samedi 18 juillet 2020

A propos de la violence de la tempête révolutionnaire



    La Révolution Française ressemble par bien des côtés à une tempête en mer. Difficile d’y voir clair au milieu de cette bourrasque d’événements déferlant de tous côtés.

Représentation de la pire tempête ayant jamais frappé l'Angleterre, celle de 1703.


    Il peut être tentant de se laisser entraîner par un seul courant et de tout juger du même point de vue, mais ça serait trop simple et un peu malhonnête. Plus on s’intéresse au sujet, plus on lit de documents, de mémoires, de comptes-rendus, et plus on s’en rend compte que la plupart des acteurs étaient entraînés dans une suite d’actions et de décisions qu’ils ne maîtrisaient pas vraiment.

    Louis XVI et son entourage n’ont pas su voir, ce en quoi cette révolte différait par rapport aux précédentes. Celle-ci ne résultait pas simplement d’un ras-le-bol des impôts pour les uns, ni d’une nouvelle famine pour les autres.

    La tournure inattendue qu’avaient pris les Etats Généraux se proclamant Assemblée Nationale, n’avait rien à voir avec les précédentes révoltes des parlements refusant les lois et tentatives de réformes du roi. C'était révolte bourgeoise et non une réaction des privilégiés de la noblesse et du haut clergé défendant leurs acquis.

    Les révoltes frumentaires qui éclataient un peu partout dans le pays à cause du manque de pain n’allaient pas se régler aussi facilement qu’en 1775 et 1776, en faisant intervenir la troupe qui tirerait dans la foule et pendrait quelques émeutiers.

Emeutes des subsistance de 1761 à 1789


    Le malaise était plus profond. Mais le roi et les siens, incapables d’en prendre la mesure, ne savaient qu’appliquer les vieilles méthodes qui avaient toujours réussi jusqu’alors. Ce "malaise", appelons-le ainsi, était d’autant plus difficile à circonscrire qu’il avait également gagné la noblesse. Une partie de celle-ci, acquise aux idées du siècle, c’est-à-dire celles des philosophes des lumières, se rendait bien compte que la société devait évoluer et de nombreux nobles devinrent des acteurs de cette révolution qui allait changer l’ordre du monde.

    Du côté du Tiers Etat, il en était de même. La grande majorité de ses représentants élus, ne s’imaginaient pas, lorsqu’ils arrivèrent à Versailles le 5 Mai aux Etats Généraux, qu’ils allaient provoquer un tel bouleversement.

    La plupart ne souhaitait dans le meilleur des cas qu’une évolution de la monarchie absolue vers une monarchie constitutionnelle, avec un parlement à l’anglaise et une constitution à l’américaine.

    Ne nous méprenons pas sur la nature de ce Tiers Etat présent aux Etats Généraux. Si le Tiers Etat représentait environ 95 ou 98% de la population française. Ses représentants élus étaient issus d’une nouvelle classe sociale, celle des grands commerçants, des industriels et des banquiers, c’est-à-dire la bourgeoisie, qui elle, représentait environ 5% des français.

    Cette nouvelle élite, que certains ont appelé le « 4ème ordre », était constituée de personnages, instruits, industrieux et riches, qui dans la société de l’ancien régime, payaient de lourds impôts mais n’avaient aucun pouvoir politique. L’un de ses représentants, Barnave, un avocat originaire du Dauphiné, résumera parfaitement la situation dans cette formule : "Une nouvelle répartition des richesse, impose une nouvelle répartition des pouvoirs."

    Quant au peuple, il est bien évident qu’il ne comprenait pas grand-chose à la situation. Même plongé dans la plus indicible misère, il n’avait jamais cessé d’aimer le « bon roi Louis », et il accusait de son malheur les mauvais intendants et fermiers généraux du roi, ses ministres mauvais conseillers et plus tard la Reine Marie Antoinette, dont les excès étaient parvenus à ses oreilles.

    La grande majorité du peuple ne savait pas lire et je pense que je vais vous étonner en vous disant qu’une grande majorité dudit peuple ne parlait pas le français, du moins celui parlé en Île de France, comme s’en rendra compte l’abbé Grégoire lorsqu’on lui remettra en 1790 le rapport qu’il avait demandé sur l’état du pays et des langues et patois parlés. Des centaines de parlers différents existaient en France, voire des milliers si l’on tenait compte des patois qui pouvaient changer d’un village à l’autre.

    Beaucoup de ces braves gens ignoraient même qu’ils étaient français !

    Néanmoins, les idées nouvelles s’étaient peu à peu diffusées au sein de ce peuple mosaïque. Les colporteurs vendaient des petits livrets ou libelles, que ceux qui savaient lire achetaient et lisaient aux autres en public. Beaucoup connaissaient Voltaire et Rousseau sans les avoir jamais lus. Les estampes se vendaient bien aussi, elles qui disaient tout ou presque en un dessin. Le peuple, lui aussi, changeait peu à peu.

    Au début des événements révolutionnaires, ce peuple sera d’abord manipulé. On le voit bien, quand les élus du Tiers Etat se rendent compte que le versatile Louis XVI revient à une politique, disons réactionnaire, voire brutale. Certains ont l’idée (dangereuse) d’instrumentaliser le peuple, pas seulement en diffusant des rumeurs qui occasionnent des émeutes, mais aussi, ce qui est plus grave, en l’armant.

    Qui dit tempête dit violence, violence des flots, violence des vents. Je pense donc nécessaire, voire indispensable, de dire un mot sur la violence du peuple que les nostalgiques de l’ancien régime ne cessent d’évoquer avec un hypocrite effroi.

    Ce déferlement de violence a étonné et déconcerté les révolutionnaires bien policés de l’assemblée nationale. Ils avaient sous-estimé la colère et le désespoir du peuple, accumulé depuis des siècles. On les verra plusieurs fois tenter de canaliser ce torrent destructeur. Danton inventera la politique, dite de la Terreur, après avoir proclamé : "Soyons terrible avant que le peuple ne le devienne".

« Peut-on faire une révolution sans révolution ? », demandera plus tard Robespierre.


    On doit à Babeuf, selon moi, l'explication la plus intelligente de cette violence. Il écrira dans un courrier adressé à son épouse le 22 Juillet 1789, après avoir assisté, horrifié, à la pendaison aux lanternes de l’Hôtel de Ville du conseiller d’état Foulon chargé du ravitaillement de l’armée et de son gendre l’intendant Berthier :

« Les supplices de tout genre, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé. »

Cette violence, c’était tout simplement celle de l’ancien régime...

Qui sème le vent, récolte la tempête.


    Il faudra encore beaucoup de pain dans les ventres, beaucoup d’éducation, de justice et de démocratie, c’est-à-dire beaucoup de république et de démocratie, pour que le torrent de violence se retire dans le gouffre des siècles d’où il avait jailli.

    Avant de terminer, je vous invite à lire cet extrait de l'ouvrage de l'historien Jean-Clément Martin :"Violence et Révolution. Essai sur la naissance d'un mythe national" Paru au Seuil en 2006. Cliquez sur l'image ci-dessous.

    Je vous conseille également d'acheter et lire cet ouvrage. Tous les livres de Jean-Clément Martin sont excellents, ainsi que toutes ses interventions, comme vous pourrez le constater en cliquant sur ce lien vers une page de France Culture : https://www.franceculture.fr/personne/jean-clement-martin

Merci pour votre lecture. 


Post Scriptum :

En complément de cet article, je vous propose cette belle citation d'un curé brésilien, Dom Hélder Câmara, qui a combattu toute sa vie la pauvreté : 

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’Hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

 

Gravure d'une tempête, datée de 1750


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Bien cordialement
Bertrand