou trop rétrograde, de ce rôle de simple spectateur qu’elle affecte de jouer, de cet ensemble enfin de circonstances qui, persuadant aux esprits faibles que la cour a des projets secrets, font multiplier aux esprits ardens les mesures outrées de résistance. » (Orthographe d'époque)

 

Les projets secrets de la cour

    Nous voici revenu au début de cet article. Les Parisiens ne redoutent rien tant que les projets secrets de la cour. Peut-être sont-ils plus réalistes que les honorables députés, qui, aveuglés qu’ils sont par leur amour du roi, croient que l’on peut le malmener comme ils l’ont fait, et s’en tirer par une cocarde et un Te deum ?

Vous l’avez compris, ça va de nouveau bouger dans quelques jours…

 

Post Scriptum :

    Nous aurons de nombreuses occasions de reparler de Mirabeau. Il essaiera de conseiller le roi, qui le paiera même pour cela, ce qui vaudra à la dépouille de Mirabeau d’être retirée du Panthéon lorsqu’on découvrira les lettres le prouvant, dans la fameuse armoire de fer de Louis XVI. Mais hélas pour lui, le roi n’écoutera jamais les conseils de Mirabeau.

    Si vous voulez en apprendre plus au sujet des rapports entre Mirabeau et la cour de Louis XVI, je vous conseille la lecture de ce livre de Saint-Marc Girardin « Mirabeau et la cour de Louis XVI ».

    On y découvre quel était en vérité le plan projeté par Mirabeau. Ce n’était ni un plan de révolution, pas même un plan de contre-révolution, mais un plan de gouvernement constitutionnel. Quant à l’homme qui devait exécuter ce plan, ce n’était autre que Mirabeau lui-même, mais un Mirabeau écouté et obéi. Il l'avait écrit à M. de Lafayette dans une de ces tentatives de rapprochement qui furent souvent faites entre M. de Lafayette et Mirabeau, et qui échouèrent toujours :

« Je devrais être votre conseil habituel, votre ami abandonné, le dictateur enfin, permettez-moi le mot, du dictateur… Oh ! Monsieur de Lafayette, Richelieu fut Richelieu contre la nation pour la cour, et, quoique Richelieu ait fait beaucoup de mal à la liberté publique, il fit une assez grande masse de bien à la monarchie. Soyez Richelieu sur la cour pour la nation, et vous referez la monarchie en agrandissant et consolidant la liberté publique. Mais Richelieu avait son capucin Joseph ; ayez donc aussi votre éminence grise, ou vous vous perdrez, en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion, mon impulsion a besoin de vos grandes qualités, et vous en croyez de petits hommes qui, pour de petites considérations, par de petites manœuvres et dans de petites vues, veulent nous rendre inutiles l’un à l’autre, et vous ne voyez pas qu’il faut que vous m’épousiez et me croyiez en raison de ce que vos stupides partisans m’ont plus décrié, m’ont plus écarté ! — Ah ! vous forfaites à votre destinée ! » (Orthographe d'époque)

De Lafayette, il faudra également que nous reparlions. Nous comprendrons alors combien la méfiance et l’hostilité de Jean-Paul Marat à son égard était justifiée.


 A suivre !


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Je vous remercie pour ce commentaire.
Bien cordialement
Bertrand