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mercredi 21 septembre 2022

Valmy ? Quelques précisions s'imposent.

 

Le Duc de Chartres, futur roi Louis-Philippe, et son frère, le Duc de Montpensier, rendent compte de la bataille de Valmy au Maréchal de Rochambeau, près du moulin de Saint-Sauve, le 20 septembre 1792.
Peinture d'Éloi Firmin Féron, ministère de la Défense.

La bataille de Valmy n'est pas vraiment finie.

    Chaque fois que je publie mon article sur Valmy, j'ai droit à un ou deux petits commentaires gentils ou pas, minimisant l'importance de cette première victoire de l'armée révolutionnaire le 20 septembre 1792.

    Cela n'a pas manqué hier, quand quelqu'un m'a dit que cela n'avait été qu'une petite canonnade et que l'issue de la bataille avait été arrangée entre Francs-maçons des deux camps.

"Petite canonnade"


La "petite canonnade, ou le mythe chevaleresque des belles morts.

    Effectivement, Valmy n'a été principalement "qu'une canonnade". Mais vous comprendrez mieux en lisant le texte ci-dessous, pourquoi une victoire par canonnade ne pouvait pas impressionner les contemporains de Valmy. Il est extrait d'un document rédigé par Élise Meyer, intitulé "Valmy, la victoire à contretemps", publié aux Annales historiques de la Révolution française. Le document est contemporain, documenté et critique, ce qui devrait plaire à ceux qui me reprochent parfois l'ancienneté de mes sources. 😉

Extrait du texte :

"Or Valmy n'a été qu'une canonnade. Malgré la modernité de cet affrontement à l'artillerie de plusieurs heures, l'utilisation de cette dernière est peu mise en valeur dans la rhétorique patriotique : la guerre doit être gagnée par des hommes qui ont vécu dans leur chair le combat, qui ont donné des coups et qui en ont reçu. Cela est confirmé par les parades de blessés, ainsi que par la célébration des martyrs ou perçus comme tels, comme Beaurepaire lors la campagne de l'Argonne. Outre la manière dont s'est déroulé l'affrontement, celui-ci n'a de plus occasionné que peu de morts, ce qui ne fait donc guère impression sur les contemporains. Néanmoins, cette mythologie guerrière du combat sanglant à l’arme blanche s’imbrique dans un système idéologique plus large, dont les racines remontent selon Hervé Drévillon aux valeurs issues des romans de chevalerie comme le goût de la prouesse et du coup d’éclat. Le rejet des armes à feu explique selon lui l’irrationnalité de certaines décisions militaires françaises jusqu’à la fin du XIXe siècle, comme le sacrifice inutile des cuirassiers à Reichshoffen en 1870. Au moment de Valmy, le décalage entre les valeurs militaires chevaleresques et le perfectionnement des armes à feu est donc particulièrement perceptible au sein de l’opinion, puisqu’elle ne peut considérer un combat à l’artillerie comme un événement décisif."

Source : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-03628732/document

    Ce texte évoque la charge inutile de Reichshoffen du 6 août 1870. Cela m'a aussi fait penser à la bataille de Rossignol, le 22 août 1914, quand l'état-major envoya mourir inutilement 27.000 soldats français en les faisant archaïquement charger à la baïonnette, en pantalons rouges, devant les modernes mitrailleuses allemandes.

La charge des cuirassiers à Reichshoffen.


    L'armée française a souvent été en retard d'une guerre. A Valmy, ce fut le contraire grâce aux canons de l'ingénieur Gribeauval, les meilleurs canons de l'époque, qui firent souvent la différence sur les champs de batailles révolutionnaires et napoléoniennes.

Canon "Gribeauval"


La légende noire (ou la forgerie en histoire).

    Il faudra un jour prochain que je rédige un article dédié à la construction de la légende noire de la Révolution française. A noter que cette légende noire servit de terreau, ou plutôt de fumier, pour nombre de nos théories complotistes contemporaines, mettant régulièrement en accusation les Francs-Maçons et les Juifs. Mon article du 20 juillet 1789 en donne tout de même un bon aperçu.

    N'oublions pas que ce sont d'abord des historiens royalistes qui les premiers ont écrit sur la Révolution, et ce, dans un esprit de revanche, bien sûr. L'objectif principal était de salir le souvenir de la Révolution. Ils ont vraiment bien travaillé puisque la légende noire qu'ils ont forgée continue de subjuguer les héritiers ingrats de ladite Révolution. Quelques histrions en font même leurs choux gras en faisant pleurer le bon peuple sur les malheurs de l'aristocratie, grâce à de complaisantes émissions de télévisions et de livres mal écrits !

    Autant de raisons pour lesquelles, chaque fois que j'évoque Valmy, quelqu'un me parle soit de Francs-maçons, soit de l'achat de la victoire par Danton avec les bijoux volés de la couronne de France. Je m'attends à ce qu'un jour quelqu'un évoque aussi les Juifs, les Illuminati ou les Reptiliens !



Volontaires en route vers Valmy



Résistance nationale.

    Lorsqu'on lit le tome 2, "Valmy" de la série d'ouvrages concernant "Les guerres de la Révolution" de l'historien du 19ème siècle, Arthur Chuquet, on découvre avec surprise la résistance qu'opposèrent aux Prussiens, les paysans des Ardennes !
    Le jeune prince Charles de Ligne évoqua cette résistance imprévue dans une lettre inachevée que l'on trouva sur lui, après qu'il eut été tué en chargeant une batterie française le 14 septembre 1792.

Lisez l'extrait ci-dessous (page 121) :

(…) Ils laissaient au nombre des morts le prince Charles Joseph - Emmanuel de Ligne. Il avait reçu deux balles en chargeant, lui neuvième, une batterie française de trois canons qui s'était portée trop avant, sans être soutenue par l'infanterie. Il tomba de cheval et rendit l'âme presque aussitôt ". On le fouilla ; on trouva dans sa poche une lettre inachevée qui révélait la triste situation de l'armée des alliés ; elle fut publiée dans le Moniteur. « Nous commençons, disait le prince, à être assez las de cette guerre où Messieurs les émigrés nous promettaient plus de beurre que de pain. Mais nous avons à combattre les troupes de ligne dont aucune ne déserte, les troupes nationales qui restent, tous les paysans qui sont armés ou tirent contre nous ou nous assassinent quand ils trouvent un homme seul ou endormi dans une maison. Le temps, depuis que nous sommes en France, est si détestable que tous les jours il pleut à verse et les chemins sont si impraticables que dans ce moment nous ne pouvons retirer nos canons. De plus, la famine ; nous avons tout le mal imaginable pour que le soldat ait du pain, et la viande manque souvent. Bien des officiers sont cinq, six jours sans trouver à manger chaud ; nos souliers et capotes sont pourris, et nos gens commencent à être malades. Les villages sont déserts, et ne fournissent ni légumes, ni eau-de-vie, ni farines. Je ne sais comment nous ferons et ce que nous deviendrons, Quelquefois on se donne le petit plaisir, comme moi ......»

Source : Arthur Chuquet "Les guerres de la révolution" Tome 2, Valmy, page 121 : https://play.google.com/books/reader?id=aSpLAAAAMAAJ&pg=GBS.PA120&hl=fr

 

Le prince Charles de Ligne

L'attitude de la noblesse française.

    Le Prince Charles de Ligne était Belge, raison pour laquelle je n'accablerai pas ce jeune homme élevé par son père dans le plaisir de guerroyer. Apprenez que celui-ci s'adonnait également au plaisir de l'estampe. (Lire ce document et regarder ici ses eaux fortes).

    Quant à la noblesse française, tous ses représentants n'avaient pas trahi la France en rejoignant les quelques nobles réfugiés à Coblence. Beaucoup furent même dès le début, d'ardents participants de la Révolution.
Estampe caricaturant les nobles émigrés à Coblence

    Le roi Louis-Philippe, par exemple, garda toujours un souvenir ému de cette "affaire de Valmy" comme on l'appela à l'époque (avant de réaliser l'importance de celle-ci).
    Au cours de cette campagne révolutionnaire de septembre 1792, Louis-Philippe était alors Duc de Chartres et il commandait une brigade de cavalerie composée du 14e et du 47e régiment de dragons. Son jeune frère, le Duc de Montpensier lui servait d'aide de camp.


Le jeune Duc de Chartres, futur roi Louis Philippe

    "Le jeune Louis Philippe d'Orléans, duc de Chartres, calme et bien visible sur son cheval au milieu de la tourmente, prêta son concours aux officiers de ligne pour raffermir et reformer leurs bataillons. Âgé de seulement 19 ans, le rang élevé du duc en tant que commandant de division était dû à son statut de fils du duc d'Orléans, l'un des hommes les plus riches de France et le chef de la branche cadette de la famille royale. "Je n'ai jamais vu un général aussi jeune que vous", déclara Dumouriez lors de leur première rencontre. « Je suis le fils de celui qui vous a nommé colonel et je suis entièrement à votre service », répondit le duc."

Source : https://weaponsandwarfare.com/2018/05/18/louis-philippe-dorleans-duke-of-chartres-at-valmy/

Campement militaire au 18ème siècle



    Parmi tous les régiments présents à Valmy, seuls deux étaient des régiments de volontaires et tous les autres étaient des régiments de la vieille armée de ligne de l'ancien régime. Je vous invite à lire ci-dessous ce qu'expliqua le général Blaise Duval au général prussien Christian Karl August Ludwig von Massenbach, venu parlementer.

"Duval retint Massenbach auprès de lui, pendant qu'une ordonnance allait annoncer au quartier général de Grandpré l'arrivée d'un parlementaire. Il causait sur un ton à la fois digne et familier. « Les alliés, dit-il au major, font une folie en intervenant dans les affaires intérieures de la France. Ils n'en ont pas le droit et ils supporteront les conséquences de la lutte qu'ils ont imprudemment engagée sur la foi des présomptueux émigrés. Vous croyez, Monsieur, arriver à Paris : mais moi qui sers depuis quarante-cinq ans, moi qui ai médité sur la guerre, je sais que vous n'irez pas à Paris, tout comme Charles XII n'est pas allé à Moscou. Nous connaissons la force de vos armées et la faiblesse de vos ressources. Vous trouverez quelque part votre Pultava (Défaite du roi de Suède Charles XII devant Poltava en 1709). Alors vous penserez à moi... Comment le roi de Prusse a-t-il pu s'unir à cette perfide Autriche contre une nation dont il est l'allié naturel ? Vous ne pourrez faire en France la contre-révolution, vous rendrez seulement la révolution plus forte et plus puissante. Ne comptez pas que notre armée se range sous vos drapeaux. Nous autres, nous sommes de vrais Français et nous méprisons Lafayette. Ne vous fiez pas aux promesses des émigrés. Ils ont pour la plupart passé leur jeunesse dans les orgies de la cour et les voluptés de la capitale ; ils n'ont ni vertu ni énergie : ils ne connaissent ni l'armée ni le peuple. Si c'étaient des gens de cœur et d'esprit, ils seraient restés dans leur patrie, ils n'auraient pas abandonné au jour du danger et leur poste et leur roi. Je fais des exceptions ; il y a parmi les émigrés des hommes d'honneur, entraînés par la masse et qui rentreront bientôt dans leur pays... On vous a dit, ajoutait Duval, qu'il n'y avait plus de généraux en France, qu'on avait dû donner les commandements aux premiers venus ; mais, Monsieur, n'êtes-vous pas étonné de voir mes cheveux blancs ? Il y a dans notre armée beaucoup d'officiers qui en sont à leur troisième ou quatrième guerre et qui ont quitté leur famille pour défendre la liberté. Savez-vous que Dumouriez était maréchal de camp avant la Révolution ? » (Cette conversation est authentique ; cp . Massenbach, Mémoires, I ,64). Duval se doutait que ses paroles seraient fidèlement rapportées au camp prussien. Il voyait son interlocuteur très attentif, car, dit Massenbach (dans ses mémoires), je devais écouter et je n'étais pas venu pour m'engager dans une polémique et convertir mon homme. Duval parla donc des renforts considérables qu'on attendait, de Beurnonville qui devait arriver le jour suivant, de Kellermann qui n'était qu'à deux marches de Grandpré. La conversation se poursuivit jusqu'à dix heures du soir. Massenbach apprit alors que Dumouriez n'était pas à Grandpré et qu'il ne pourrait le voir ni ce jour-là ni le lendemain. Il prit congé de Duval. Lefort l'accompagna jusqu'au bord de l'Aire, et l'assura que Dumouriez n'imiterait pas Lafayette et qu'« il n'était pas question d'un second Coriolan ». Le major savait désormais qu'il existait une armée française digne de ce nom. Tous les officiers qu'il avait vus dans le camp de Duval, avaient bon air et belle tournure ; j'eus dès lors, écrit - il, une favorable opinion de ces troupes qu'on nous représentait si misérables".


Source : Arthur Chuquet "Les guerres de la révolution" Tome 2, Valmy, page 131 : https://play.google.com/books/reader?id=aSpLAAAAMAAJ&pg=GBS.PA130&hl=fr

    Apprenez pour info, que Dumouriez finit par trahir lui aussi, comme Lafayette.

    Ce texte donne une image différente de l'armée révolutionnaire, au sein de laquelle de vieux soldats de l'ancien régime, y compris des nobles, étaient avant tout fidèles à la France.


Conclusion (provisoire) 😉

    Valmy n'a pas fini de faire parler. Cet événement constitue presque en France une ligne de démarcation politique entre les républicains et leurs adversaires.

    Il y aurait donc encore beaucoup à dire sur Valmy. Je crois vous avoir donné quelques pistes de lectures. Mais je vous fais néanmoins part du conseil de lecture qui m'a été donné ce matin par l'un de mes lecteurs sur Facebook, avec le livre ci-dessous : 




Merci pour votre lecture

Bertrand Tièche, alias le Citoyen Basset.





Post Scriptum :

Pour revenir, avec humour, sur les théories du complot, voici le diagramme ci-dessous, produit par les abrutis de Q-Anon. Il vous aidera à comprendre tout ce que l'on vous cache, y compris c'est certain, sur la "French revolution"
Plein d'autres diagrammes explicatifs débiles sur ce lien :
https://throughthelookingglassnews.wordpress.com/2017/11/24/q-anon-learn-to-read-the-map/

mardi 22 décembre 2020

Gare à la Seine, voici la Garre d’eau de l’Hôpital !

     Il existe à Paris une station sur la ligne 6 du métro, dénommée « Quai de la Gare ». Son nom ne vient pas de la Gare d’Austerlitz toute proche, mais de l’ancienne gare fluviale, (gare d’eau à l’époque), connue sous le nom de "Gare de l’Hôpital" ou "Gare de la Plaine d’Ivry", construite à la fin du règne de Louis XV ; construite mais jamais achevée...


Une garre avec deux « r ».

    Vous pouvez voir cette gare fluviale sur quelques plans de Paris du XVIIIème siècle, dont celui que je vous propose ci-dessous, qui date de 1792. Vous remarquerez une fois de plus l’orthographe d’époque qui écrit garre, avec deux « r ».

Quartier de la Gare à Paris en 1792

Le plan complet se trouve ici : Plan routier de la Ville et des Faubourgs, 1792.


    J’ai trouvé intéressant de comparer cet extrait d'un plan de 1792, sur laquelle est représentée cette gare fluviale, avec une vue aérienne du Paris de 2020, via Google Earth. On reconnait encore l’hôpital de la Salpêtrière qui existait déjà, ainsi que le « Jardin du Roy », devenu le « Jardin des Plantes ». En revanche, il ne subsiste plus rien de la gare fluviale, si ce n’est le nom du quartier et celui de la station de métro.


    Plus de trace non-plus de la Bièvre, cette petite rivière qui se jetait dans la Seine pas loin dudit jardin du Roy (elle s'écoule à présent dans une conduite sous-terraine). J’ai signalé l’embouchure de celle-ci par un canard, mais j’aurais plutôt dû mettre un castor, puisque le nom de la Bièvre vient du mot gaulois "bebros" désignant les castors. 

    Certains plans anciens de Paris, dont celui-ci, la désignent également sous le nom de rivière des Gobelins. Ces gobelins n’avaient rien à voir avec les trolls folkloriques des contes et légendes, ni avec ceux des jeux vidéo. Les Gobelins étaient une famille de teinturiers d’origine flamande, qui était venue sous le règne du roi François 1er, installer ses ateliers au bord de cette petite rivière, (qui a donc dû en voir de toutes les couleurs).


Un projet original

    L’idée de cette gare était née en 1753 des réflexions d’un dénommé Destouches, qui l’avait soumise à la ville de Paris, sans suites. Sa destination aurait été de permettre à des bateaux de stationner sans risque pour décharger ou embarquer des marchandises. Le bassin ainsi créé aurait été isolé de la Seine par une estacade permettant le halage hors de l’eau des bateaux. Totalement isolé de la Seine, le bassin aurait été approvisionné en eau par la Bièvre toute proche.

    Ce n'est qu'en 1762 qu’un nouveau projet sera finalement retenu, celui de l’architecte Pierre-Louis Moreau-Desproux. Il s’agira d’une gare d’eau d'une superficie de 9 hectares pouvant recevoir jusqu’à 450 bateaux. Située au début du quai d'Ivry, au niveau du bac de la Rapée, la gare serait constituée d’une demi-lune de 270 toises de longueur sur 108 de largeur (1 toise = 1.949 mètre) et environ 5 pieds de profondeur (5 x 0.325 = 1.625m) dans les plus basses eaux. A chaque extrémité se trouveraient deux canaux de chacun de 8 toises de large (15.6m) servant l'un d'entrée et l'autre de sortie, couverts d'un pont de pierre de 4 toises d'épaisseur, à une seule arche, avec escaliers de chaque côté. Ce bassin serait séparé de la rivière par une levée de terre de 6 toises de largeur sur 4 toises de hauteur au-dessus des plus basses eaux, ayant dans son milieu une chaussée de pavé de 4 toises de largeur aboutissant par chaque bout aux ponts, bordée du côté du bassin d'une berge en pente douce de 8 toises de largeur construite en meulière avec mortier, de chaux, de sable, distribuée d'escaliers. La partie circulaire du bassin serait elle aussi, bordée d'une levée de 6 toises avec une chaussée au milieu. Le petit bâtiment que vous voyez sur la carte au milieu de l'arc de cercle aurait abrité le logement du gardien, des bureaux et un corps de garde. 

    Les travaux commencèrent en 1764, mais ils ne furent jamais terminés, même si le projet paraît l'être sur ce plan de 1792. Mais il en va des plans comme d’autres documents, on y représente parfois les choses telles que l’on voudrait qu’elles soient et pas nécessairement telle qu’elles sont. Je vous ai déjà appelé à la prudence concernant ce sujet, avec le magnifique plan de BretezLa preuve en est que sur le plan de Paris en 1797, il n’y a plus aucune trace de cette gare ! Regardez ci-dessous.


Le plan complet se trouve ici : "Plan géométral de Paris et de ses Fauxbourgs", 1797.

Il vous faudra lire l'article jusqu'au bout pour connaître la cause probable de l'inachèvement de ce chantier. 😉


Fluctuat nec mergitur ?

    Il y a une bonne raison pour laquelle la devise latine de la ville de Paris signifie « Flotte mais ne coule pas » et que son blason représente un bateau. Paris a en effet eu la particularité d’être un port important depuis la plus haute antiquité, si ce n’est même depuis la nuit des temps !

    Parmi les plus vieux monuments gaulois de l’antique Lutèce que l’on ait retrouvés, figure en première place les vestiges morcelés du pilier des nautes, érigé au 1er siècle de notre ère par une riche confrérie de bateliers. 

Plus d’info sur le site du Musée Carnavalet en cliquant sur l’image ci-dessous :

Un élément du pilier des Nautes (1er siècle)

    Quant à "la nuit des temps", sachez qu’ont été retrouvés sur la rive droite de la Seine (en face de la Gare d’eau), lors de la construction du palais omnisports de Bercy, une dizaine de pirogues dont les deux plus anciennes datent de 4800-4300 av. J.-C ! 

Plus d’info sur le site du Musée Carnavalet en cliquant sur l’image ci-dessous :

Pirogue datant du néolithique, trouvée à Bercy

    Revenons à notre 18ème siècle révolutionnaire et amusons-nous à compter le nombre de bateaux dessinés sur le plan de Bretez, que je vous ai précédemment présenté. Le compte achevé, on peut se faire une bonne idée de l’importance de la navigation sur la Seine !

    Pour accéder au magnifique plan complet de la ville, cliquez sur l'image ci-dessous, qui représente l'ile Louvier (qui n'est plus une île depuis 1847).

Extrait du plan de Bretez représentant l'Isle Louvier.


Pourquoi mettre à l’abri les bateaux ?

    Il y avait déjà de nombreux ports à Paris. La fonction de cette gare était principalement de protéger les bateaux qui y seraient halés. Protéger de quoi ? Fort probablement de la glace ! 

    En effet, l’Europe a traversé un petit âge glaciaire durant les XVIIème et XVIIIème siècles. D’après certains chercheurs, cette courte ère glaciaire aurait même conduit aux progrès techniques et politiques du siècle des Lumières ! 

    Ce qui est certain, c’est qu’elle a grandement éprouvé les gens qui l’ont vécue. Le début du XVIIIème siècle avait débuté par le terrible hiver de 1709 et d’autres hivers rigoureux suivirent. Le climat de la France ressemblant tout à coup à celui de la Scandinavie ou du Canada, il devient courant chaque hiver, de voir les fleuves et rivières geler. Lorsque les températures remontaient, la débâcle survenait, c’est-à-dire que les rivières charriaient de gros blocs de glace qui causaient des dégâts importants, maisons sur les rives emportés, ponts brisés et bateaux fracassés.

Je vous renvoie au témoignage de notre ami Colson, en date du 27 Janvier 1789.

Une débâcle.

Mauvais esprit 😈

    D’importantes sommes d’argent ont dû être dépensées en pure perte, sur ce chantier qui occupa par moment jusqu’à 1800 ouvriers. 

    Si j’avais mauvais esprit, je dirais qu’il est un peu regrettable qu'il n’ait pas été utilisé pour abriter les malheureux qui vivaient dans des conditions immondes le long des berges de Paris, plutôt que pour protéger les bateaux. Souvenons-nous du témoignage du général Thiébault dans ses mémoires, qui décrit ce qu’il vit à Paris en 1784 : « ces caves infectes où vivaient, le long des quais, cent mille de ces misérables, qui, dix fois l'an, étaient submergés par des pluies ou par les crues de la Seine, et souvent, de nuit, étaient forcés de porter leurs paillasses à la pluie ou dans la boue, pour ne pas être noyés ».

Lire mon article "A propos de la terrible misère au 18ème siècle".


Bon esprit 😇 (me faisant découvrir une cause probable de l'inachèvement du projet)

    En y réfléchissant bien, j'ai fini par deviner la raison probable pour laquelle le projet avait été abandonné. 

    Le mauvais côté de mon expérience professionnelle m'a d'abord fait supposer une sordide affaire de marché public, ou d'entrepreneur mettant la clé sous la porte sans payer les ouvriers. Mais le bon côté de mon expérience d'ingénieur m'a fait repenser aux aspects techniques et réglementaires de certaines opérations de travaux publics que j'ai été amené à conduire précisément dans cette zone de Paris. En effet, il faut le savoir, ce secteur de Paris, ainsi que celui de la ville limitrophe d'Ivry, se situent en zone inondable. Pour cette raison, tous les projets d'aménagement urbains sont soumis à de strictes contraintes réglementaires, (qui ne vont tout de même pas jusqu'à interdire de construire des quartiers neufs sur lesdites zones).

    Je suis donc allé sur le site de la Préfecture et j'ai récupéré le zonage réglementaire du Plan de Prévention du Risque Inondation. La zone bleue correspond aux zones urbanisées situées en zone inondable. Au sein de cette zone, deux variantes sont définies : une zone bleu sombre, qui correspond à des secteurs de bâtis importants exposés à des niveaux de submersion potentiellement supérieurs à un mètre, et une zone bleu clair correspondant au reste de la zone inondable, exclusion faite des zones verte et rouge. (Voir détail des explication sur le PPRI).

    J'ai représenté sur l'extrait ci-dessous, l'emplacement de l'ancienne gare d'eau. Vous pouvez constater qu'il se trouve en zone inondable, qui plus est, en zone bleu sombre.

Extrait du PPRI

Source : Plan PPRI de Paris.

Plus d'infos sur le site de la Préfecture en cliquant sur l'image ci-dessous :


Qui l'eût cru !

    Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un plan équivalent de celui de l'actuel PPRI, sur lequel était représentée la crue de 1740, la plus importante crue relevée au 18ème siècle !

Regardez vous-même !


Conclusion

    La Seine n'étant régulée à l'époque par aucun bassin de stockage (Voir ce lien), ses crues étaient plus fréquentes et plus importantes que de nos jours (Voir plus haut le témoignage du général Thiébault), sans parler des risques de débâcles de glaces, que le réchauffement climatique a éloigné de nos soucis.

    L'emplacement choisi pour créer cette gare destinée à mettre à l'abri des bateaux était donc loin d'être le meilleur. Il est même fort probable que le chantier lui-même ait été inondé.

    Si quelqu'un m'apporte une autre explication, je lui en serai bien sûr reconnaissant et je mettrai à jour cet article immédiatement. 😊



Post Scriptum : En fait, Paris n'est peut-être pas si "nec mergitur" que ça ! 😉


lundi 21 septembre 2020

21 septembre 1792 : Abolition de la royauté

 

    Ce vendredi 21 septembre 1792, lendemain de la victoire de Valmy, la Convention nationale élue après la journée du 10 août 1792, se réunie pour la première fois et "décrète à l’unanimité que la royauté est abolie en France."

Décret de la Convention nationale abolissant la royauté

Expédition du décret pris par la Convention lors de sa première séance 
et portant abolition de la royauté, signée par Pétion, président, 
Brissot et Lasource, secrétaires de séance
.


    Demain 22 septembre, sur proposition de Danton, la 
"République française" sera proclamée par la Convention.

    Mais comme il est écrit sur le site officiel du gouvernement, cette proclamation se fera sans pompe, sans proclamation solennelle. Ce sera même de manière "furtive", selon le mot de Robespierre, que la France se découvrira en République. 

    Le décret de la Convention stipule simplement qu’à compter de ce jour, 22 septembre 1792, les actes publics seront datés de « l’an premier de la République française ».

Décret du 22 septembre 1792

    Le site du gouvernement français explique assez justement cette prudence des conventionnels :

« Au terme d’une évolution de moins de quatre ans, les Français sont passés d’une monarchie de droit divin, vieille de près d’un millénaire, à un régime républicain qui a encore du mal à dire son nom, y compris parmi les adversaires les plus acharnés du roi. Mais les évènements ont finalement joué le rôle décisif : notamment la prise des Tuileries et l’incarcération de Louis XVI six semaines plus tôt, le 10 août 1792. À cette occasion, l’Assemblée législative proclame la "suspension" du roi et décrète l’élection au suffrage universel d’une Convention chargée de la rédaction d’une nouvelle Constitution –  la première Constitution républicaine française (24 juin 1793).

À partir du 22 septembre 1792, les députés prêtent serment de fidélité, non plus au Roi, mais à la Nation : "Au nom de la Nation, je jure de maintenir la liberté et l’égalité ou de mourir à mon poste." Le 25 septembre, quatre jours après l’abolition de la royauté, la Convention nationale décrète "la République une et indivisible."  

Source : https://www.gouvernement.fr/partage/9416-la-republique-francaise-est-proclamee


    Cette première République comprendra trois périodes : la Convention, le Directoire et le Consulat. Le Consulat est classé par les historiens en dehors de la période révolutionnaire.

    Personnellement, j'ai choisi de classer également le Directoire en dehors de la Révolution, raison pour laquelle mon site ne le traitera pas 😉.

    Elle reposera sur la constitution du 24 juin 1793 (6 messidor an I), qui remplacera la très libérale constitution du 3 septembre 1791. Cette première constitution républicaine demeure à ce jour le plus bel exemple de constitution pour une république populaire et démocratique. 

    Sa mise en application qui était suspendue jusqu’à la fin des guerres en cours, n’eut jamais lieu puisque le gouvernement qui lui avait donné le jour fut renversé. 

    Les Thermidoriens qui renversèrent Robespierre s’empressèrent d’élaborer la constitution du 22 août 1795 (5 fructidor an III), bien plus favorable à la bourgeoisie libérale et instaurant le Directoire. Cette constitution thermidorienne reste à ce jour la plus volumineuse constitution jamais rédigée en France avec ses 377 articles.

    Il semble que de nos jour cette première république soit tombée dans une sorte d’oubli, probablement en raison de la réécriture négative de la Révolution qui a d’ailleurs commencé sous le Directoire. Pourtant les œuvres de cette Républiques sont nombreuses. Nous aurons l’occasion d’en reparler le temps venu.

    Encore un mot. J'ai évoqué plusieurs fois ces derniers temps (dans la chronique relative à 1789), le débat passionné relatif la libre circulation des grains et au non-contrôle de l’Etat sur l’économie. Le 4 mai 1793 sous l’impulsion de Robespierre, la Convention républicaine instituera la loi du maximum qui règlementera le marché des céréales pour alimenter la population et les soldats. Le 29 septembre 1793, la loi du maximum général concernera les biens de consommation courante et les salaires. Peut-être commencez-vous de comprendre pourquoi ce gouvernement finira par être renversé ?

    Rappelez-vous que je ne porte pas de jugement sur les orientations économiques ou politiques des différents courants. Je me contente de vous donner de quoi réfléchir.

A suivre...


Nota : Cet article est rédigé alors que les parutions sur Facebook en sont encore à 1789. Il sera bien sûr repris lorsque la chronique arrivera à 1792, c'est-à-dire dans trois ans. ;-)




En allemand pour les Alsaciens








dimanche 20 septembre 2020

20 septembre 1792 : Valmy

Mise à jour au 21/09/2022 : La bataille de Valmy ne semble pas finie, raison pour laquelle je vous invite à lire aussi cet article complémentaire "Valmy ? Quelques précisions s'imposent"

"En route pour Valmy"
Image extraite de "La cantinière" de Jacques Montorgueil, illustré par Job.


    Le 20 septembre 1792, est une date très particulière dans l'histoire de France, c'est celle de la bataille de Valmy, bataille qui ne fut pas une bataille comme les autres, puisqu'elle accoucha le lendemain de la première République française.
 
    Ce ne fut pas une bataille sanglante, il y eu peu de morts. Ce fut une bataille de courage et d'idées. De courage, parce que pour nombre de volontaires ayant rejoint les rangs de l'armée de ligne, c'était l'épreuve du feu, et quel feu puisque ce fut surtout une bataille de canons ! D'idées, parce que du côté français ont se battait pour la liberté, tandis que du côté prussien et autrichien, les soldats de métiers se battaient servilement, sur ordre.

    Voici pour vous mettre en appétit, cet extrait du film "La Révolution française" de Robert Enrico et Richard T. Heffron, sorti en 1989.




    Je vous propose à présent d'en apprendre plus, en vous donnant à lire le passage racontant Valmy dans l'ouvrage de l'historien Jules Michelet "Histoire de la révolution française" (Livre VII - Chapitre VIII)

Jules Michelet
    On a souvent critiqué Michelet pour sa manière de raconter l'histoire de France, un peu à la façon d'une légende dorée. Et alors ? L'histoire, comme toutes les interprétations de l'esprit humain, ne peut pas être objective. Qu'importe si celle-ci frôle parfois la légende, si le récit est beau et s'il participe à la création d'un bel inconscient collectif unissant les citoyens d'un pays, et ce, quelques-soient leurs origines ?

    Les français ont gagné cette bataille au cri de "Vive la Nation". Mais il ne s'agissait pas du nationalisme puant que nous avons connu depuis.
    Les idées de la révolution françaises se sont voulues universelles, offertes à tous. A l'époque, était Français, qui se réclamait de la Liberté ! Ont même participé du côté Français, à la bataille de Valmy, des Allemands, des Belges (Liégeois), des Irlandais et même un Vénézuélien, Francisco de Miranda ! 


Traits d'humeur :
    Pardonnez-moi, mais je ne supporte plus de voir l'idée de Nation salie par les représentants du FN/RN, un parti fondé par des ennemis jurés de la République (anciens collabos, anciens SS français, monarchistes, intégristes catholiques et j'en passe). 
    Je souffre également de voir le révisionnisme historique entretenu par de pseudos historiens bénéficiant d'une tribune permanente sur les médias. Ces histrions nous inventent une ridicule histoire de France de contes de fées, avec de gentilles reines et de méchants peuples. 
 
    Demandez-vous pourquoi cette date si importante sombre peu à peu dans l'oubli. En 2020, notre président a même voulu fêter l'anniversaire de la république le 4 septembre ! En référence au 4 septembre 1870, date à laquelle fut fondée hâtivement par des monarchistes, sur les décombres du second empire, une troisième république d'affairistes, qui préféreront se rendre et collaborer avec la Prusse. Ils pourront ainsi récupérer la piteuse armée stationnée à Metz, qui s'était rendu sans combattre, afin que celle-ci vienne au plus vite écraser la Commune parisienne. Plutôt le Kaiser que le Peuple, c'était cela la république des Versaillais.

    Non Monsieur le Président, sauf le respect que je vous dois, l'anniversaire de la République, c'est le 21 septembre 1792, le lendemain de la bataille de Valmy, pas le 4 septembre 1870.


Illustrations

    J'ai également choisi d'illustrer ce texte, avec des images retrouvées dans de vieux livres de ma bibliothèque, évoquant cette période (toujours avec un réel enthousiasme républicain !).

Les voici détaillés :
(Vous pouvez les découvrir sur le site de la BNF en cliquant sur les liens bleus).
Il s'agit d'un recueil de mémoires de soldats. Pour Valmy, j'ai retenu celles de Jean-François Godard, soldat au 7ème bataillon des fédérés nationaux.




Voici le texte de Michelet
(Livre VII - Chapitre VIII - Bataille de Valmy - 20 septembre 1792)


(...)
    Non, l'anarchie de Paris ne devait tromper personne sur le caractère de ce moment. Cette mort était une vie. L'éloignement qu'on reprochait à la population pour les travaux intérieurs tenait à son élan de guerre. Elle sentait très-bien d'instinct que la bataille du monde ne se livrerait pas ici.

    La défense est à la main, et elle n'est pas au cœur. Préparer la défense à Paris, c'est toujours le plus triste augure. Qu'on sache bien que le jour où le pesant matérialisme de la royauté a fortifié Paris, il l'a énervé. Le jour où vous le voudrez imprenable, vous abattrez ses remparts.
La défensive ne va pas à la France. La France n'est pas un bouclier. La France est une épée vivante. Elle se portait elle-même à la gorge de l'ennemi.

    Chaque jour, 1.800 volontaires partaient de Paris, et cela jusqu'à 20.000. Il y en aurait eu bien d'autres, si on ne les eût retenus. L'Assemblée fut obligée d'attacher à leurs ateliers les typographes qui imprimaient ses séances. Il lui fallut décréter que telles classes d'ouvriers, les serruriers, par exemple, utiles pour faire des armes, ne devaient pas partir eux-mêmes. Il ne serait plus resté personne pour en forger.

Les volontaires en route pour rejoindre l'armée
(Mémoires de Jean-François Godard)

    Les églises présentaient un spectacle extraordinaire, tel que, depuis plusieurs siècles, elles n'en offraient plus. Elles avaient repris le caractère municipal et politique qu'elles eurent au moyen-âge. Les assemblées des sections qui s'y tenaient rappelaient celles des anciennes communes de France, ou des municipes italiens, qui s'assemblaient dans les églises. La cloche, ce grand instrument populaire dont le clergé s'est donné le monopole, était redevenue ce qu'elle fut alors, la grande voix de la cité, — l'appel au peuple. Les églises du moyen-âge avaient parfois reçu les foires, les réunions commerciales. En 92, elles offrirent un spectacle analogue (mais moins mercantile, plus touchant), les réunions d'industrie patriotique, qui travaillaient pour le salut commun. On y avait rassemblé des milliers de femmes pour préparer les tentes, les habits, les équipements militaires. Elles travaillaient, et elles étaient heureuses, sentant que, dans ce travail, elles couvraient, habillaient leurs pères ou leurs fils. A l'entrée de cette rude campagne d'hiver qui se préparait pour tant d'hommes jusque-là fixés au foyer, elles réchauffaient d'avance ce pauvre abri du soldat de leur souffle et de leur cœur.

Bénédiction de drapeau
(Mémoires de Jean-François Godard)


    Près de ces ateliers de femmes, les églises même offraient des scènes mystérieuses et terribles, de nombreuses exhumations. Il avait été décidé qu'on emploierait pour l'armée le cuivre et le plomb des cercueils. — Pourquoi non ? Et comment a-t-on si cruellement injurié les hommes de 92, pour ce remuement des tombeaux ? Quoi donc La France des vivants, si près de périr, n'avait pas droit de demander secours à la France des morts, et d'en obtenir des armes ? S'il faut, pour juger un tel acte, savoir la pensée des morts même, l'historien répondra, sans hésiter, au nom de nos pères dont on ouvrit les tombeaux, qu'ils les auraient donnés pour sauver leurs petits-fils. — Ah ! si les meilleurs de ces morts avaient été interrogés, si l'on avait pu savoir là-dessus l'avis d'un Vauban, d'un Colbert, d'un Catinat, d'un chancelier l'Hôpital, de tous ces grands citoyens, si l'on eût consulté l'oracle de celle qui mérita un tombeau ? Non, un autel, la Pucelle d'Orléans.... Toute cette vieille France héroïque aurait répondu : N'hésitez pas, ouvrez, fouillez, prenez nos cercueils, ce n'est pas assez, nos ossements. Tout ce qui reste de nous, portez-le, sans hésiter, au-devant de l'ennemi.

    Un sentiment tout semblable fit vibrer la France en ce qu'elle eut de plus profond, quand un cercueil ; en effet, la traversa, rapporté de la frontière, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non pas par des paroles, mais d'un acte et d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait faire en sa grande circonstance.

    Beaurepaire, ancien officier des carabiniers, avait formé, commandé, depuis 89, l'intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au moment de l'invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez vite. Ils ne s'amusèrent pas à parler en route, traversèrent toute la France au pas de charge, et se jetèrent dans Verdun. Ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons dont ils étaient environnés, ils devaient périr. Ils chargèrent un député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, de les consoler et de dire qu'ils étaient morts. — Beaurepaire venait de se marier, il quittait sa jeune femme, et il n'en fut pas moins ferme. Le commandant de Verdun assemblant un conseil de guerre pour être autorisé à rendre la place, Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté. Voyant enfin qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le cœur, tout royaliste, était déjà dans l'autre camp : Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne me rendre que mort... Survivez à votre honte... Je suis fidèle à mon serment ; voici mon dernier mot, je meurs... Il se fit sauter la cervelle.

Scène d'enrôlement
(Mémoires de Jean-François Godard)


    La France se reconnut, frémit d'admiration. Elle se mit la main sur le cœur, et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards, incertaine et vague ; on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des Dieux à qui l'on sacrifie ainsi.

    C'était avec un véritable sentiment religieux que des milliers d'hommes, à peine armés, mal équipés encore, demandaient à traverser l'Assemblée nationale. Leurs paroles, souvent emphatiques et déclamatoires, qui témoignent de leur impuissance pour exprimer ce qu'ils sentaient, n'en sont pas moins empreintes du sentiment très-vif de foi qui remplissait leur cœur. Ce n'est pas dans les discours préparés de leurs orateurs qu'il faut chercher ces sentiments, mais dans les cris, les exclamations qui s'échappent de leur poitrine. Nous venons comme à l'église, disait l'un. — Et un autre : Pères de la patrie, nous voici ! Vous bénirez vos enfants.

    Le sacrifice fut, dans ces jours, véritablement universel, immense et sans bornes. Plusieurs centaines de mille donnèrent leurs corps et leur vie, d'autres leur fortune, tous leurs cœurs, d'un même élan...

    Dans les colonnes interminables de ces dons infinis d'un peuple, relevons telle ligne, au hasard.

    De pauvres femmes de la Halle apportent quatre mille francs, le produit apparemment de quelques grossiers joyaux, leur anneau de mariage ?...

    Plusieurs femmes des départements, spécialement du Jura, avaient dit que, tous les hommes partants, elles pourraient monter la garde. C'est aussi ce qu'offrit, dans l'Assemblée nationale, une mercière de la rue Saint-Martin, qui vint avec son enfant. La mère donne sa croix d'or, un cœur en or et son dé d'argent. L'enfant, une petite fille, donne ce qu'elle a, une petite timbale d'argent et une pièce de quinze sols. Ce dé, l'instrument du travail pour la pauvre veuve, la petite pièce qui fait toute la fortune de l'enfant !... Ah ! Trésor !... Et comment la France, avec cela, n'aurait-elle pas vaincu ?... Dieu te le rende au ciel, enfant 1 C'est avec ton dé de travail et ta petite pièce d'argent que la France va lever des armées, gagner des batailles, briser les rois à Jemmapes... Trésor sans fond... On puisera, et il en restera toujours. Et plus il viendra d'ennemis, plus on trouvera encore... Il y en aura, au bout de deux ans, pour solder nos douze armées.

    Nul parti, il faut le dire, ne fut indigne de la France dans ce moment sacré. Disons mieux, s'il y avait de violents dissentiments sur la question intérieure, sur la question de la défense il n'y eut point de parti. Le peuple fut admirable, et nos chefs furent admirables.

    Remercions à-la-fois la Gironde, les Jacobins et Danton,

    Le salut de la France tint certainement à un acte très-beau d'accord, d'unanimité, de sacrifice mutuel, que firent à ce moment ces ennemis acharnés. Tous, ils s'accordèrent pour confier la défense nationale à un homme que la plupart d'entre eux haïssaient et détestaient.

    Les Girondins haïssaient Dumouriez, et non sans cause. Eux, ils l'avaient fait arriver au ministère ; lui, il les en avait chassés avec autant de duplicité que d'ingratitude. Ils l'allèrent chercher à l'armée du Nord, dans la petite position où il était tombé, et le nommèrent général en chef.

    Les Jacobins n'aimaient nullement Dumouriez ils voyaient bien son double jeu. Ils jugèrent néanmoins que cet homme voudrait, avant tout, la gloire, qu'il voudrait vaincre. Ce fut l'avis d'un jeune homme très-influent parmi eux, Couthon, ami de Robespierre ; ils approuvèrent et soutinrent sa nomination au poste de général en chef.

    Danton fit plus. Il dirigea Dumouriez. Il lui envoya successivement sa pensée, Fabre d'Églantine, son bras, Westermann, l'un des combattants du 10 août. Il l'enveloppa, ce spirituel intrigant de l'ancien régime, du grand souffle révolutionnaire, qui autrement lui eût manqué.
    Il y eut ainsi parfaite unanimité sur le choix de l'homme. Et même unanimité pour concentrer toutes les forces dans sa main.

    On écarta ou l'on subordonna les officiers-généraux qui pouvaient prétendre à une part du commandement. On envoya le vieux Luckner à Châlons former des recrues. On ordonna b. Dillon, plus élevé que Dumouriez dans la hiérarchie militaire, d'obéir à Dumouriez. Même ordre donné à Kellermann, qui gronda, mais obéit. Toutes les forces de la France, et sa destinée, furent remises à un officier peu connu, et qui jusque-là n'avait jamais commandé en chef. C'est ainsi que le génie souverain de la Révolution élevait qui lui plaisait. Pourquoi devinait-il si bien les hommes ? C'est qu'il les faisait lui-même.

    Cette fois, il fit un homme. Ce Dumouriez, qui avait traîné dans les grades inférieurs, dans une diplomatie qui touchait à l'espionnage, la révolution le prend, l'adopte, elle l'élève au-dessus de lui-même, et lui dit : Sois mon épée.

    Cet homme, éminemment brave et spirituel, ne fut vraiment pas indigne de la circonstance. Il montra une activité, une intelligence extraordinaire ; ses Mémoires en témoignent. Ce qu'on n'y voit point toutefois, c'est l'esprit de sacrifice, l'ardeur du dévouement qu'il trouva partout, et rendit sa tâche aisée ; c'est la forte résolution qui se trouva dans tous les cœurs de sauver la France à tout prix, en sacrifiant, non la vie seulement, non la fortune seulement, mais l'orgueil, la vanité, ce qu'on appelle l'honneur. Un seul fait pour faire comprendre. Le vaillant colonel Leveneur, qui s'est rendu célèbre pour avoir pris (à lui seul, on peut le dire) la citadelle de Namur, avait eu le malheur de suivre Lafayette dans sa fuite. Il se repentit, revint. Il ne rentra dans l'armée que comme soldat, et, sans murmure, il porta le sabre du simple hussard, jusqu'à ce que de nouveaux services lui eussent fait rendre son épée.

    L'unité d'action était facile avec de tels hommes. Même les bandes indisciplinées de volontaires qui arrivaient de Paris, une fois encadrées, contenues, Dumouriez l'avoue lui-même, elles devenaient excellentes, surmontaient les fatigues, les privations, mieux que les anciens soldats.

"La Cantinière", En route pour Valmy



      On voit bien dans ses Mémoires tout ce qu'il fit pour l'armée, mais pas assez comment cette armée fut soutenue. Il arrive à Dumouriez, comme à la plupart des militaires, de ne pas tenir assez compte des causes morales [1]. Il fait abstraction du grand et terrible effet que produisit sur l'armée allemande l'unanimité de la France. Il n'a pas l'air de voir tous ces camps de gardes nationaux qui hérissaient les collines de la Meurthe, des Vosges, de tant d'autres départements. Il ne voit pas, du Rhin à la Marne, le paysan armé et debout sur son sillon. Mais l'ennemi l'a bien vu, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu combattu, si peu profité des fautes de Dumouriez.

    Voilà le secret de toute cette campagne. Il ne faut pas le chercher exclusivement dans les opérations militaires. Ici, parmi un désordre immense, mais tout extérieur, il y avait une profonde unité de passion et de volonté. Et du côté des Allemands, avec toutes les apparences de l'ordre et de la discipline il y avait division, hésitation, incertitude absolue sur les moyens et le but.

    Pour juger le commencement de la guerre, il faut en voir déjà la fin. Il faut, pour mesurer la juste part d'estime que l'on doit à ces Croisés qui lèvent ici la bannière contre la Révolution, il faut, dis-je, savoir à quel prix ils s'arrangeront avec elle dans quelques années d'ici. Après tant de phrases sonores sur le droit et la justice, les chevaliers s'avoueront pour ce qu'ils sont, des voleurs. La Prusse volera sur le Rhin, et l'Autriche en Italie. L'une et l'autre, n'ayant pu rien gagner sur l'ennemi, gagneront sur leurs amis. Chose prodigieuse ! On les verra tendre la main à la France, et se faire donner par elle (une ennemie victorieuse), donner leurs propres amis, et dire à peu près ceci : Je n'ai pu prendre ta vie. Donne-moi la vie de mon frère. — La Prusse ainsi dévorera les petits princes allemands, et l'Autriche absorbera sa fidèle alliée, Venise.
    Tout cela se verra bientôt. Mais, sans attendre si loin, dans l'année même où nous sommes, en 92, comment voir sans horreur la scène qui se passait dans le Nord ?... Quant à moi, je ne demande pas d'humanité à l'ours blanc de Russie, pas davantage aux vautours de l'Allemagne. Qu'elle soit mangée, cette Pologne, d'accord, je ne m'en étonnerai pas. Mais que ces bêtes sauvages aient pu prendre des faces d'hommes, des voix douces, des langues mielleuses, cela trouble, cela glace... Qu'avait besoin cette Prusse de s'engager, de promettre, de pousser la Pologne à la liberté ? Quoi ! Misérable, pour que, jetée sous la dent de l'ours, elle te donnât Thorn et Dantzig ?... Et quelle chose effroyable aussi de voir la Russie elle-même attester la liberté ! Se plaindre de ce que la Pologne n'est pas assez libre ! Puis, mêlant la dérision à l'exécrable hypocrisie, accuser tantôt sa victime d'être royaliste, tantôt d'être jacobine !... Enfin, ces honnêtes gens vont dire en 93 que, dans leur sollicitude pour cette pauvre Pologne, et de peur qu'elle ne se fasse du mal à elle-même, ils croient de son intérêt qu'elle soit resserrée, encore plus, en certaines limites.

    C'est en France que la Prusse et l'Autriche devaient trouver leur expiation. Ils entrent en conquérants, et ils s'en vont en voleurs, sans guerre sérieuse, ni combat. Quelques volées de boulets, et les huées de nos femmes, voilà ce qu'il en a coûté. — Le fameux duc de Brunswick s'en va, sans se retourner...

    Dieu nous garde d'insulter la Prusse du grand Frédéric ! Ni ces excellents soldats qu'on amenait à la mort !... La mauvaise conscience de leurs chefs, l'hésitation naturelle au politique immoral qui suit l'intérêt jour par jour, voilà ce qui perdit ces pauvres Allemands, et les rendit ridicules. Disons-le aussi, leur bonhomie excessive, leur douceur, leur patience à suivre leurs indignes rois.

    Les deux voleurs, le prussien et l'autrichien, n'agissaient nullement d'accord. Le prussien, sollicité dès longtemps de traiter à part, était par cela même suspect à son camarade. L'autrichien, qui se portait comme parent de la reine de France, n'en avait pas moins la pensée secrète de faire son petit vol à part, de se garnir les mains, vers l'Alsace ou les Pays-Bas, de profiter de la misère de Louis XVI qu'il venait délivrer, pour le dépouiller lui-même.
Avec ces bonnes pensées et ces vues secrètes, ils se gardèrent bien de donner à Monsieur le titre de régent de France, qui eût groupé autour de lui tous les royalistes, donné une énergie nouvelle à l'armée des émigrés. Ils ne voulaient nullement réussir par les Français. Ils voulaient avoir du succès, et craignaient d'eu avoir trop. Ils voulaient, ne voulaient pas.

    S'il se trouvait dans l'armée des émigrés quelque officier intelligent, intrépide, comme M. de Bouillé, on se garda de l'employer ; on le tint sur les derrières, on le laissa traîner au blocus de Thionville, on l'envoya sur le Rhin, en Suisse, partout enfin où il était inutile.

    l est intéressant de voir cette armée de la contre-révolution s'acheminer pesamment par Coblentz et Trèves ; belle armée, du reste, bien organisée, riche, surchargée d'équipages magnifiques, d'un train royal, et du train de je ne sais combien de princes. Brunswick, le général en chef, avait dit : C'est une promenade militaire. Le roi de Prusse avait quitté ses maîtresses pour venir à la promenade. Sa présence, la conservation de sa précieuse personne, eût rendu prudent Brunswick, quand même il ne l'eût pas été. L'essentiel n'était pas de vaincre ; le capital intérêt était de ne pas trop exposer le roi de Prusse, de le ramener sain et sauf. C'est la pensée que le sage Brunswick dut incessamment ruminer, et c'est à quoi se borna le succès de l'expédition.

    Brunswick était déjà un homme d'âge ; il était lui-même prince souverain ; c'était un homme prodigieusement instruit, d'autant plus hésitant, sceptique. Qui sait beaucoup doute beaucoup. La seule chose à laquelle il rêvait, c'était le plaisir. Mais le plaisir, continué au-delà de l'âge, énerve non-seulement le corps, mais la faculté de vouloir. Le duc était resté brave, savant, spirituel, plein d'idées et d'expérience ; il n'avait perdu qu'une chose, par quoi il était eunuque ; quelle chose ? La volonté.

    Dans cette armée de rois, de princes, il y avait entre autres un prince souverain, le duc de Weimar, et avec lui, son ami, le prince de la pensée allemande, nous l'avons dit, le célèbre Gœthe. Il était venu voir la guerre, et chemin faisant, au fond d'un fourgon, il écrivait les premiers fragments du Faust, qu'il publia au retour. Ce courtisan assidu de l'opinion, qui l'exprima fidèlement, ne la devança jamais, disait alors, à sa manière, la décomposition, le doute, le découragement de l'Allemagne. Il lui poétisait, dans une œuvre sublime, son vide moral, sa vaine agitation d'esprit. Elle en sortit glorieusement par des hommes de foi, par Schiller, par Fichte, surtout par Beethoven. Mais le temps n'était pas venu.

    Nulle idée, nul principe, ne dominait cette armée. Elle avançait lentement, comme il était naturel, n'ayant nulle raison d'avancer. Les émigrés étaient là priant, suppliant, se mourant d'impatience. Brunswick songeait. Il pouvait prendre ce parti, il est vrai ; mais cet autre parti valait bien autant, à moins que le troisième ne fût meilleur encore. Enfin, quand on s'était décidé, à la longue, à faire quelque chose, l'exécution commençait lentement par le sage prussien Hohenlohe, ou l'autrichien plus sage encore, Clairfayt. Il faut se rappeler qu'il n'y avait pas eu de guerre depuis trente ans. La guerre à coups de foudre du grand Frédéric était un peu oubliée. Le sage tactique des généraux autrichiens était fort appréciée. Qu'avait-on besoin d'aller si vite, si l'on pouvait, sans remuer presque, atteindre les meilleurs résultats ?
Ne faut-il pas d'ailleurs, disait le duc de Brunswick à nos fougueux émigrés, que je laisse un peu de temps à ces royalistes dont vous me promettez les secours, pour se décider et se mettre en mouvement ? Elles vont sans doute arriver, les députations d'un peuple heureux d'être délivré, qui viendra saluer, nourrir ses libérateurs. Je ne les vois pas encore.

    Et bien loin qu'il pût les voir, le paysan, sur toute la ligne, restait sournoisement immobile, cachait, serrait ses grains, les battait à la hâte et les emportait. Les Allemands s'étonnaient de trouver si peu de ressource. Ils prirent Longwy et Verdun, comme on a vu, mais par la trahison de quelques officiers royalistes, par l'effroi de quelques bourgeois qui craignirent le bombardement. Deux accidents, rien de plus. Les soldats des garnisons, les volontaires des Ardennes, ceux de Maine-et-Loire, forcés ainsi de se rendre, montrèrent la plus violente indignation. J'ai dit la mort de Beaurepaire. Le jeune officier qu'on força de porter au roi de Prusse la capitulation de Verdun n'obéit qu'en donnant les signes d'un véritable désespoir, son visage était inondé de larmes. Le roi demanda le nom du jeune homme, qui était Marceau.

    Mézières, Sedan, Thionville, montraient bonne volonté de tenir mieux que Verdun. On assiégea Thionville, et avec des forces considérables (les assiégeants reçurent une fois un renfort de douze mille hommes). Le général français, Wimpfen, qui était dedans, montra beaucoup de vigueur ; sa défense était offensive : à chaque instant, il allait, par des sorties audacieuses, faire visite à l'ennemi.

    Brunswick, entré dans Verdun, s'y trouva si commodément qu'il y resta une semaine. Là déjà les émigrés qui entouraient le roi de Prusse commencèrent à lui rappeler les promesses qu'il avait faites. Ce prince avait dit, au départ, ces étranges paroles (Hardenberg les entendit) : Qu'il ne se mêlerait pas du gouvernement de la France, que seulement il rendrait au Roi l'autorité absolue. Rendre au Roi la royauté, les prêtres aux églises, les propriétés aux propriétaires, c'était toute son ambition. Et pour ces bienfaits, que demandait-il à la France ? Nulle cession de territoire, rien que les frais d'une guerre entreprise pour la sauver.

    Ce petit mot rendre les propriétés contenait beaucoup. Le grand propriétaire était le clergé ; il s'agissait de lui restituer un bien de quatre milliards, d'annuler les ventes qui s'en étaient faites pour un milliard dès janvier 92, et qui depuis, en neuf mois, s'étaient énormément accrues. Que devenaient une infinité de contrats dont cette opération immense avait été l'occasion directe ou indirecte ? Ce n'étaient pas seulement les acquéreurs qui étaient lésés, mais ceux qui leur prêtaient de l'argent, mais les sous-acquéreurs auxquels déjà ils avaient vendu, une foule d'autres personnes... Un grand peuple, et véritablement attaché à la Révolution par un intérêt respectable. Ces propriétés détournées depuis plusieurs siècles du but des pieux fondateurs, la Révolution les avait rappelées à leur destination véritable, la vie et l'entretien du pauvre. Elles avaient passé de la main morte à la vivante, des paresseux aux. Travailleurs, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des évêques fastueux, à l'honnête laboureur. Une France nouvelle s'était faite dans ce court espace de temps. Et ces ignorants qui amenaient l'étranger ne s'en doutaient pas. Ni les deux agents de Monsieur, ni M. de Caraman, secret agent de Louis XVI, qui étaient auprès du roi de Prusse, ne l'avertirent du danger qu'il y avait à toucher un peint si grave.

    Il était à peine à Verdun, qu'il ordonna (ou qu'on ordonna en, son nom) aux officiers municipaux de tous les villages de chasser les prêtres constitutionnels, de rétablir ceux qui n'avaient pas fait serment, et de leur rendre les registres de l'état-civil, enfin, de restituer aux religieux ce qui leur appartenait. Il en fut de même sur la frontière du Nord. Dans tous, les villages de la Flandre française où pénétraient momentanément les Autrichiens, leur premier soin était de rétablir les prêtres qui, n'avaient pas fait serment.

    Si Danton, si Dumouriez, avaient eu l'honneur d'être admis au conseil du roi de Prusse, ils auraient sans aucun doute conseillé de telles mesures.

    A ces mots significatifs de restauration des prêtres, de restitution, etc., le paysan dressa l'oreille, et comprit que c'était tonte la contre-révolution qui entrait en France, qu'une mutation immense et des choses et des personnes allait arriver.

    Tous n'avaient pas de fusils, mais ceux qui en eurent en prirent. Qui avait une fourche prit la fourche ; et qui une faulx, une faulx.

    Un phénomène eut lieu sur la terre de France. Elle parut changée tout-à-coup au passage de l'étranger. Elle devint un désert. Les grains disparurent, et comme si un tourbillon les eût emportés, ils s'en allèrent à l'ouest. Il ne resta sur la route qu'une chose pour l'ennemi, les raisins verts, la maladie et la mort.

    Le ciel était d'intelligence. Une pluie constante, infatigable, tombait sur les Prussiens, les mouillait It fond, les suivait fidèlement, leur préparait la voie. Ils trouvèrent déjà des boues en Lorraine ; vers Metz et Verdun la terre commençait à se détremper ; et enfin la Champagne leur apparut une véritable fondrière, où le pied, enfonçant dans un profond mortier de craie, semblait partout pris au piège.

    Les souffrances étaient à peu près les mêmes dans les deux armées. La pluie, et peu de subsistance, mauvais pain, mauvaise bière. Mais la différence était grande dans la disposition morale. Le Français chantait, et il avait du vin au cœur ; dans l'avoine ou le blé noir il savourait joyeusement le pain de la liberté.

    Ce hardi gascon aussi [2], qui le menait au combat, avait dans l'œil et la parole une étincelle du Midi qui brillait dans ce temps sombre. Le regard de Dumouriez réchauffait les cœurs. On savait que, hussard à vingt ans, il s'était fait tailler en pièces ; eh bien ! il en avait cinquante, et il ne s'en portait que mieux... Le général était gai, et l'armée l'était. Le corps qu'il avait commandé du côté des Flandres, et qui vint le retrouver, très-hardi, très-aguerri, n'avait guère passé de jours, dans ses premiers campements, sans donner des bals, et souvent on les donnait sur le terrain ennemi. Au bal et à la bataille, figuraient en première ligne deux jeunes et jolis hussards, qui n'étaient rien moins que deux demoiselles, deux sœurs, parfaitement sages, si la chronique en est crue.

    Cette armée était très-pure des excès de l'intérieur. Elle les apprit avec horreur, et donna une violente leçon à la populace armée, qu'on lui envoya de Châlons. C'était une tourbe de volontaires, moitié fanatiques et moitié brigands, qui, sur la lecture de la circulaire de Marat, l'avaient appliquée à l'instant, en tuant plusieurs personnes. Ils arrivaient, aboyant après Dumouriez, criant au traître, demandant sa tête. Ils furent tout étonnés du vide immense qui se fit autour d'eux. Personne ne leur parla. Le lendemain, revue du général. Ils se voient entre une cavalerie, très-nombreuse et très-hostile, prête à les sabrer, d'autre part une artillerie menaçante, qui les eût foudroyés au moindre signe. Dumouriez vient alors à eux, avec ses hussards, et leur dit : Vous vous êtes déshonorés. Il y a parmi vous des scélérats qui vous poussent au crime ; chassez-les vous-mêmes. A la première mutinerie, je vous ferai tailler en pièces. Je ne souffre ici ni assassins, ni bourreaux... Si vous devenez comme ceux parmi lesquels vous avez l'honneur d'être admis, vous trouverez en moi un père.

(François Bûchamor)

    Ils ne soufflèrent mot, et devinrent de très-bons soldats. Ils prirent l'esprit général de l'armée. Cette armée était magnanime, vraiment héroïque, de courage et d'humanité. On put l'observer, plus tard, dans la retraite des Prussiens. Quand les Français les virent affamés, malades, livides, se traînant à peine, ils les regardaient en pitié, et ils les laissaient passer. Tous ceux qui venaient se rendre voyaient le camp français converti en hôpital allemand, et trouvaient dans leurs ennemis des gardes-malade [3].

Extrait de la Cantinière

    L'armée française, d'abord très-faible, était, en récompense, bien autrement leste et mobile que celle des Prussiens. Il s'agissait d'en réunir tes corps dispersés. C'est ce que Dumouriez accomplit avec un coup-d'œil, une audace, une vivacité admirable, saisissant tous les défilés de la forêt de l'Argonne, en présente de l'ennemi. L'Autrichien, ayant passé la Meuse, touchait déjà la forêt ; il était parfaitement maitre de l'interdire à Dumouriez. Celui-ci, par une fausse attaque, lui fit repasser la Meuse, lui escamota, pour ainsi dire, la position disputée, occupa les défilés à la barbe de l'Autrichien ébahi (7 septembre).

    Lui seul, il l'assure, soutint, contre tous, qu'il fallait défendre cette ligne de l'Argonne ; qui sépare le riche pays de Metz, Toul et Verdun, de la Champagne Pouilleuse. On insistait en vain pour qu'il se retirât vers Châlons et qu'il défendit la ligne de la Marne. Il put mépriser les murmures ; tout autre général eut été forcé d'y céder. Mais Dumouriez avait pour lui, près de lui, pendant la campagne, pour répondre de lui et le soutenir, Westermann, c'est-à-dire Danton.

    Il eut seulement le tort d'écrire à Paris : Que l'Argon ne serait les Thermopyles de la France, qu'il les défendrait, et serait plus heureux que Léonidas. Le Léonidas français faillit périr comme l'autre. Il avoue lui-même, avec une franchise qui n'appartient qu'aux hommes supérieurs, qu'il garda mal un des passages de l'Argonne et qu'il se laissa tourner (13 sept.).

    Deux de ses lieutenants étaient en pleine retraite, et il ne savait plus même où ils étaient. Il se vit un moment réduit à quinze mille hommes, perdu sans ressources, si les Autrichiens qui avaient forcé les défilés, profitaient de leurs avantages. Ils perdirent encore du temps. Au milieu d'une nuit pluvieuse, Dumouriez, à petit bruit, exécuta sa retraite, et il fut suivi si lentement qu'il put et réunir ses : troupes, et faire venir de Rethel Beurnonville avec dix mille hommes. Cette retraite fut troublée deux fois par d'inexplicables paniques, où 1.500 hussards autrichiens, traînant après eux quelque artillerie volante, dissipèrent des corps six fois plus considérables. Le pis, c'est que deux mille hommes, courant trente ou quarante lieues, allaient publiant partout que l'armée était anéantie. Le bruit alla jusqu'à Paris, et l'on eut une vive alarme, jusqu'à ce que Dumouriez lui-même écrivit la chose, exactement comme elle était, à l'Assemblée nationale. L'Assemblée, et les ministres, tous ici furent admirables. Malgré ce double accident, les ministres girondins, d'une part, et Danton de l'autre, soutinrent unanimement Dumouriez. L'opinion resta énergique et ferme pour le général en retraite. Dumouriez tourné, l'armée poursuivie, s'arrêtèrent, portés sur le cœur invincible de la France.

    Il occupa le 11 septembre le camp de Sainte-Menehould, et devant lui, les. Prussiens vinrent occuper les collines opposées, ce qu'on appela le camp de la Lune. Ils étaient plus près de Paris, lui, plus près de l'Allemagne. Lequel des deux tenait l'autre ? On pouvait controverser. Nous l'isolons de Paris, disaient les Prussiens. En réalité, leur situation était très-mauvaise. Leur lourde armée encombrée ne pouvait pas aisément poursuivre sa route, devant une armée leste, ardente, qui la serrait de près en queue. Elle ne pouvait pas se nourrir ; ses convois ne lui venaient que du fond de l'Allemagne, et restaient en route. La terre de France la rejetait, ne lui donnait rien pour vivre que la terre même. A eux de manger cette terre, de voir quel parti ils pourraient tirer de la craie. Leur armée, avec tous ses équipages royaux, n'en était pas moins désormais comme une procession lugubre qui laissait des hommes sur tous les chemins. Le découragement était extrême. Ils se voyaient engagés dans cette boueuse Champagne, sous une implacable pluie, tristes limaces qui traînaient, sans avancer presque, entre l'eau et l'eau.

(Mémoires de Jean-François Godard)


    Dumouriez, rejoint, le 19, par Kellermann, se trouva fort de soixante-seize mille hommes, plus nombreux que les Prussiens, qui n'en avaient que soixante-dix mille, Ceux-ci, enfoncés en France, ayant laissé de côté Thionville et d'autres places, apprenaient qu'au moment même une armée française était en pleine Allemagne. Custine marchait vers Spire, qu'il prit d'assaut le 19. On l'appelait à Mayence, à Francfort. Une Allemagne révolutionnaire, une France, pour ainsi dire, se dressait inopinément pour donner la main à la France, de l'autre côté du Rhin.

    Ici, la population courait au combat d'un tel élan, que l'autorité commençait à s'en effrayer et la retenait en arrière. Des masses confuses, à-peu-près sans armes, se précipitaient vers un même point ; on ne savait comment les loger, ni les nourrir. Dans l'Est, spécialement en Lorraine, les collines, tous les postes dominants, étaient devenus autant de camps grossièrement fortifiés d'arbres abattus, à la manière de nos vieux camps du temps de César. Vercingétorix se serait cru, à cette vue, en pleine Gaule. Les Allemands avaient fort à songer, quand ils dépassaient, laissaient derrière eux ces camps populaires. Quel serait pour eux le retour ? Qu'aurait été une déroute à travers ces masses hostiles, qui de toutes parts, comme les eaux, dans une grande fonte de neige, seraient descendues sur eux ?... Ils devaient s'en apercevoir : ce n'était pas à une armée qu'ils avaient affaire, mais bien à la France. Ce corps de soixante-dix mille Allemands, qu'était-ce en comparaison ? Il Se perdait comme une mouche, dans cet effroyable océan de populations armées [4].

    Telles étaient leurs pensées, sérieuses en vérité, lorsqu'ils virent s'accomplir, sans avoir pu l'empêcher, la jonction de Dumouriez et de Kellermann. Celui-ci, vieux soudart alsacien de la guerre de sept ans, fort jaloux de Dumouriez, n'avait nullement suivi ses directions. Il s'était un peu éloigné de lui. Dans la vallée qui séparait les deux camps, le français et le prussien, il s'était posté en avant sur une espèce de promontoire, de mamelon avancé, où était le moulin de Valmy. Bonne position pour le combat, détestable pour la retraite. Kellermann n'eût pu retourner qu'en faisant passer son armée sur un seul pont avec le plus grand péril. Il ne pouvait se replier sur la droite de Dumouriez qu'en traversant un marais où il se fût enfoncé ; encore moins sur la gauche de Dumouriez, dont il était séparé par d'autres marais et par une vallée profonde. Donc, nulle retraite facile ; mais, pour le combat, la position était d'autant plus belle et hardie. Les Prussiens ne pouvaient arriver à Kellermann qu'en recevant dans le flanc tous les feux de Dumouriez. Un beau lieu pour vaincre ou mourir. Cette armée enthousiaste, mais peu aguerrie encore, avait peut-être besoin qu'on lui fermât la retraite. Pour les Prussiens, d'autre part, c'était un grand enseignement et matière à réfléchir : ils durent comprendre que ceux qui s'étaient logés ainsi ne voulaient point reculer.

    Nous supprimons d'un récit sérieux les circonstances épiques dont la plupart des narrateurs ont cru devoir orner ce grand fait national, assez beau pour se passer d'ornements. A plus forte raison écarterons-nous les fictions maladroites par lesquelles on a voulu confisquer au profit de tel ou tel individu ce qui fut la gloire de tous.

    Réservons seulement la part réelle qui revient à Dumouriez. Quoique Kellermann se fût placé lui-même autrement qu'il n'avait dit, quoiqu'il eût, contre son avis, pris pour camp ce poste avancé, Dumouriez mit un zèle extrême à le soutenir, de droite et de gauche. Toute petite passion, toute rivalité, disparaissait dans une si grande circonstance. En eût-il été de même entre généraux de l'ancien régime ? J'ai peine à le croire. Que de fois les rivalités, les intrigues des généraux courtisans, continuées sur le champ de bataille, ont amené nos défaites !

    Non, le cœur avait grandi chez tous ; ils furent au-dessus d'eux-mêmes. Dumouriez ne fut plus l'homme douteux, le personnage équivoque ; il fut magnanime, désintéressé, héroïque ; il travailla pour le salut de la France et la gloire de son collègue ; il vint lui-même, plusieurs heures, dans ses lignes, partager avec lui le péril, l'encourager et l'aider. Et Kellermann ne fut point l'officier de cavalerie, le brave et médiocre général qu'il a été toute sa vie. Il fut un héros, ce jour-là et à la hauteur du peuple ; car c'était le peuple, vraiment, à Valmy, bien plus que l'armée. Kellermann s'est souvenu toujours avec attendrissement et regret du jour où il fut un homme, non simplement un soldat, du jour où son cœur vulgaire fut un moment visité du génie de la France. Il a demandé que ce cœur pût reposer à Valmy.

    Les Prussiens ignoraient si parfaitement à qui ils avaient affaire, qu'ils crurent avoir pris Dumouriez, lui avoir coupé le chemin. Ils s'imaginèrent que cette armée de vagabonds, de tailleurs, de savetiers, comme disaient les émigrés, avaient hâte d'aller se cacher dans Châlons, dans Reims. Ils furent un peu étonnés quand ils les virent audacieusement postés à ce moulin de Valmy. Ils supposèrent du moins que ces gens-là qui, la plupart, n'avaient jamais entendu le canon, s'étonneraient au concert nouveau de soixante bouches à feu. Soixante leur répondirent, et tout le jour, cette armée, composée en partie de gardes nationales, supporta une épreuve plus rude qu'aucun combat : l'immobilité sous le feu. On tirait dans le brouillard au matin, et plus tard, dans la fumée. La distance néanmoins était petite. On tirait dans une masse ; peu importait de tirer juste. Cette masse vivante, d'une armée toute jeune, émue de son premier combat, d'une armée ardente et française, qui brûlait d'aller en avant, tenue là sous les boulets, les recevant par milliers, sans savoir si les siens portaient, elle subissait, cette armée, la plus grande épreuve peut-être. On a tort de rabaisser l'honneur de cette journée. Un combat d'attaque, ou d'assaut, aurait moins honoré la France.
(François Bûchamor)


    Un moment, les obus des Prussiens, mieux dirigés, jetèrent de la confusion. Ils tombèrent sur deux caissons qui éclatèrent, tuèrent, blessèrent beaucoup de monde. Les conducteurs de chariots, s'écartant à la hâte de l'explosion, quelques bataillons semblaient commencer à se troubler. Le malheur voulut encore qu'à ce moment un boulet vint tuer le cheval de Kellermann et le jeter par terre. Il en remonta un autre avec beaucoup de sang-froid, raffermit les lignes flottantes.

    Il était temps. Les Prussiens, laissant leur cavalerie en bataille pour soutenir l'infanterie, formaient celle-ci en trois colonnes, qui marchaient vers le plateau de Valmy (vers onze heures). Kellermann voit ce moment, forme aussi trois colonnes en face, et fait dire sur toute la ligne : Ne pas tirer, mais attendre, et les recevoir à la baïonnette.


    Il y eut un moment de silence. La fumée se dissipait. Les Prussiens avaient descendu, ils franchissaient l'espace intermédiaire avec la gravité d'une vieille armée de Frédéric, et ils allaient monter aux Français. Brunswick dirigea sa lorgnette, et il vit un spectacle surprenant, extraordinaire. A l'exemple de Kellermann, tous les Français, ayant leurs chapeaux à la pointe des sabres, des épées, des baïonnettes, avaient poussé un grand cri... Ce cri de trente mille hommes remplissait toute la vallée : c'était comme un cri de joie, mais étonnamment prolongé ; il ne dura guère moins d'un quart d'heure ; fini, il recommençait toujours, avec plus de force ; la terre en tremblait... C'était : Vive la Nation !

(Mémoires de Jean-François Godard)

    Les Prussiens montaient, fermes et sombres. Mais, tout ferme que fût chaque homme, les lignes flottaient, elles formaient par moments des vides, puis elles les remplissaient. C'est que de gauche elles recevaient une pluie de fer, qui leur venait de Dumouriez.
Brunswick arrêta ce massacre inutile, et fit sonner le rappel.

(Mémoires de Jean-François Godard)


    Le spirituel et savant général avait très-bien reconnu, dans l'armée qu'il avait enlacée, un phénomène qui ne s'était guère vu depuis les guerres de religion : une armée de fanatiques, et, s'il l'eût fallu, de martyrs. Il répéta au Roi ce qu'il avait toujours soutenu, contrairement aux émigrés, que l'affaire était difficile, et qu'avec les belles chances que la Prusse avait en ce moment pour s'étendre dans le Nord, il était absolument inutile et imprudent de se compromettre avec ces gens-ci.

(Mémoires de Jean-François Godard)



    Le Roi était extrêmement mécontent, mortifié. Vers quatre ou cinq heures, il se lassa de cette éternelle canonnade qui n'avait guère de résultat que d'aguerrir l'ennemi. Il ne consulta pas Brunswick, mais dit qu'on battît la charge. Lui-même, dit-on, approcha avec son état-major, pour reconnaître de plus près ces furieux, ces sauvages. Il poussa sa courageuse et docile infanterie sous le feu de la mitraille, vers le plateau de Valmy. Et en avançant, il reconnut la ferme attitude de ceux qui l'attendaient là-haut. Ils s'étaient déjà habitués au tonnerre qu'ils entendaient depuis tant d'heures, et ils commençaient à s'en rire. Une sécurité visible régnait dans leurs lignes. Sur toute cette jeune armée planait quelque chose, comme une lueur héroïque, où le Roi ne comprit rien (sinon le retour en Prusse).

    Cette lueur était la Foi.

Et cette joyeuse armée qui d'en-haut le regardait, c'était déjà l'armée de la RÉPUBLIQUE.

Fondée le 20 septembre, à Valmy, par la victoire, elle fut, le 21, décrétée à Paris, au sein de la Convention.

(...)

(François Bûchamor)

Notes : 

[1] C'est le défaut trop ordinaire des écrivains militaires, spécialement des généraux qui écrivent leur propre histoire. Ils font honneur de tout succès à leurs calculs, oublient les hommes sans le dévouement desquels ces calculs ne servaient à rien. — Le plus grand est le plus coupable. Napoléon, dans ses Mémoires, donne volontiers le chiffre des hommes, nullement la qualité, le personnel merveilleux, unique, invincible, dont il disposait. Il a l'air d'ignorer l'infaillible épée que sa mère, la Révolution, lui avait léguée en mourant. J'avais tant d'hommes, tant sont morts, voilà toute l'oraison funèbre. Quoi ! C'est là tout, grand Empereur ?... Pas un mot du cœur, pour tant de cœurs héroïques, qui ne vous distinguaient plus de la patrie, et mouraient pour vous !

[2] Gascon de caractère, Provençal d'origine, né en Picardie.

[3] Ce n'est pas la première fois que les Français ont soigné, nourri leurs ennemis. Cela se vit à la prise de La Rochelle (1627), et bien anciennement dans les guerres espagnoles du XIVe siècle. Un Anglais leur rend ce témoignage : Lorsque le duc de Lancastre envahit la Castille, et que ses soldats mouraient de faim, ils demandèrent un sauf-conduit, et passèrent dans le camp des Castillans, où il y avait beaucoup de Français auxiliaires. Ceux-ci furent touchés de la misère des Anglais, ils les traitèrent avec humanité et ils les nourrirent de leurs propres vivres (De suis victualibus refecerunt, Walsingham, p. 342).

[4] Dumouriez ménage habilement son coup de théâtre, supprime les grandes causes du succès, fait ressortir, exagère les plus petits obstacles, par exemple quelques gentilshommes verriers, ou partisans de Condé, qui se trouvaient dans la forêt de l'Argonne. — D'autre part, les Mémoires d'un homme d'État, écrits pour la Prusse par le libraire Schœll sur les notes de Hardenberg, n'oublient rien pour embrouiller les choses, et sauver l'honneur prussien.


Le fameux François Bûchamor



Post Scriptum :

La bataille de Valmy ne semble pas terminée, raison pour laquelle je vous conseille de lire cet article complémentaire : "Valmy ? Quelques précisions s'imposent"