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jeudi 18 août 2022

Les 600 ans de Terreur de l'Ancien régime (Michelet)

Persécution des Protestants en 1686
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    Je me désole si souvent de n'entendre parler que de la Terreur, lorsqu'est évoquée la Révolution française, que j'ai décidé de partager avec vous ce texte de l'historien Jules Michelet qui évoque les 600 années de terreur de l'ancien régime.


    Je n'ai jamais bien compris pourquoi on comptait les morts à partir de la Révolution et jamais avant. L'historien Jules Michelet voyait juste lorsqu'il évoquait les 600 années de terreur de l'ancien régime.

    Trop de mes concitoyens pleurent sur les malheurs de Marie Antoinette, en oubliant que leurs pauvres ancêtres vivaient dans la misère et que ceux-ci criaient famine avant que la Révolution n'éclate. Quelle ingratitude !

Une histoire de France pour les petits enfants ?

    Les vrais coupables de cet absurde paradoxe sont les nostalgiques de l’ancien régime qui n’ont jamais cessé de réécrire l’histoire de la Révolution, à l’encre fétide de leur ressentiment.     Et comme si les historiens partisans, voire révisionnistes, ne suffisaient pas, de médiocres histrions occupent les médias pour faire pleurer dans les chaumières sur les têtes couronnées, avec des spectacles emplumés et de pseudos livres d'histoire ; une histoire de contes de fées pour les enfants...

    Il faut lire la terrible description que Michelet fait de la France et de son malheureux peuple à la veille de la Révolution. On rougit alors de honte en repensant aux horreurs que de véritables révisionnistes ne cessent de proférer. Lisez mon article sur la terrible misère au 18ème siècle.

    Les Français formaient un peuple paisible ne désirant que justice, et qui, malgré la faim et la misère, aima son roi aussi longtemps qu’il le put. Et cette misère, cette souffrance, cette injustice, duraient depuis des siècles et des siècles !

    Cette Révolution ne fut pas seulement l'œuvre de la bourgeoisie de l'époque, comme l'ont écrit d'autres historiens après Michelet. Celle-ci bien sûr, en fut effectivement en grande partie l'instigatrice, comme on peut le comprendre en lisant mes articles relatifs à l'année 1789. En effet, comme l'écrivit le député Barnave : "Une nouvelle répartition des richesses impliquait une nouvelle répartition des pouvoirs." Il ne s'agissait hélas que de cela pour la plupart des députés de l'Assemblée nationale constituante.

    Mais lorsque l'on s'intéresse aux événements de près, on constate qu'il y eut en fait, au moins deux révolutions en même temps, celle en dentelles au sein de l'Assemblée nationale et celle en haillons dans les rues.



    Michelet, lui, ne méprisait pas le peuple, et il faut le lire, admirant la dignité de ces pauvres gens dans les pires moments.

    Pourquoi est-il plus facile de s’apitoyer sur une bedonnante marquise croulant sous les bijoux, que sur une famille de pauvres paysans, criant famine ? De quel côté était réellement l'avidité, la vulgarité, la violence ? (Lire mon article : "A propos de la violence de la tempête révolutionnaire").
La famille pauvre, J. B. Greuze

    Comment de nos jours peut-on continuer de pleurer sur les prétendus "malheurs" des aristocrates des temps modernes, et rester le cœur sec devant les miséreux qui le soir, fouillent les poubelles pour se nourrir ?

Tous les vieux ne sont pas des "boomers"
La lutte intergénérationnelle fait oublier la lutte des classes.

    Les héritiers de la Révolution sont des enfants ingrats et les adversaires de celle-ci ont malheureusement gagné. La République est même devenue laide, à force de vouloir plaire à ses adversaires.

    Lisons ensemble ces deux extraits du premier tome de l'Histoire de la Révolution française, de Jules Michelet. Cela aide à remettre les idées en place...


Jules Michelet - Histoire de la Révolution française - Tome 1

"Les 600 ans de terreur de l'ancien régime", extrait de l'introduction.


    Que la Terreur révolutionnaire se garde bien se comparer à l'Inquisition. Qu'elle ne se vante jamais d'avoir, dans ses deux ou trois ans, rendu au vieux système, ce qu'il nous fit six cents ans !... Combien l'Inquisition aurait droit de rire !...

    Qu'est-ce que c'est les seize mille guillotinés de l'une devant ces millions d'hommes égorgés, perdus, rompus, ce pyramidal bûcher, ces masses de chairs brûlées, que l'autre a montées jusqu'au ciel ? La seule Inquisition d'une des provinces d'Espagne établit, dans un monument authentique, qu'en seize années, elle brûla vingt mille hommes... Mais pourquoi parler de l'Espagne, plutôt que des Albigeois, plutôt que des Vaudois des Alpes, plutôt que des beggards de Flandre, que des protestants de France, plutôt que de l'épouvante croisade des hussites, et de tant de peuples que le pape livrait à l'épée ?

Bûcher de juifs au Moyen-âge
Source

Dragon envoyé par Louis XIV pour convertir les Protestant par la terreur.


    L'histoire dira que, dans son moment féroce, implacable, la Révolution craignait d'aggraver la mort, qu'elle adoucit les supplices, éloigna la main de l'homme, inventa une machine pour abréger la douleur.

    Et elle dira aussi que l'Église du moyen âge s'épuisa en inventions pour augmenter la souffrance, pour la rendre poignante, pénétrante, qu'elle trouva des arts exquis de torture, des moyens pour faire que, sans mourir, on savourât longtemps la mort..., et qu'arrêtée dans cette route par l'inflexible nature qui, à tel degré de douleur, fait grâce en donnant la mort, elle pleura de ne pouvoir en faire endurer davantage.
    Je ne puis, je ne veux pas remuer d'ici cette mer de sang. Si Dieu me donne d'y toucher un jour, il reprendra, ce sang, sa vie bouillonnante, il roulera en torrents, pour noyer la fausse histoire, les flatteurs gagés du meurtre, pour emplir leur bouche menteuse...

    Je sais bien que la meilleure partie de ces grandes destructions ne peut plus être racontée. Ils ont brûlé les livres, brûlé les hommes, rebrûlé les os calcinés, jeté la cendre... Quand retrouverai-je l'histoire des Vaudois, des Albigeois, par exemple ? Le jour où j'aurai l'histoire de l'étoile que j'ai vue filer cette nuit... Un monde, un monde tout entier, a péri, sombré, corps et biens. On a retrouvé un poème, on a retrouvé des ossements au fond des cavernes, mais point de nom, point de signes... Est-ce avec ces tristes restes que je puis refaire cette histoire ?... Qu'ils triomphent, nos ennemis, de l'impuissance qu'ils ont faite, et d'avoir été si barbares qu'on ne peut avec certitude raconter leurs barbaries !... Tout au moins le désert raconte, et le désert du Languedoc, et les solitudes des Alpes, et les montagnes dépeuplées la Bohême, tant d'autres lieux, où l'homme a disparu, où la terre est devenue à jamais stérile, où la Nature, après l'homme, semble exterminée elle-même.

    Mais une chose crie plus haut que toutes les destructions (chose authentique, celle-là), c'est que le système qui tuait au nom d'un principe, au nom d'une loi, se servit indifféremment de deux principes opposés, de la tyrannie des rois, de l'aveugle anarchie des peuples. En un siècle seulement, au seizième, Rome change trois fois ; elle se jette à droite, à gauche, sans pudeur, sans ménagement. D'abord, elle se donne aux rois ; puis, elle jette au peuple ; puis encore, retourne aux rois. Trois politiques, un seul but, comment atteint ? Il n'importe. Quel but ? La mort de la pensée.
Massacre de la Saint Barthélémy, par Dubois

    Un écrivain a trouvé que le nonce du pape n'a pas su d'avance la Saint-Barthélemy * Et moi, j'ai trouvé que le pape l'avait préparée, travaillée dix ans.
(* Saint Barthélémy, plus de 3000 morts en une nuit rien qu'à Paris <=> Tribunal révolutionnaire, 2760 condamnations à mort en 17 mois à Paris pour toute la France)

 

Catherine de Médicis, dévisageant les cadavres des Protestants


    Bagatelle, dit un autre, simple affaire municipale, une vengeance de Paris.

    Malgré le dégoût profond, le mépris, le vomissement que me donnent ces théories, je les ai confrontées aux monuments de l'Histoire, aux actes irrécusables. Et j'ai retrouvé de proche en proche la trace rouge du massacre.

    J'ai vérifié que, du jour où Paris proposa (1561) la vente générale des biens du Clergé, du jour où l'Église vit le Roi incertain, et tenté de cette proie, elle se tournera vivement, violemment vers le peuple, employant tous les moyens de prédication, d'aumône, d'influence diverse, son immense clientèle, ses couvents, ses marchands, ses mendiants, à organiser le meurtre.

    Affaire populaire, dites-vous. C'est Vrai. Mais dites donc aussi par quelle ruse diabolique, quelle persévérance infernale, vous avez travaillé dix ans à pervertir le sens du peuple, à troubler, le rendre fol.

    Esprit de ruse et de meurtre, j'ai vécu trop de siècles en face de toi, pendant tout le moyen âge, pour que tu m'abuse. Après avoir nié si longtemps la Justice et la Liberté, tu pris leur nom pour cri de guerre. En leur nom, tu as exploité une riche mine de haine, l'éternelle tristesse que l'inégalité met au cœur de l'homme, l'envie du pauvre pour le riche... Tu as, sans hésitation, toi, tyran, roi, propriétaire, et le plus absorbant du monde, embrassé tout à coup et passé d'un bond, les impraticables théories des niveleurs.

    Avant la Saint-Barthélemy, le Clergé disait au peuple, pour l'animer au massacre : Les protestants sont des nobles, des gentilshommes de provinces. Cela était vrai ; le Clergé ayant déjà exterminé, comprimé le protestantisme des villes. Les châteaux, étant fermés, pouvaient être protestants. Mais lisez les premiers martyrs ; c'étaient des hommes des villes, petits marchands, ouvriers. Ces croyances qu'on désignait à la haine du peuple, comme celles de l'aristocratie étaient sorties du peuple même. Et qui ne sait que Calvin fut le fils d'un tonnelier ?

    Il me serait trop facile de montrer comment tout ceci a été embrouillé de nos jours par les écrivains valets du Clergé, puis copié légèrement. J'ai voulu seulement montrer par un exemple la féroce adresse avec laquelle le Clergé poussa le peuple, et se fit une arme mortelle de la jalousie sociale. Le détail serait curieux ; je regrette de l'ajourner. Il faudrait dire comment, pour perdre un homme, une classe d'hommes, la calomnie élaborée par une Presse spéciale, lentement manipulée aux écoles, aux séminaires, surtout aux parloirs des couvents, directement confiée (pour être répandue plus vite) aux pénitentes, aux marchands attitrés des curés et des chanoines, s'en allait grondant dans le peuple ; comment elle s'exaltait dans les mangeries, buveries, qu'on appelait confréries, à qui on livrait, en autres choses, les grands biens des hôpitaux...

    Détails bas, mesquins, misérables, mais sans lesquels on ne comprend jamais les grandes exécutions de la démagogie catholique.

    Parfois, s'il fallait perdre un homme en renom, on ajoutait à ces moyens un art supérieur. On trouvait, par argent, par crainte, quelque écrivain de talent qu'on lançait sur lui. Ainsi le confesseur du Roi, pour parvenir à brûler Vallée, fit écrire contre lui Ronsard. Ainsi, pour perdre Théophile, le confesseur poussa Balzac, qui ne pouvait pardonner Théophile d'avoir tiré l'épée pour lui, et de lui avoir sauvé des coups de bâton.

    De nos jours, j'ai pu observer dans le petit, dans le bas, dans le ruisseau de la rue, comment on travaille ecclésiastiquement la haine et l'émeute. J'ai vu dans une ville de l'Ouest un jeune professeur de philosophie qu'on voulait chasser de sa chaire, suivi, montré dans la rue par des femmes ameutées. Que savaient-elles des questions ? Rien que ce qu'on leur apprenait dans le confessionnal. Elles n'étaient pas moins furieuses, se mettaient toutes sur la porte, le montraient, criaient : Le voilà !

    Dans une grande ville de l'Est, j'ai vu un autre spectacle peut-être plus odieux. Un vieux pasteur protestant, presque aveugle, qui tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, insulté par les enfants d'une école, qui le tiraient par derrière, et voulaient le faire tomber.

    Voilà comme les choses commencent, par des agents innocents, contre lesquels vous ne pouvez vous défendre, des petits enfants, des femmes... Dans des temps plus favorables, dans des pays d'ignorance et d'exaltation facile, l'homme se met de la partie. Le maître qui tient l'Église, comme membre de confrérie, comme marchand, comme locataire, crie, gronde, cabale, ameute. Le compagnon, le valet, s'enivrent pour faire un mauvais coup ; l'apprenti les suit, les dépasse, frappe, sans savoir pourquoi ; l'enfant parfois assassine.

    Puis, arrivent les esprits faux, les théoriciens ineptes, pour baptiser pieux assassinat du nom de justice du peuple, pour canoniser le crime élaboré par les tyrans, au nom de la liberté.

    C'est ainsi qu'en un même jouer, on trouva moyen d'égorger d'un coup tout ce qui honorait la France, le premier philosophe du temps, le premier sculpteur et le premier musicien, Ramu, Jean Goujon, Goudimel. Combien plus eût-on égorgé notre grand jurisconsulte, l'ennemi de Rome et des Jésuites, le génie du Droit, Dumoulin !...

    Heureusement, il était à l'abri ; il leur avait sauvé un crime, réfugié sa noble vie en Dieu... Mais auparavant, il avait vu l'émeute organisée quatre fois par le Clergé contre lui et sa maison. Cette sainte maison d'étude, quatre fois forcée, pillée ; ses livres profanés, dispersés ; ses manuscrits irréparables, patrimoine du genre humain, traînés au ruisseau, détruits.... Ils n'ont pas détruit la Justice ; le vivant esprit enfermé dans ces livres s'émancipa par la flamme, s'épandit et remplit tout ; il pénétra l'atmosphère en sorte que, grâce aux fureurs meurtrières du fanatisme, on y put respirer d'air que celui de l'équité.



Second extrait : 
"Le pacte de la famine"
(Extrait du chapitre II "Jugements populaires")

    Personne ne croyait à la justice sinon à celle du peuple.

    Les légistes spécialement méprisaient la loi, le droit d'alors ; en contradiction avec toutes les idées du siècle. Ils connaissaient les tribunaux et savaient que la Révolution n'avait pas d'adversaires plus passionnés que le Parlement, le Châtelet, les juges en général.

    Un tel juge, c'était l'ennemi. Remettre le jugement de l'ennemi à l'ennemi, le charger de décider entre la Révolution et les contre-révolutionnaires, c'était absoudre ceux-ci, les rendre plus fiers et plus forts, les envoyer aux armées commencer la guerre civile. Le pouvaient-ils ? Oui, malgré l'élan de Paris et la prise de la Bastille. Ils avaient des troupes étrangères, ils avaient tous les officiers, ils avaient spécialement un corps formidable, qui faisait alors la gloire militaire de la France, les officiers de la marine.

    Le peuple seul, dans cette crise rapide pouvait saisir et frapper des coupables si puissants. Mais si le peuple se trompe ?... L'objection n'embarrassait pas les amis de la violence. Ils récriminaient. Combien de fois, répondaient-ils, le Parlement, le Châtelet, ne se sont-ils pas trompés ? Ils citaient les fameuses méprises des Calas et des Sirven ; ils rappelaient le terrible Mémoire de Dupaty pour trois hommes condamnés à la roue, ce Mémoire brûlé par le Parlement, qui ne pouvait y répondre.
Le Protestant Calas, disant adieu à sa famille, avant son exécution.

    Quels jugements populaires, disaient-ils encore, seront jamais plus barbares que les procédures des tribunaux réguliers comme elles sont encore en 1789 ?... Procédures secrètes, faites tout entières sur pièces que l'accusé ne voit pas ; les pièces non communiquées, les témoins non confrontés, sauf ce dernier petit moment où l'accusé, sorti à peine de la nuit, de son cachot, effaré du jour, vient sur la sellette, répond ou ne répond pas, voit ses juges pendant deux minutes pour s'entendre condamner ? 1...

1 Voir le jugement de Duval d'Espreménil, raconté par C. Desmoulins dans ses lettres.

    Barbares procédures, jugements plus barbares. On n'ose rappeler Damiens, écartelé, tenaillé, arrosé de plomb fondu... Peu avant la Révolution, on brûla un homme à Strasbourg. Le 11 août 1789, le Parlement de Paris, qui meurt lui-même, condamne encore un homme à expirer sur la roue. De tels supplices, qui pour le spectateur même étaient des supplices, troublaient les âmes à fond, les effarouchaient, les rendaient folles, brouillaient toute idée de justice, tournaient la justice à rebours, le coupable qui souffrait tant ne paraissait plus coupable ; le coupable, c'était le juge ; des montagnes de malédictions s'entassaient sur lui... La sensibilité s'exaltait jusqu'à la fureur, la pitié devenait féroce. L'histoire offre plusieurs exemples de cette sensibilité furieuse qui souvent, mettait le peuple hors de tout respect, de toute crainte, et lui faisait rouer, brûler les officiers de justice en place du criminel.

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    C'est un fait trop peu remarqué, mais qui fait comprendre bien des choses plusieurs de nos terroristes furent des hommes d'une sensibilité exaltée, maladive, qui ressentirent cruellement les maux du peuple, et dont la pitié tourna en fureur.

    Ce remarquable phénomène se présentait principalement chez les hommes nerveux, d'une imagination faible et irritable, chez les artistes en tous genres ; l'artiste est un homme-femme 2. Le peuple, dont les nerfs sont plus forts, suivit cet entraînement ; mais jamais, dans les premiers temps, il ne donnait l'impulsion. Les violences partaient du Palais-Royal, où dominaient les bourgeois, les avocats, les artistes et gens de lettres.

    La responsabilité, même entre ceux-ci, n'était entière à personne. Un Camille Desmoulins levait le lièvre, ouvrait la chasse ; un Danton la poussait à mort... en paroles, bien entendu. Mais il ne manquait pas de muets pour exécuter, d'hommes pâles et furieux pour porter la chose à la Grève, où elle était poussée par des Danton inférieurs.
    Dans la foule misérable qui environnait ceux-ci, il y avait d'étranges figures comme échappées de l'autre monde ; des hommes à face de spectres, mais exaltés par la faim, ivres de jeûne, et qui n'étaient plus des hommes... On affirmait que plusieurs, au 20 juillet, ne mangeaient pas depuis trois jours. Parfois ils se résignaient, mouraient sans faire mal à personne. Les femmes ne se résignaient pas, elles avaient des enfants. Elles erraient comme des lionnes. En toute émeute, elles étaient les plus âpres, les plus furieuses ; elles poussaient des cris frénétiques, faisaient honte aux hommes de leurs lenteurs ; les jugements sommaires de la Grève étaient toujours trop longs pour elles. Elles pendaient tout d'abord 3.
(Lire mon article sur les journées des 5 et 6 octobre 1789)

    L'Angleterre a eu en ce siècle la poésie de la faim 4. Qui donnera son histoire en France ?... Terrible histoire au dernier siècle, négligée des historiens, qui ont gardé leur pitié pour les artisans de la, famine... J'ai essayé d'y descendre, dans les cercles de cet enfer, guidé de proche en proche par de profonds cris de douleur. J'ai montré la terre de plus en plus stérile, à mesure que le fisc saisit, détruit le bétail, et que la terre, sans engrais, est condamnée à un jeûne perpétuel.

1 Passage vraiment éloquent de Dupaty, Mémoire Pour trois hommes condamnés à la roue, p.117 (1786, in-4°).
2 Je veux dire un homme complet, qui, ayant les deux sexes de l'esprit, est fécond, toutefois presque toujours avec prédominance de la sensibilité irritable et colérique.
3 Elles pendirent ainsi le 5 octobre le brave abbé Lefebvre, l'un des héros du 14 juillet. Heureusement on coupa la corde.
4 Ebenezer Elliot, Cornlaws rhymes (Manchester, 1834), etc.

    J'ai montré comment les nobles, les exempts d'impôts se multipliant, l'impôt allait pesant sur une terre toujours plus pauvre. Je n'ai pas assez, montré comment l'aliment devient, par sa rareté même, l'objet d'un trafic éminemment productif. Les profits en sont si clairs que le roi veut aussi en être. Le monde voit avec étonnement un roi qui trafique de la vie de ses sujets, un roi qui spécule sur la disette et la mort, un roi assassin du peuple. La famine n'est plus seulement le, résultat, des saisons, un phénomène naturel ; ce n'est ni la pluie ni la grêle.

    C'est un fait d'ordre civil on a faim de par le roi.

    Le roi ici, c'est le système. On eut faim sous Louis XV, on a faim sous Louis XVI.

    La famine est alors une science, un art compliqué d'administration, de commerce. Elle a son père et sa mère, le fisc, l'accaparement. Elle engendre une race à part, race bâtarde de fournisseurs, banquiers, financiers, fermiers généraux, intendants, conseillers, ministres. Un mot profond sur l'alliance des spéculateurs et des politiques sortit des entrailles du peuple : Pacte de famine.

    Foulon était spéculateur, financier ; traitant d'une part, de l'autre membre du Conseil, qui seul jugeait les traitants. Il comptait bien être ministre. Il serait mort de chagrin, si la banqueroute s'était faite par un autre que par lui. Les lauriers de l'abbé Terray ne le laissaient pas dormir. Il avait le tort de prêcher trop haut son système, sa langue travaillait contre lui et le rendait impossible. La cour goûtait fort l'idée de ne pas payer, mais elle voulait emprunter, et, pour allécher les prêteurs, il ne fallait pas appeler au ministère l'apôtre de la banqueroute.

    On lui attribuait une parole cruelle : S'ils ont faim, qu'ils broutent l'herbe... Patience ! Que je sois ministre, je leur ferai manger du foin ; mes chevaux en mangent... » On lui imputait encore ce mot terrible : Il faut faucher la France...

    Foulon avait un gendre selon son cœur, un homme capable, mais dur, de l'aveu des royalistes 1, Berthier, intendant de Paris. Il savait bien qu'il était détesté des Parisiens, et fut trop heureux de trouver l'occasion de leur faire la guerre. Avec le vieux Foulon, il était l'âme du ministère de trois jours. Le maréchal de Broglie n'en augurait rien de bon, il obéissait 2. Mais Foulon, mais Berthier, étaient très ardents. Celui-ci montra une activité diabolique à rassembler tout, armes, troupes, à fabriquer des cartouches. Si Paris ne fut point mis à feu et à sang, ce ne fut nullement sa faute.

    On s'étonne que des gens si riches, si parfaitement informés, mûrs d'ailleurs et d'expérience, se soient jetés dans ces folies. C'est que les grands spéculateurs financiers participent tous du joueur ; ils en ont les tentations. Or l'affaire la plus lucrative qu'ils pouvaient trouver jamais, c'était d'être ainsi chargés de faire la banqueroute par exécution militaire. Cela était hasardeux. Mais quelle grande affaire sans hasard ? On gagne sur la tempête, on gagne sur l'incendie ; pourquoi pas sur la guerre et la famine ? Qui ne risque rien n'a rien.

    La famine et la guerre, je veux dire Foulon et Berthier, qui croyaient tenir Paris, se trouvèrent déconcertés par la prise de la Bastille.

1 La famille a vivement réclamé. Un examen sérieux nous prouve que les écrivains royalistes (Beaulieu, etc.) sont aussi sévères pour Foulon et Berthier que les révolutionnaires. C'est ce qu'a trouvé aussi M. Louis Blanc en faisant le même examen. Si la famille a trouvé aux Archives ou ailleurs des pièces contraires à l'opinion générale des contemporains, elle devrait les publier.
2 Alex. de Lameth, Histoire de l'Assemblée constituante, I, 67.


    Le soir du 13, Berthier essaya de rassurer Louis XVI ; s'il en tirait un petit mot, il pouvait encore lancer ses Allemands sur Paris.

    Louis XVI ne dit rien, ne fit rien. Les deux hommes, dès ce moment, sentirent bien qu'ils étaient morts. Berthier s'enfuit vers le Nord, filant la nuit d'un lieu à l'autre ; il passa quatre nuits sans dormir, sans s'arrêter, et n'alla pas plus loin que Soissons. Foulon n'essaya pas de fuir ; d'abord, il fit dire partout qu'il n'avait pas voulu du ministère, puis qu'il était frappé d'une apoplexie, puis il fit le mort. Il s'enterra lui-même magnifiquement (un de ses domestiques venait fort à point de mourir). Cela fait, il alla, tout doucement chez son digne ami Sartines, l'ancien lieutenant de police.

    Il avait sujet d'avoir peur. Le mouvement était terrible. Remontons un peu plus haut.

    Dès le mois de mai, la famine avait chassé des populations entières, les poussait l'une sur l'autre. Caen et Rouen, Orléans, Lyon, Nancy, avaient eu des combats à soutenir pour les grains. Marseille avait vu à ses portes une bande de huit mille affamés qui devaient piller ou mourir ; toute la ville, malgré le gouvernement, malgré le parlement d'Aix, avait pris les armes et restait armée.

    Le mouvement se ralentit un moment en juin ; la France entière, les yeux fixés sur l'Assemblée, attendait qu'elle vainquît ; nul autre espoir de salut. Les, plus extrêmes souffrances se turent un moment ; une pensée dominait tout...

    Qui peut dire la rage, l'horreur de l'espoir trompé, à la nouvelle du renvoi de Necker ? Necker n'était pas un politique ; il était, comme on a vu, timide, vaniteux, ridicule. Mais, dans l'affaire des subsistances, il fut, on lui doit cette justice, il fut administrateur, infatigable, ingénieux, plein d'industrie et de ressources1. Il s'y montra, ce qui est bien plus, plein de cœur, bon et sensible ; personne ne voulant prêter à l'État, il emprunta en son nom, il engagea son crédit, jusqu'à deux millions, la moitié de sa fortune. Renvoyé, il ne retira pas sa garantie ; il écrivit aux prêteurs qu'il la maintenait. Pour tout dire, s'il ne sut pas gouverner, il nourrit le peuple, le nourrit de son argent.

    Le mot Necker, le mot subsistance, cela sonnait du même son à l'oreille du peuple. Renvoi de Necker, et famine, la famine sans espoir et sans remède, voilà ce que sentit la France, au moment du 12 juillet.

    Les bastilles de province, celle de Caen, celle de Bordeaux, furent forcées ou se livrèrent, pendant qu'on prenait celle de Paris. A Renne, à Saint-Malo, à Strasbourg, les troupes fraternisèrent avec le peuple. Caen, il y eut lutte entre les soldats. Quelques hommes du régiment d'Artois portaient des insignes patriotiques ; ceux du régiment de Bourbon, profitant de ce qu'ils étaient sans armes, les leur arrachèrent. On crut que le major Belzunce les avait payés pour faire cette insulte à leurs camarades. Belzunce était un joli officier et spirituel, mais impertinent, violent, hautain. Il faisait bruit de son mépris pour l'Assemblée nationale, pour le peuple, la canaille ; il se promenait dans la ville, armé jusqu'aux dents, avec un domestique d'une mine féroce 1. Ses regards étaient provocants. Le peuple perdit patience, menaça, assiégea la caserne ; un officier eut l'imprudence de tirer, et alors la foule alla chercher du canon ; Belzunce se livra ou fut livré pour être conduit en prison ; il ne put y arriver ; il fut tué à coups de fusil, son corps déchiré ; une femme mangea son cœur.

1 Voir Necker, Œuvres, VI, 298-324.

    Il y eut du sang à Rouen, à Lyon ; à Saint-Germain, un meunier fut décapité ; un boulanger accapareur faillit périr à Poissy ; il ne fut sauvé que par une députation de l'Assemblée, qui se montra admirable de courage et d'humanité, risqua sa vie, n'emmena l'homme qu'après l'avoir demandé au peuple, à genoux.

    Foulon eût peut-être passé ce moment d'orage, s'il n'eût été haï que de toute la France. Son malheur était de l'être de ceux qui le connaissaient le mieux ; de ses vassaux et serviteurs. Ils ne le perdaient pas de vue, ils n'avaient pas été dupes du prétendu enterrement. Ils suivirent, ils trouvèrent le mort, qui se promenait bien portant dans le parc de M. de Sartines : Tu voulais nous donner du foin, c'est toi qui en mangeras ! On lui met une botte de foin sur le dos, un bouquet d'orties, collier de chardons. On le mène à pied à Paris, à l'Hôtel de Ville, on demande son jugement à la, seule autorité qui restât, aux électeurs.

    Ceux-ci durent alors regretter de n'avoir pas hâté davantage la décision populaire qui allait créer un véritable pouvoir municipal, leur donner des successeurs et finir leur royauté. Royauté est le mot propre ; les Gardes françaises ne montaient la garde à Versailles, près du roi, qu'en prenant l'ordre (chose étrange) des électeurs de Paris.

    Ce pouvoir illégal, invoqué pour tout, impuissant pour tout, affaibli encore dans son association fortuite avec les anciens échevins, n'ayant pour tête que le bonhomme Bailly, le nouveau maire, n'ayant pour bras que La Fayette, commandant d'une garde nationale qui s'organisait à peine, allait se trouver en face d'une nécessité terrible.

    Ils apprirent presque à la fois qu'on avait arrêté Berthier à Compiègne et qu'on amenait Foulon. Pour le premier, ils prirent une responsabilité grave, hardie (la peur l'est parfois), celle de dire aux gens de Compiègne qu'il n'existait aucune raison de détenir M. Berthier. Ceux-ci répondirent qu'il serait alors tué sûrement à Compiègne, qu'on ne pouvait le sauver qu'en l'amenant à Paris.

    Quant à Foulon, on décida que désormais les accusés de ce genre seraient déposés à l'Abbaye, et qu'on inscrirait ces mots sur la porte : Prisonniers mis sous la main de la nation. Cette mesure générale, prise dans l'intérêt d'un homme, assurait à l'ex-conseiller d'être jugé par ses amis et collègues, les anciens magistrats, seuls juges qui fussent alors.

    Tout cela était trop clair ; mais aussi, fort surveillé par des gens bien clairvoyants, les procureurs et la basoche, par les rentiers, ennemis du ministre de la banqueroute, par beaucoup d'hommes enfui qui avaient des effets publics et que ruinait la baisse. Un procureur fit passer une note à la charge de Berthier, sur ses dépôts de fusils. La basoche soutenait qu'il avait encore un de ces dépôts chez l'abbesse de Montmartre, et força d'y envoyer. La Grève était pleine d'hommes étrangers au peuple, d'un extérieur décent ; quelques-uns fort bien, vêtus. La Bourse était à la Grève.

1 Mémoires de Dumouriez, II, 53.


..."Parfois ils se résignaient, mouraient sans faire mal à personne"...

Voilà en quoi consistent les regrets des nostalgiques de l'ancien régime !



    Si vous souhaitez vous faire une idée du niveau du révisionnisme ambiant, je vous conseille d'effectuer des recherches sur internet à propos de Messieurs Foulon et Berthier. Vous allez tomber de votre chaise ! Vous pouvez également lire mon article sur le 22 juillet 1789.
    Concernant la violence populaire qui emporta Foulon et Berthier, Babeuf qui en fut le témoin horrifié, l'expliqua comme suit, dans une lettre adressée à son épouse : « Les supplices de tout genre, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé. ».

    Je vous souhaite le bonheur de lire ce formidable ouvrage de Michelet. Le tome 1 de l'Histoire de la Révolution française est téléchargeable ici :
http://www.mediterranee-antique.info/Fichiers_PdF/MNO/Michelet/HR_T1.pdf




Violence religieuse, mais aussi politique.

    Vous l'aurez compris, Michelet était très fortement anticlerical. Cela explique pourquoi sa démonstration s'appuie sur nombre de persécutions religieuses. Ce faisant, il fait l'impasse sur des massacres de nature plus politique.
    Ne retenir de Louis XIV, que les persécutions contre les Protestants, c'est très insuffisant. Ils ne furent pas les seuls à être persécutés pour leur religion. Louis XIV persécuta également les Jansénistes ! On vous rebattra souvent les oreilles du prétendu saccage de l'abbaye de Saint-Denis par les Sans-culottes. Mais on ne vous parlera jamais de la destruction complète de l'abbaye de Port Royal après l'éviction manu militari des religieuses le 29 octobre 1709. 
Eviction des religieuses de Port-Royal des Champs

Lire également cet article : "Les graveurs français, face au Jansénisme".

    Pour apprendre tout cela, il vous faudra lire Sainte Beuve (ses ouvrages sont accessibles sur le site de la BNF) ou faire des recherches. (Cet article résume bien l'histoire de Port Royal des Champs)

Voici tout ce qui reste de la grande Abbaye de Port Royal,
et les révolutionnaires n'y sont pour rien.
Source image



    Ne parler que des persécutions religieuses de Louis XIV, c'est donc faire l'impasse sur ses autres crimes dont le plus terrible fut le terrible ravage du Palatinat qui nous fit haïr de toute l'Europe et plus particulièrement des Allemands...

Mise à sac du Palatinat par les troupes de Louis XIV

Lire cet article sur le sujet : "Le sac du Palatinat 1688-1689"



Bref, vous avez compris ! L'article (une fois de plus) devient trop long 😉


Merci pour votre lecture. 😊
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jeudi 25 mars 2021

Le "Vandalisme révolutionnaire" démoli par Eugène Despois.

Article mis à jour le 5 Avril 2022

La Liberté armée du spectre de la raison foudroie le fanatisme et l'ignorance.




"Le Vandalisme révolutionnaire"

    Voilà un titre bien provocant pour cet ouvrage publié en 1868 par Eugène Despois ! 
    Mais ne vous y trompez pas, le but de cet ouvrage d'érudit, fort bien documenté, est de montrer que ledit vandalisme, est lui aussi, une exagération inventée par les adversaires de la Révolution ! Eugène Despois dresse en effet un inventaire impressionnant de tout ce que la Convention nationale a créé, et au passage, il ne se prive pas de mentionner quelques faits de vandalismes ayant eu lieu sous l'Ancien régime, même si en historien honnête, il les relativise...

    Le sous-titre de son ouvrage est plus révélateur de son contenu :

Fondations Littéraires, Scientifiques
Et Artistiques de la Convention.

    Le but de cet article était initialement de vous présenter le livre d'Eugène Despois et de vous en donner quelques extraits à lire. Mais le sujet étant vraiment trop important, j'ai jugé nécessaire de vous donner plus d'information sur ledit vandalisme révolutionnaire, ainsi que sur les moyens mis en oeuvre par les Révolutionnaires pour lutter contre celui-ci.

Destruction des symboles de l'oppression,
illustration de la nuit du 4 août 1789

Ressentiment révolutionnaire

    Du vandalisme, il y en eut, bien sûr, tant de ressentiment s'était accumulé au fil des siècle de l'Ancien régime ! Mais comment aurait-on pu inspirer le respect des monuments, des arts et des lettres à une population qui avait été volontairement privée d'instruction ? L'Ancien régime récoltait ce qu'il avait semé, comme l'écrivait Babeuf en juillet 1789 à propos de la violence : "Les supplices de tout genre, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé."

    Dès les débuts de la Révolution, des mesures furent prises pour lutter contre les dégradations. Le décret du 23 octobre 1790 confia les monuments à la nation, celui du 3 mars 1791 « préserva de la fonte les objets d’orfèvrerie », celui du 4 septembre 1792 proposa de dresser un inventaire des richesses artistiques de la nation, celui du 24 octobre 1793 demanda de dénoncer « aux autorités constituées les provocateurs et les auteurs des dilapidations et déprédations », celui du 25 juin 1794 énonça que : « Tout citoyen pourra demander dans tous les dépôts, aux heures et jours qui seront fixés, communication des pièces qu’ils renferment ; elle leur sera donnée sans frais et sans déplacement et avec les précautions convenables de surveillance ».

    Durant l'été 1793, des Conventionnels s'alarmèrent de certains excès commis, ce qui provoqua la mise en œuvre de trois rapports de l'abbé Grégoire dont celui du celui du 4 fructidor an II (31 août 1794).

"La grande peur" en juillet 1789

Vandalisme

    C'est dans les Procès-Verbaux du Comité d’instruction publique de la Convention nationale, plus précisément dans le rapport du 21 nivôse an II (10 janvier 1794) que l'abbé Grégoire recourut à ce néologisme qui devait faire fortune : « Quant aux monuments actuels, la Convention nationale a sagement ordonné la destruction de tout ce qui portait l’empreinte du royalisme et de la féodalité... A ces mesures de sagesse, la Convention nationale doit en joindre d’autres, pour assurer la conservation des inscriptions antiques. L’on ne peut inspirer aux citoyens trop d’horreur pour ce vandalisme qui ne connaît que la destruction... »

    Le 26 mai 1794, Barère de Vieuzac exprima dans un discours l'opposition entre les nations éclairées et les Vandales : « Les révolutions des peuples barbares détruisent tous les monuments et la trace des arts semble effacée. Les révolutions des peuples éclairés les conservent, les embellissent et les regards féconds du législateur font renaître les arts qui deviennent l’ornement de l’empire dont les bonnes lois font la véritable gloire »


La réalité de la bêtise

    Dans son rapport sur la bibliographie, présenté le 22 germinal an II (11 avril 1794), l'abbé Grégoire condamna les ennemis de la culture : « On voyait des sots calomnier le génie pour se consoler d’en être dépourvu et avancer gravement sans distinction de talents utiles ou nuisibles, qu’un savant est un fléau dans un Etat ».

  Le 14 fructidor an II (31 août 1794), dans son exposé sur les destructions opérées, Grégoire attribua à Dumas, président du tribunal révolutionnaire le mot d’ordre : « Il faut guillotiner tous les hommes d’esprit » et dans son discours du 24 frimaire an II (14 décembre 1794), la réponse à Lavoisier sollicitant un sursis pour achever ses expériences : « Nous n’avons pas besoin de chimistes » ; selon d’autres récits, ce serait le juge Jean-Baptiste Coffinhal qui aurait répliqué : « La République n’a pas besoin de savants ».

    Des imbéciles comme ces odieux personnages, sont bien sûr devenus pain béni pour les détracteurs de la Révolution.


L'esprit des Lumières

Marie-Joseph de Chénier

    
Le 22 octobre 1793, le poète Marie-Joseph Chénier avait été applaudi lorsqu’il avait proclamé : « Il est impossible que les représentants du peuple ne soient pas convaincus que c’est aux livres que nous devons la Révolution Française ». Les initiateurs de la Révolution, devenus conventionnels, étaient en effet en grande majorité empreints de la philosophie des Lumières.

    La Révolution ne devait pas devenir ce contre quoi elle luttait. Elle combattait l'asservissement et l'obscurantisme. Raison pour laquelle il fallait lutter contre le vandalisme sous toutes ses formes. C'est ce qu'elle s'efforça de faire en votant des lois pour protéger monuments et bibliothèques et en créant l'instruction publique. Car un esprit éclairé par l'instruction risque moins de devenir un vandale.



Revenons à Eugène Despois...

    Eugène Despois né le 25 décembre 1818 à Paris où il est mort le 23 septembre 1876, était un grand professeur de rhétorique, un journaliste courageux, mais c’était aussi un fervent républicain. Le portrait en haut de page est celui qui figure sur sa tombe au cimetière du Montparnasse.

    "Le Vandalisme Révolutionnaire" est un livre qui m'a passionné et qui je l'avoue, m'a aussi enthousiasmé. J’ai lu sa réédition de 1885 que j’avais trouvée en 2013 dans l’une des librairies de livres anciens de la Charité sur Loire (La cité du mot).

    A l'époque, en mai 2013, (date à laquelle j'ai rédigé une première version de cet article sur l'un de mes blogs), ce livre était introuvable. Mais de nos jours, grâce à Forgotten Books, qui réimprime des livres oubliés, il est de nouveau facilement accessible. (On vit une époque formidable !)

    Il ne semble pas faire partie des livres librement téléchargeables sur Forgotten Books, mais on peut le commander. Cliquez sur l'image ci-dessous :


    Sinon, vous pouvez également télécharger et lire son édition originale de 1868, disponible sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France :

Voici le lien pour accéder au livre :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62142605.langFR

Vous pouvez également le consulter dans la fenêtre à la fin de cet article.




Rendre justice au travail de la Convention

    Despois a choisi ce titre provocateur pour montrer comment, bien au contraire, la Révolution française avait été créatrice et non pas destructrice.  Son travail d’érudit a été rendu possible parce que la Révolution tenait registre de tout, absolument tout, dans ses moindres détails ou presque, et à l’époque où Despois effectua son titanesque travail, tous ces registres, journaux, lois, jugements, plans, etc. ainsi que de nombreux témoignages, étaient encore accessibles (Beaucoup ont brûlé ensuite lors de la Commune du 1871).

    Despois détaille donc l’impressionnante tâche réalisée plus particulièrement par la Convention nationale, et ce, avec précision et toujours en donnant ses sources. Le travail réalisé durant ces quelques années fut en effet prodigieux.

Quelques exemples ? : 
  • L'enseignement primaire,
  • L'enseignement secondaire et supérieur, 
  • Les écoles centrales,
  • L'école normale,
  • L'école des langues orientales,
  • L’école polytechnique, (Fondée en 1794 par la Convention nationale sous le nom d'École centrale des travaux publics. Civile et gratuite sous la Révolution, elle devient militarisée et payante en 1804 par la volonté de Napoléon Ier.)
  • Le muséum d’histoire naturelle,
  • Le conservatoire des arts et métiers,
  • Les écoles de droit,
  • L'école de médecine,
  • L'Institutions pour les sourds-muets et les aveugles,
  • L’Institut,
  • Le musée national des beaux-arts,
  • Le musée des monuments français,
  • Les bibliothèques,
  • Les archives nationales,
  • Le conservatoire de musique,

    C’est incroyable de constater toute cette frénésie de création dans cette France qui était alors assaillie par les armées de tous les despotes d’Europe, sans parler de la terrible guerre civile vendéenne fomentée par ses pires ennemis, ceux de l’intérieur. 

    C’est dans cette même période de guerre que les départements et les communes furent créés, que la citoyenneté fut accordée aux Juifs et que la liberté fut donnée aux esclaves ! (Robespierre préférait perdre les colonies, disait-il, plutôt que de renoncer à l’idée de donner la liberté aux noirs, alors que le despotique Napoléon se chargea bien vite de rétablir l’esclavage).

    Le livre de Despois est écrit sans haine, dans le beau style du 19ème siècle, avec érudition et élégance. Mais je n’ai pu m’empêcher de songer avec amertume à toutes les ignominies que j’ai pu lire et entendre depuis des années sur la Révolution française, y compris au sein de l’école publique dont elle est la fille bien souvent ingrate. 

    Tandis que j’écrivais la première version de cet article en 2013, une énième niaiserie télévisée était diffusée sur une chaîne publique (les malheurs de la Pompadour). Les Français semblent avoir plus de tendresse pour les représentants d’une noblesse qui a maintenu durant des siècles leurs ancêtres dans la misère, l’ignorance et la servitude, qu’envers ceux qui se sont battus pour instaurer Liberté Egalité et Fraternité. 

    Peu de temps auparavant avait été rediffusé un "chef d’œuvre" de révisionnisme destiné à faire pleurer dans les chaumières sur le prétendu "génocide" vendéen ! Une plainte avait même été déposée au CSA à l’encontre de cette forgerie révisionniste, mais le CSA dans sa grande inculture avait répondu que tous les points de vue avaient le droit de s’exprimer. A quand un documentaire pour défendre avec compassion les points de vue de la milice et des collabos sous l’occupation ?

    Il ne faut donc plus s’étonner si les Français en sont venus à confondre leurs ancêtres Sans-culottes (2807 condamnations à mort durant les 17 mois de la "Terreur") avec les Khmers rouges ! (3.000.000 de morts). 

    Pourquoi ne pas comparer les 17 mois de terreur révolutionnaire, avec la terreur de l'ancien régime, qui elle dura des siècles ? 

Juste un exemple pour vous donner une idée :
    Renseignez-vous également sur la terrible répression de la révolte des Rustauds, en Alsace au 16ème siècle. L'article suivant est bien écrit et bien documenté : "La ville d'Obernais assiégées par les paysans".
    Lisez aussi cet article sur mon blog-notes sur les 600 ans de terreur de l'ancien régime, si bien évoqués par le grand Michelet : "600 ans de terreur de l'ancien régime".

    On pourrait résumer ainsi : La terreur révolutionnaire est à jamais impardonnable car elle est issue du peuple. 
La terreur monarchique est normale, parfois même auréolée de gloire, quand elle n'est pas justifiée par des motifs divins !

    Veuillez me pardonner si je m’échauffe, car ce faisant je retarde le moment ou vous lirez les deux extraits que j'ai choisis pour vous.


A propos des destructions d'églises.

    Que n'a-t-on pas dit à propos des destructions d'églises causées par les fureurs anti-chrétiennes de la Révolution ! A écouter les bonnes âmes, il n'y aurait pas une église de France qui n'ait été profanée par un sans-culotte ivre de vin et de sang !
    Mais si l'on se donne la peine de vérifier les faits, plutôt que de se cantonner aux copiés-collés d'historiens "émotifs", on découvre une autre vérité (même si je n'aime pas beaucoup ce mot en histoire).

Détour par le XVIe siècle...

    Avant de vous faire lire les explications de Despois, faisons un court détour au XVIe siècle, c'est-à-dire à l'époque des guerres de religions entre Catholiques et Protestants, qui ont ravagé la France. Car il faut bien reconnaître que faute d'avoir trucidé beaucoup de Catholiques, les Protestants ont quand même "abimé" beaucoup d'églises et de cathédrales.     Pour les Protestants, ces lieux n'étaient pas sacrés (le culte protestant pouvant se tenir n'importe où) et ils voyaient ces édifices encombrés de dorures et de portraits de saints n'ayant rien à voir avec la Bible, comme des lieux d'idolâtrie.
    Rappelons que le prêtre allemand Martin Luther, l'inventeur du Protestantisme, avait eu l'idée de réformer l'église catholique après qu'il se fut irrité de voir l'Eglise Catholique vendre des indulgences (des places pour le paradis), afin de financer la très coûteuse construction de la Basilique Saint-Pierre à Rome.
    En résumé, sachez que lorsque vous voyez une niche sans statue sur une façade d'église, ou une statue sans tête, bien souvent le forfait, quoi que l'on vous dise, remonte aux guerres de religions.
    Si vous haïssez les Protestants pour cela et que le calvaire qu'ils ont subi ensuite ne vous satisfait pas, vous prendrez plaisir à la lecture de cet "émouvant" livre du prêtre Victor Carrière (1872-1946), professeur à l'Institut catholique « Les épreuves de l'Église de France au XVIe siècle ».
    Sinon, je ne puis que vous conseiller de lire ce qu'en dit Eugène Despois, avec plus de subtilité bien sûr, à la page 194 du chapitre XII de son livre.

    Rappelons-nous tout de même que l'Eglise chrétienne est championne du monde dans la catégorie destruction d'édifices religieux (des autres religions), et ce depuis l'antiquité ! Passons...

Carte postale montrant au Tonkin
la destruction des anciennes divinités 
remplaçées par la Vierge Marie...




Voici les extraits choisis du livre de Dépois. (Qui a dit :"Enfin !")

CHAPITRE XIV (Page 216 de l’édition de 1868)


DESTRUCTIONS DIVERSES.

    Je ne prétends pas d'ailleurs qu'il n'y ait pas eu un moment où de nombreux actes de dévastation furent commis à Paris et ailleurs : ce fut lorsque le culte de la liaison fut inauguré, le 10 novembre, par la Commune, grâce aux efforts d'Hébert et de Chaumette. Mais on oublie que ce culte baroque ne dura que quelques jours ; que dès les premiers jours, quand l'évêque de Paris, Gobel, vint avec ses vicaires abjurer le catholicisme, un autre évêque, Grégoire, protesta et fut appuyé par Robespierre ; qu'à quelques jours de là, aux Jacobins, le 21 novembre, Robespierre renouvelait ses protestations contre ces farces ridicules, et déclarait que la volonté de la Convention était « de maintenir la liberté des cultes qu'elle avait proclamée, et, en même temps, de réprimer quiconque en abuserait pour troubler l'ordre public » ; et que, le 26 du même mois, des députations de communes apportant les dépouilles de leurs églises, et des ci-devant prêtres venant abjurer leur caractère ecclésiastique devant la Convention, Danton s'écria avec dégoût : « Si nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas plus honorer le prêtre de l'incrédulité ; nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y ait plus de mascarades anti-religieuses au sein de la Convention. » Et il proposait qu'on cessât de recevoir de pareilles députations. « La proposition de Danton, dit le Moniteur, est décrétée au milieu des applaudissements. » Inutile d'ajouter que les mascarades anti-religieuses cessèrent aussitôt dans Paris. Le Comité de salut public ne s'en tint pas là, et, pour prévenir le retour de tous ces scandales, qui dérangeaient d'ailleurs ses vues politiques, même à l'égard de l'étranger, Robespierre rédigea au nom de ce Comité un rapport et une « réponse au manifeste des rois coalisés contre la République ». Toutes ces dévastations étaient mises sur le compte de la contre-révolution, et attribuées, selon l'usage, « aux agents des puissances étrangères, qui détournaient notre attention des véritables dangers et des besoins pressants de la République pour la tourner tout entière vers les idées religieuses, osaient abuser du nom de la Convention pour justifier les extravagances réfléchies de l'aristocratie déguisée sous le manteau de la folie, et faisaient dénoncer la France à l'univers comme un peuple de fous et d'athées ». «Nos ennemis, ajoutait-il, se sont proposé un double but, en imprimant ce mouvement violent contre le culte catholique : le premier, de recruter la Vendée, d'aliéner les peuples de la nation française, et de se servir de la philosophie pour détruire la liberté ; le second, de troubler la tranquillité de l'intérieur, et de donner ainsi plus de force à la coalition de nos ennemis". Le lendemain, 6 décembre 1793 (16 frimaire an II), la Convention décrétait :

  • Art. 1er. Toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes sont défendues.
  • Art. 2. La surveillance des autorités constituées et l'action de la force publique se renfermeront à cet égard, chacune en ce qui les concerne, dans les mesures de police et de sûreté publique. »

    Nul doute que ce mouvement passager n'ait été à Paris, centre de l'agitation révolutionnaire, plus violent que partout ailleurs. On voit pourtant qu'il y a été combattu dès le début par des voix que le parti populaire avait l'habitude de respecter. Le même mouvement a été, dans les départements, encore moins sérieux.

    Il existe aux Archives un certain nombre de procès-verbaux des communes qui avaient institué chez elles le culte de la Raison, et qui ont soin de s'en vanter auprès du pouvoir central. Le petit nombre de ces adresses prouve que ce mouvement fut bien loin d'être général, comme on affecte de le croire, et l'on vient de voir qu'il fut aussi beaucoup plus court qu'on ne le suppose généralement.

    Quant aux édifices religieux détruits pendant la Révolution, il est aisé d'en préciser le nombre pour Paris.

    Ce travail a été fait par un écrivain très au fait de l'histoire de Paris comme de celle de la Révolution, M. Frédéric Lock, qui veut bien me le communiquer. C'est une statistique à laquelle il est malaisé de répondre.

    Après avoir rappelé que l'Assemblée constituante avait ordonné la suppression d'un certain nombre de paroisses et des monastères (non la destruction des édifices, bien entendu), il a trouvé que 130 édifices religieux ont été détruits depuis 1790 jusqu'en 1861, savoir :

  • 1 en 1791,
  • 9 en 1792,
  • 4 en 1793,
  • Aucun en 1796,
  • 3 en 1795,
  • 9 en 1796,
  • 18 en 1797,
  • 8 en 1798,
  • 5 en 1799,
  • 26 de 1800 à 1814,
  • 31 de 1814 à 1830,
  • 11 de 1830 à 1848,
  • 23 de 1848 à 1861.

(Quelques-uns ont été détruits depuis.)

    De sorte que la part de l'ère conventionnelle dans cette œuvre de destruction est justement la moins forte de toutes !

    Quand donc on a essayé d'intéresser contre la Convention le zèle de l'archéologie et le goût de l'architecture du moyen âge, on s'est totalement trompé. Tous les gouvernements, — je dis tous — depuis la Convention, sont plus criminels à cet égard, si crime il y a. Il faut en prendre son parti : les chiffres sont là.

Voilà pour les édifices religieux.


    Malheureusement les sculptures sont plus faciles à anéantir que les monuments, et le simple plaisir de briser, le besoin de détruire, a eu naturellement plus de part que le fanatisme aux dévastations de cette époque comme de toutes les autres. Mais ce qu'il importe de constater ici, c'est le soin que mit la Convention à prévenir les actes de ce genre, la sévérité qu'elle déploya contre les auteurs de ces mutilations ; on peut même trouver dure la pénalité qu'elle établissait à cet égard, par son décret du 4 juin 1793 :

« La Convention nationale, ouï le rapport de son comité d'instruction publique, décrète la peine de deux ans de fers contre quiconque dégradera les monuments des arts dépendants des propriétés nationales » (1)

(1) Le rapport est encore de Lakanal. Le mot vandalisme s'y trouve, et c'est la première fois, ce me semble, qu'il fut employé pour flétrir des excès que la Révolution a réprimés plus sévèrement qu'aucun régime.

    M. le marquis de Laborde écrit pourtant dans son ouvrage sur les Archives : « Un seul de ces Vandales, vertement fustigé sur la place de l'église qu'il avait déshonorée, aurait suffi pour arrêter cette sauvagerie. La Convention a continué à encourager la destruction, en prenant quelques mesures insignifiantes pour organiser administrativement ce saccage et en conserver les débris ».

    C'est de cette façon, je ne me lasserai pas de le répéter, que s'écrit l'histoire de la Révolution. Deux ans de fers, quel encouragement !

 

C'est de cette façon que s'est écrite, hélas, l'histoire de la Révolution...


    Le second extrait que je vous propose de lire, m'a beaucoup donné à réfléchir. Là aussi, vous allez découvrir une tout autre vision de l'époque révolutionnaire.



Le parti des indifférents...

    Cet extrait constitue le début du chapitre XXII, intitulé "Les Lettres sous la Convention". Lisez-le avec attention. Despois y évoque l’étonnante "normalité" qui pouvait régner au sein de la population, y compris durant les moments les plus "chauds" de la Révolution. Ce qui convenons-en, ne correspond guère à l'idée que nous nous faisons de cette époque. 

Ce début de chapitre aurait pu s’intituler "Le parti des indifférents". Vous allez comprendre.



CHAPITRE XXII (Page 339 de l’édition de 1868)


"LES LETTRES SOUS LA CONVENTION"


    Le 5 octobre 1789, au moment où le peuple de Paris, Maillard en tête, se ruait à Versailles, Louis XVI se livrait à son plaisir favori, la chasse. Prévenu de ce qui se passait, il revint à Versailles ; mais le soir, comme c’était un prince fort méthodique et fort rigoureux observateur des petites habitudes dont il s’était fait un devoir, il eut soin d’écrire dans son journal : Tiré à la porte de Châtillon, tué quatre-vingt-une pièces. INTERROMPU PAR LES EVENEMENTS.


    Une grande partie de la population parisienne n’en eût pu dire autant. Rien ne vint interrompre ses habitudes frivoles, et, même après le 10 août, même après le 21 janvier, jusque dans les moments les plus sombres de la terreur, les théâtres, les lieux de plaisir, toujours remplis d’une foule empressée, semblaient témoigner que rien n’était changé en France : la frivolité de l’ancien régime avait survécu à ce régime même.


    L’Almanach des Muses, l’Almanach des Grâces, paraissaient comme ci-devant, toujours bourrés de petits vers badins et pimpants. Ce dernier recueil nous donne, par exemple, la récolte des pièces galantes écloses pendant l’année 1793, et commence l’Annuaire des Grâces pour 1794 par le couplet suivant, où le contraste caractéristique du passé et du présent se marque même entre le titre de la chanson et l’indication de l’air.

A la citoyenne *** (air de la Baronne).

A la plus belle

L’amour destine ce recueil.

A ces ordres je suis fidèle,

Et je la porte avec orgueil

A la plus belle.


    De son côté, l’Almanach des Muses se croit obligé de joindre aux fadeurs obligées de ces sortes de recueils, soit la Marseillaise, soit l’Hymne à la Liberté, récité au lycée par le citoyen La Harpe.

    Mais malgré ces légers sacrifices aux graves préoccupations du moment, il n’en est pas moins vrai que le fond du recueil se compose du bagage ordinaire : madrigaux, épigramme, impromptus et autres délassements des temps les plus paisibles. Rien n’a pu effaroucher la muse légère ou la déterminer à changer de ton.

    Quant à la littérature dramatique, c’est de 1793 que date surtout le développement extraordinaire du vaudeville.

"Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie !"

    Qui donc alors s’abandonnait à cette joie égoïste et à cette indifférence, plus féroce peut-être en des temps si graves que les frénésies les plus extrêmes du fanatisme ?
    Hélas ! C’était au moins une notable partie de la population de Paris, puisque vingt théâtres ne suffisaient point à satisfaire la curiosité du public. Sans doute les pièces de circonstance abondaient alors, beaucoup moins pourtant qu’on ne semble le croire. Sur le théâtre du Vaudeville, par exemple, récemment ouvert, on ne compte pas moins de quarante pièces représentées pendant l’année 1793, et si j’en juge par les titres donnés dans l’Almanach des Spectacles pour 1794, je ne vois guère qu’une dizaine de pièces à intentions républicaines. Néanmoins, l’Almanach des Spectacles vante le caractère patriotique de ce théâtre et des pièces que l’on y joue. « C’est, ajoute-t-il, surtout depuis le Révolution que le Vaudeville a repris sa force et son véritable caractère. » Le répertoire des autres théâtres ne semble pas en général annoncer des préoccupations plus élevées.

    Ce singulier phénomène a frappé les contemporains. Saint-Just, qui a passé sa courte et sombre jeunesse à s’étonner de ne point vivre à Lacédémone, se demande la cause de cette assiduité aux théâtres les plus vulgaires, et il la trouve surtout dans les facilités accordées aux membres des sections et dans le grand nombre d’agents que le gouvernement centralisé à Paris était contraint d’y entretenir. « La Feuille villageoise et la Décade philosophique, dit M. Baron, donnent une explication en plusieurs points conforme à celle de Saint-Just. Elles y ajoutent les fortunes créées par l’agiotage sur les assignats et par les spéculations sur les biens nationaux. » Tout cela explique bien comment il se trouvait un public nombreux pouvant aller au théâtre, mais n’explique nullement ni l’intérêt léger qu’il y portait, ni le caractère frivole des pièces qu’on lui servait au milieu d’événements dont le tragique spectacle semblait de nature à absorber, non pas seulement les convictions sincères, mais la plus égoïste curiosité. Peut-être l’explication la plus simple de ce fait étrange est-elle dans l’invincible force des habitudes, et dans cette légèreté d’esprit dont tant d’épreuves diverses ont quelque peu corrigé notre race, sans la modifier autant qu’il le faudrait.

    Voltaire écrivait le 2 août 1761 : « Je m’imagine toujours, quand il arrive quelque grand désastre, que les Français seront sérieux pendant six semaines. Je n’ai pu encore me corriger de cette idée. » Voltaire eût pu ici faire un retour sur lui-même. Quelle que soit son incontestable et sérieuse persévérance que dissimulait en partie la légèreté de ses propos et quelquefois de sa conduite, lui-même était très Français en ce point, et c’est ce qui explique son influence énorme et sur ses contemporains et sur la France actuelle. Sa puissance a été surtout de rester une conviction sérieuse servie par des défauts qui sont les nôtres.

    On n’imagine point d’ailleurs combien, dans une nation habituée à demeurer étrangère aux événements publics, il restait de gens se tenant à l’écart, à l’heure même où les événements publics semblaient toucher à toutes les existences et intéresser par force les esprits les plus rebelles à toute préoccupation patriotique. En temps ordinaire, ce qu’on appelle l’opinion publique est toujours celle d’une minorité. C’est l’erreur incurable des esprits convaincus ou tout au moins absorbés par une préoccupation constante, d’attribuer à tout le monde les idées qui les intéressent, et de diviser leurs contemporains en trois ou quatre catégories, parmi lesquelles ils oublient toujours de compter la plus nombreuse, celle qui, à un moment donné, déjoue tous les calculs des politiques et fait pencher la balance dans un sens inattendu, je veux dire le parti des indifférents. Cette classe de gens, qui n’assiste parfois aux plus terribles événements que comme à un spectacle, et qui, même aux jours les plus navrants de 1814 et 1815 n’a guère vu qu’un défilé d’uniformes inaccoutumés, était sans doute moins nombreuse en 1793 qu’à toute autre époque : elle n’en existait pas moins. Elle devait triompher plus tard, au temps du Directoire : mais, en attendant, elle subsistait en dehors du grand courant qui semblait emporter la société toute entière. Le mouvement des grands fleuves d’Amérique n’est sensible et violent qu’à leur centre ; mais le long de leurs rives indécises ils laissent, à moitié cachés sous une végétation abondante et parée de fleurs, d’inertes marécages et des étangs immobiles, au milieu desquels l’énorme masse passe sans remuer.



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Un dernier mot sur le révisionnisme et les théories du complot. 

    La Révolution française est la période de l'histoire de France qui a le plus souffert d'une réécriture révisionniste. A peine ses ennemis en eurent-ils terminé avec elle (Thermidor, l’Empire, la Restauration, etc.), qu’ils n’eurent de cesse de réécrire son histoire à charge. (Lisez mon exemple en "post scriptum").
    Cette folie de réécriture calomniatrice est même allée jusqu'à accoucher de la première grande théorie du complot, inventée dans l'esprit tortueux de l’abbé jésuite Augustin Barruel. Nombres des idées délirantes consignées dans son essai politique contre-révolutionnaire et anti-Lumières en cinq tomes, publié en Allemagne de 1797 à 1799, florissent encore de nos jours, (les méchants Juifs, les abominable Francs-Maçons et autres meurtrières âneries). Cet ouvrage auquel se mêlent les explications surnaturelles et les diatribes contre les philosophes des Lumières ou Joseph II, sert en effet de bible à tous les nostalgiques de l’ancien régime qui ne peuvent expliquer que par le complot, une Révolution à laquelle ils n’ont rien compris. Lisez cet excellent article : Le complotisme dans l'histoire.

    On peut bien sûr comprendre pourquoi la Révolution française fait si peur à certains. Ce n'est d'ailleurs pas à cause de sa prétendue violence, qui de nos jours paraît bien pâle à côté des brasiers meurtriers du XXe siècle. Mais plutôt à cause de la nouvelle direction qu'elle a fait prendre à l'humanité, celle de son affranchissement et de son émancipation. Celle-ci fut un événement majeur de l’histoire de l’humanité. Hegel, par exemple, considérait qu'il y avait trois étapes essentielles le long du chemin vers la liberté : le Christianisme, la Réforme et la Révolution française. Mais c’est Emmanuel Kant qui décrivit le mieux cet événement considérable lorsqu’il écrivit ceci :

"Même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un certain laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie philosophique n’en perd pourtant rien de sa force. Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples à l’occasion de certaines circonstances favorables et rappelé lors de la reprise de nouvelles tentatives de ce genre."

"Dès le début, la Révolution française ne fut pas l’affaire des seuls Français."

(Extrait du Conflit des facultés, 1798)


Post Scriptum : 

    Voulez-vous un dernier exemple de traitement contestable de l’histoire de la Révolution française ? 

    Lisez le passage du livre de Despois décrivant dans quelles conditions s’est déroulée l’exhumation des corps des rois à la basilique de Saint-Denis durant la Révolution (Chapitre XIII, page 198 de l'édition de 1868). Comparez ensuite avec ce que l'histrion Loràn Deutsh raconte dans son recueil de fables historiques ! 

    Mais surtout comparez avec la façon dont l’illustrissime Louis XIV a traité les Jansénistes de Port Royal, et leur cimetière