mercredi 4 novembre 2020

Novembre 1789 : Robespierre voit dans la nouvelle constitution " des vices essentiels qui peuvent empêcher les bons citoyens de se livrer à la joie".

Article en cours de rédaction 

Maximilien Robespierre dans son costume de député du Tiers état


Lettre de Maximilien Robespierre à son ami Buissart.

    Dans un article rédigé à propos de la journée du 23 octobre1789, j'ai évoqué comment Robespierre avait été empêché de s'exprimer à la tribune de l'Assemblée la veille et je mentionnais cette lettre qui m'avait été signalée par l'une de mes abonnées (que je remercie encore). Cette lettre confirmait les dires du Journal de Paris concernant cet incident, incident que le procès-verbal de l'Assemblée nationale se gardait bien d'évoquer.


Les deux révolutions parallèles.

    Comme je l'ai déjà écrit dans de précédents articles, on ne peut s'empêcher de constater à la lecture chronologique des événements, que dès le début de la Révolution française, il semble y avoir deux révolutions qui se déroulent en parallèle. Je les ai surnommées, la révolution en perruques et la révolution en haillons. Les députés du Tiers Etat, portant perruques, sont même allés jusqu'à armer les citoyens en haillons la veille du 14 juillet, par peur des troupes menaçant Paris bien sûr, mais aussi pour accélérer un peu les choses ! Comme je vous l'ai expliqué, dès que la nouvelle de la prise de la Bastille se fut répandue par tout le royaume, de nombreuses troupes en haillons entreprirent de prendre leurs Bastilles çà et là dans toute la France ! Ce phénomène fera partie de ce que l'on appellera, "la grande peur".

    A partir de cet été 1789, nous n'allons pas cesser d'observer une tension qui va aller en grandissant, entre les députés de l'Assemblée nationale, qui ont obtenu ce qu'ils voulaient - c'est-à-dire une monarchie constitutionnelle ou plutôt un roi à leurs ordres, et cette masse sans voix que l'on appelle selon les circonstances, peuple ou populace ; peuple qui réclame pain et justice…

Tous les députés ? Non.

    Tous les députés de l'Assemblée nationale ? Non, bien sûr ! Aussi curieux que cela puisse paraître, certains parmi eux se préoccupent du peuple. Est-ce par compassion envers ces millions de miséreux ou par lucidité, sachant qu'il est impossible de gouverner un pays peuplé d'affamés ?

    Dans toute la gamme de régimes politiques que l'on connait, l'oppression d'un peuple privé de droits est une option qui fonctionne, mais il faut pour cela une police et une armée forte et si vous avez bien lu les articles, c'était loin d'être le cas en 1789, puisque des troupes allèrent jusqu'à se joindre au peuple ! (Soudoyées par la bourgeoisie du Tiers état ? Peut-être. Certain prétendent même qu'une partie de la noblesse aurait… Bref !).

    J'aime beaucoup la citation de Barnave qui explique si bien la révolution de 1789 :"Une nouvelle distribution de la richesse entraîne une nouvelle distribution du pouvoir ". La prise du pouvoir par le Tiers état en juillet 1789, ne fut en fait que cela. Cette nouvelle classe sociale montante demandait le pouvoir. Elle l'a eu ! Quant au peuple, il lui faudra encore du temps avant qu'il prenne conscience, non pas de sa richesse, mais de sa force. On parlera alors de rapport de forces. Mais ce sera un peu plus tard…

    Maximilien Robespierre fait partie de ces quelques députés agaçants, qui se préoccupent du sort du peuple. Ils sont une minorité au sein de cette Assemblée nationale constituante. Une minorité qui peine à s'exprimer comme nous l'avons vu précédemment. Voilà pourquoi j'ai trouvé intéressant de vous proposer la lecture de cette lettre du député Robespierre, à son ami d'Arras, le dénommé Buissart.


Voici la lettre.

    Cette lettre, non datée ni signée, porte la mention suivante de Buissart : "reçue le 9 novembre 1789".

    On peut imaginer que Robespierre l'a écrite après le 3 novembre 1789, puisqu'il évoque la nationalisation des biens du clergé, la suspension des parlements et le nouveau découpage administratif de la France.

(J. A. Paris, o. c. Appendice CVII – CIX. N°IV. – Mémoire de l'Académie de Metz. 1900-1901. p. 236-239.)

A noter que j'ai choisi d'en actualiser l'orthographe afin que les amis étrangers qui liront cet article aient une traduction correcte.

Robespierre à Buissart

Mon cher ami, je sais que vous boudez contre moi ; et je ne puis vous blâmer. Car malgré toutes les bonnes raisons que je pourrais vous donner pour justifier le long silence que j’ai gardé avec tous mes amis, je suis forcé de convenir que vous méritiez une exception et que je devais faire l’impossible pour trouver le temps de vous écrire. Il ne me reste donc d’autre parti que d’invoquer votre clémence et de réparer ma négligence.

Que pense-t-on ? Que dit-on ? Que fait-on en Artois ? Que faites-vous vous-même ? Etes-vous du Comité permanent ? Quels sont les hommes qui sont maintenant à la tête des affaires ? Je viens de recevoir une lettre d’un patriote qui gémit sur l’opiniâtreté de l'aristocratie et qui se plaint de ce que nos décrets ne sont encore connus en Artois que par les papiers publics. Je vous prie de m’informer au plutôt de ce fait et de me mander si les décrets de l’Assemblée nationale notamment celui qui concerne la réforme provisoire de la procédure criminelle (1) sont enregistrés et observés dans les tribunaux.

La puissance du clergé est abattue par le décret qui vient de déclarer que les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation (2). Les parlements ont reçu le lendemain un gage certain de leur ruine, dans la loi qui les condamne à rester en vacances (3). L'aristocratie féodale est à peu près anéantie ; les plus grands abus semblent avoir disparu à la voix des représentants de la Nation ; seront-nous libres ? Je crois qu’il est permis de faire encore cette question. La Constitution nouvelle me parait du moins renfermer des vices essentiels qui peuvent empêcher les bons citoyens de se livrer à la joie (4).

La partie de la Constitution la plus importante-sera incontestablement la plus mauvaise ; je parle de l'organisation des Municipalités, des Assemblées provinciales et des Assemblées nationales. Vous savez sans doute que l'on exige des citoyens une quantité déterminée de revenu pour leur laisser l'exercice des droits de citoyens ; qu’il faut payer une contribution de trois journées d’ouvriers pour assister aux assemblées primaires ; dix journées d’ouvriers pour être membre des assemblées secondaires que l’on appelle départements ; enfin une contribution de 54 livres et en outre une propriété foncière pour être éligible à l’Assemblée nationale. Ces dispositions sont l’ouvrage du parti aristocratique de l’Assemblée qui n’a pas même permis aux autres de défendre les droits du peuple et a constamment étouffé leurs voix par des clameurs ; de manière que la plus importante de toutes nos délibérations a été arrêtée sans discussion, dans le tumulte et emportée comme par violence.

Il est maintenant question de changer l’ancienne division des provinces et de partager le royaume en quatre-vingt-dix départements, sous divisés en assemblées secondaires et en assemblées primaires, sans égard aux limites des provinces (5). Cette opération, qui dans le moment actuel me paraitrait plus favorable à l’aristocratie et au despotisme qu’à la liberté donne lieu à de grands débats ; il me semble qu’une représentation fondée sur les bases que je viens d’indiquer pourrait facilement élever l’aristocratie des riches sur les ruines de l’aristocratie féodale ; et je ne vois pas que le peuple qui doit être le but de toute institution politique gagnât infiniment à cette espèce d’arrangement. D’ailleurs je ne conçois pas comment des représentants qui tiennent leur pouvoir de leurs commettants, c’est-à-dire de tous les citoyens sans distinction de fortune ont le droit de dépouiller la majeure partie de ces mêmes commettants du pouvoir qu’ils leur ont confié. Je vous prierai, mon cher ami, de me dire la sensation que ce projet peut faire en Artois. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui ; je m’en console par l’espérance de vous écrire bientôt. Présentez, je vous prie, à Madame Buissart mon attachement respectueux ; sa société et la vôtre seront une des principales raisons qui me rendront le séjour d’Arras agréable, quand j’y retournerai ; comme elle a excité mes plus vifs regrets, lorsque j’ai quitté cette ville. Mais je crois être encore ici pour quelques mois.

Unissez-vous à tous les bons citoyens pour soutenir et pour animer le patriotisme de nos compatriotes et leur inspirer dans ces circonstances les sentiments et les résolutions les plus utiles au bien public et à la liberté.

Je suis le meilleur de vos amis. J’attends de vos nouvelles avec impatience.

Mon adresse : rue Saintonge au Marais, chez M. Humbert, N°30

 

(1) Décret du 8 octobre 1789 rendu sur le rapport de Beaumetz et l'initiative de La Fayette et de la Commune de Paris.

(2) Décret du 2 novembre 1789 rendu sur la proposition de Talleyrand-Périgord.

(3) Décret du 3 novembre 1789 rendu sur la proposition d’Alexandre de Lameth.

(4) Robespierre venait d’intervenir en vain contre le décret exigeant pour être citoyen actif le paiement d’une contribution directe égale à la valeur de trois journées de travail (22 octobre).

(5) Cf. Le rapport de Thouret, au nom du nouveau comité constitutionnel, fait à l'Assemblée nationale le 29 septembre 1789. B. N. Le 29/285-286 et le décret du 26 février 1790 qui divisa la France en 83 départements.


Sources :

Pages cachées sur WIKIPEDIA, parce qu'en cours de rédaction, mais accessibles tout de même 😉 : Page 57Page 58 et Page 59. N'y mettez surtout pas le bazar ! Contentez-vous de regarder 🙏 Merci.


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Bien cordialement
Bertrand