mercredi 18 novembre 2020

18 Novembre 1789 : La caque sent toujours le hareng, mais Chantoiseau n’a pas inventé que le restaurant.


    Ce titre étrange ressemble à un message codé et c'en est bien un, puisque toute forme de langage est un code destiné à vous communiquer des informations ; alors décodons ensemble ! 
    Je pense que vous devriez apprendre deux ou trois choses très étonnantes à la lecture de cet article.

Qu’est-ce qu’une caque ?

Une caque de harengs

    « La caque sent toujours le hareng ». C’est ainsi que Marat commence son article relatif au projet de redressement financier présenté par le ministre Jacques Necker le 14 novembre dernier.

La caque était un mot néerlandais qui désignait le tonneau contenant des harengs. Imprégnée de l’odeur des poissons qu’elle avait contenue, la barrique conservait ce très fort parfum, quel que soit le nouveau contenu qu’on y voulait mettre ensuite. Le dictionnaire nous apprend que cette expression est apparue au 17ème siècle et qu’elle signifiait « peu importe l’ascension sociale, on garde toujours les marques de ses origines. »

    Cette métaphore est donc particulièrement bien trouvée, puisque Marat l’utilise pour rappeler qu’avant d’être devenu ministre, Necker était un banquier. Raison pour laquelle, en réponse à la crise financière, Necker ne peut trouver que des solutions de banquier, étant sous-entendu que celles-ci seront favorables aux banquiers.

Tout le monde sent son hareng

    Marat n’aime pas Necker, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais il serait facile de lui retourner l’argument. Absolument tout le monde subit le déterminisme de ses origines, aussi bien sociales que culturelles, et chacun de nous, confronté au même problème, ne trouvera que des solutions qui lui ressemblent.

Marcher au milieu des effluves (digression)

    Enquêter en histoire, c’est comme cheminer au milieu des effluves. On renifle les traces laissées par d’autres et nous préférons souvent celles qui sentent un peu comme nous. Voilà pourquoi bien souvent, nous nous enthousiasmons pour telle ou telle personne, allant parfois jusqu’à reconstruire une personnalité qui sente comme nous. Ce que j’ai décrit ailleurs comme la fabrication d’un personnage conceptuel, n’ayant plus rien à voir avec la personnalité d’origine. Tout cela pour nous conseiller de prendre garde de ne pas tomber dans une caque !


Source Carnegie

Le "parfum" de Necker ?

    Necker devait bien l’origine de sa fortune commerciale, d’une part aux spéculations sur le commerce des grains qui suivirent l’édit de 1764 promulgué par Choiseul, et d’autre part aux crédits qu’il accorda au gouvernement (après que Choiseul ait réussi à faire tomber ses hésitations). Ce que l’on dit moins, c’est qu’en 1770 il avança des sommes considérables, sans intérêts, pour l’approvisionnement des provinces où le blé était trop cher. Source : Notice sur M. Necker, par Auguste de Staël Holstein

    Necker avait bien été banquier, mais il s’était retiré du métier de la banque en 1772 (avec quand même une importante fortune de sept ou huit millions de livres). Il avait cédé la banque (sans y garder aucun intérêt) à son frère aîné Louis, qui avait abandonné sa chaire de professeur de mathématiques, et à Girardot. Son frère Louis est plus connu sous le nom d’une propriété, Germany, située près de Genève qu’il avait hérité de son père. Bien plus que du métier de banquier, Necker se passionnait d’économie, de finance et surtout de politique (il était ambitieux). Et le Necker devenu ministre, au contraire de ses prédécesseurs, s’était inquiété des conséquences de sa politique sur le peuple et avait pris des mesures sociales fort appréciées dudit peuple.


Estampe de Marat
(en vente chez Basset)

Le "parfum" de Marat ?

    Nous n’avons évoqué jusqu’à présent que le Marat journaliste. Mais Marat avait eu tant de "parfums" avant ! Durant sa période anglaise, Marat avait exercé la médecine, humaine et vétérinaire, à Newcastle de 1770 à 1773, puis à Londres dans un quartier aristocratique. De retour en France il avait poursuivi cette vocation et il était même devenu le médecin du comte d’Artois, le propre frère du roi ! Il avait même prêté sa plume à ce grand prince du sang, en faisant parfois office de secrétaire. Marat avait également été un savant qui avait fait des recherches sur le feu, sur la lumière et même sur l’électricité qu’il avait utilisée pour soigner. Ce Marat savant avait même eu une querelle avec le physicien Charles en 1783, qui avait failli se terminer par un duel. Oserai-je vous dire que Marat s’était même inventé des armoiries dont il timbrait ses lettres ? Nous en reparlerons…


Revenons à l’article de Marat !

Source BNF Gallica

    Malgré son début odoriférant, il est particulièrement intéressant parce que Marat ne se contente pas de critiquer. Il propose une solution alternative à celle proposée par Necker. Je vous laisse lire l’article et on en reparle après !

« La caque sent toujours le hareng. Quoi, toujours des spéculations d’agiotage ! Toujours des emprunts accumulés sur des impôts ! (la contribution du quart de revenu) toujours la masse de la dette royale rendue plus lourde, et l’état toujours plus écrasé sous le poids qui l’accable !

C’en est fait : les quatre derniers plans que le ministre des Finances a proposé à l’Assemblée nationale fixeront irrévocablement sa réputation aux yeux même de ces aveugles partisans, qui n’ont aucun intérêt de le prôner. En le voyant sans cesse tourner dans un cercle étroit de spéculations de banque, l’homme d’état s’éclipsera pour ne plus laisser paraitre que l’agioteur. Eh quel agioteur ! Un dilapideur audacieux, un ennemi mortel de la régénération des finances, un dépréciateur de toutes les opérations qui offrent à l’état des ressources assurées. Il connaissait ce plan d’une caisse nationale de 300 millions à 1 pour cent ; ce plan (de M. Chantoiseau) si ingénieux, si simple, si propre à opérer le soulagement du peuple, la sûreté des effets de commerce, l’accroissement de l’agriculture, la circulation du numéraire, la liquidation d’une partie de la dette royale, et cela sans emprunt, sans contrainte, et sans aggraver les charges de l’état.

Que fait M. Necker ? Il le repousse avec mépris, et il nous annonce gravement qu’il préfère le sien ; ce qu’on n’a pas de peine à croire, quand on se rappelle qu’il ne songea de sa vie qu’à gorger les sangsues publiques des dépouilles du peuple.

Parmi les épargnes, les retranchements, les réformes que j’ai indiquées dans un de mes numéros, ce que je développe dans un ouvrage qui verra bientôt le jour ; ressources toujours placées sous la main du ministre ; ressources si efficaces, si certaines, qu’elles offrent, non seulement de quoi faire face aux charges indispensables du gouvernement, mais un excédent de plus de 50 millions annuels : je me bornerai ici à celles que fournirait la vente des biens de la couronne.

Le roi a un domaine de 800 millions, dont il ne retire pas un écu : il en a aliéné cent cinquante millions pour un paquet de cure-dents : les revenus des 650 millions qui restent sont dévorés par les administrateurs ; il est donc indispensable qu’il soit vendu. Dans cette vente, il faut comprendre les apanages qui renferment des provinces, et qui n’empêchent pas les princes de vivre aux dépens du trésor public.

Au produit de ces biens nationaux, on peut joindre une somme de cent millions, prélevés sur les vampires de la fiscalité (1), qui depuis cinquante ans rongent l’état.

(1) Marat précise dans une note en bas de page qu’on « réaliserait très facilement cette somme en imposant une contribution de 50 à 100 mille livres sur chacun des fermiers généraux, régisseurs, administrateurs, fermiers des postes, vivriers, trésoriers, etc. »

Ce serait un tableau bien curieux que celui de la dilapidation du trésor public par les départements. On y verrait que le secrétariat de tel ministre coûte annuellement à l’état plus de 100.000 écus, en pensions accordées à chaque secrétaire, lors de la retraite de leurs maîtres, qui tous en amènent de nouveaux. Il importe que la liste de ces prodigalités, soit mise enfin sous les yeux de la nation ; elle en attend l’ordre de l’assemblée des députés. »

 

Chantoiseau ?

    Qui est donc ce mystérieux Chantoiseau, qui a conçu un plan si ingénieux ? Son nom n’était jamais apparu au fil de mes lectures, (mais je ne prétends pas avoir tout lu, bien sûr !).

    J’ai donc demandé à mon ami Google, et je vous prie de croire que nous avons ramé, si vous voulez bien me passer l’expression ! J’ai très vite appris qu’on attribuait à ce Chantoiseau la divine invention du restaurant, mais rien sur ses talents d’économistes !

Concernant l’invention du restaurant, j’ai encore eu l’occasion de constater que Wikipedia donnait une fois de plus dans l’à peu près, voire dans le cliché, et ignorait tout de Mathurin Roze de Chantoiseau, allant même jusqu'à le confondre avec un Boulanger surnommé Chant d’oiseaux ! Sur l'invention du restaurant, je vous conseille cet article : Le restaurant, invention des Lumières.

    C’est sur le site des archives nationales des USA que j’ai fini par trouver une lettre adressée le 31 Janvier 1783, par Mathurin Roze de Chantoiseau, à Benjamin Franklin, occupant alors le poste de Ministre Plénipotentiaire des Etats unis de L’Amérique !

Source : https://founders.archives.gov/documents/Franklin/01-39-02-0052


Le plan de Chantoiseau.

    Chantoiseau avait rédigé ce courrier pour accompagner un document qu’il adressait à Benjamin Franklin, et ce document n’était rien d’autre que le fameux plan évoqué par Marat dans son article !

Lisez ce courrier, dont j’ai "un peu" mis à jour l’orthographe de l’époque :

« Monsieur.

Oserais-je vous offrir Le fruit de plusieurs années d’un travail assidu et réfléchi, dont le résumé n’exige pas un quart d’heure de Lecture, et dont le résultat serait d’opérer, d’une manière simple et peu dispendieuse, la Liquidation de la majeure partie des Dettes d’un Etat, Sans en altérer les fonds, et Sans en diminuer les revenus, ni en aggraver les charges.

Emprunter une somme quelconque a intérêt, doubler les impôts, ou en créer de nouveaux, n’est chose rare ni difficile ; mais Eteindre Les intérêts et le Principal d’une somme quelconque Sans altérer Ses fonds actuels, Sans diminuer ses revenus, sans créer aucun Emprunt et Sans Etablir ni doubler aucun impôt paraîtra Sans doute chose neuve, et digne, Si j’ose dire, d’un accueil favorable et des suffrages de Votre Excellence.

On Cherche depuis longtemps des moyens Simples et peu dispendieux pour Liquider tout ou Partie des Dettes d’un Etat Sans en diminuer les revenus ni en aggraver les charges. Le Ministère qui connait combien il serait intéressant de trouver un objet aussi essentiel reçoit tous les Projets d’économie, de finances, d’agriculture, et de Commerce qu’on lui propose, les examine, les discute, et parait jusqu’à ce jour n’en n’avoir trouvé aucun qui dut être adopté.

En Effet quand on a pesé et combiné tous ces différents systèmes, et que l’on réfléchit Sur les difficultés et l’immensité de tems qu’il faudrait Employer pour les mettre à exécution avant de pouvoir en recueillir le fruit, on S’aperçoit qu’ils ne peuvent remédier pour L’instant aux besoins pressants d’un Etat; et dès lors on serait tenté de regarder le mal comme désespéré et Sans remède si l’on n’offrait de démontrer qu’il en est un aussi prompt qu’efficace pour Subvenir à tous les besoins urgents des Citoyens par une opération Simple, facile, uniforme, et peu dispendieuse dont l’effet serait de procurer à tous les Créanciers de L’Etat le moyen de se Libérer envers leurs créanciers et de mettre ceux-ci a couvert des poursuites qu’ils seraient dans le cas d’essuyer en leurs transmettant pareillement les mêmes droits et facultés a l’égard de leurs créanciers personnels de manière que les peines de Saisie et d’emprisonnement ne seraient pour ainsi dire plus désormais réservées qu’a l’inconduite ou à la mauvaise foi.

Ce Système quelque Spécieux qu’il paraisse par les avantages inestimables qu’il présente n’est pas une spéculation Vague et dénuée de fondements; Ce n’est pas même un système à proprement parler ; C’est un moyen unique et certain de Simplifier toutes les opérations de finances et de réduire presque toutes les opérations de Commerce a une Seule forme connue, avouée et généralement reçue qui en désobstruant les canaux de La circulation ouvre a jamais, a L’Etat qui en fera Usage, une Source de richesse et Ecarte au loin tous les Funestes Effets de la fraude, du Vol, de la Surprise et de l’usure.

Tel est, Monsieur, L’objet important que j’ai à proposer à Votre Excellence, et que je me fais fête de lui justifier dès qu’il lui plaira m’accorder un moment d’entretien particulier, et m’indiquer Le jour et L’heure qui lui seront les plus commodes.

Je Suis avec un très profond respect Monsieur Votre très humble et très obéissant Serviteur

Roze de Chantoiseau

Directeur du Bureau d’Indications générales des artiste célèbres

Rue comtesse d’Artois

A Monsieur Francklin Ministre Plénipotentiaire des Etats unis de L’Amérique. »

Ce courrier est suivi de la note ci-dessous, traduite par mes soins :

Almanach de 1769

"Dans les années 1760, l'entrepreneur Roze de Chantoiseau fut connu pour avoir inventé le restaurant, dirigé le bureau général d'indication (un centre d'information privé fermé par l'État en 1766 lorsqu'il établit un monopole sur ces entreprises) et publié un Almanach général annuel d'indication d'adresse personnelle et domicile fixe des Six Corps des Arts et Métiers, soit un annuaire d'entreprises complet pour Paris qui se poursuivit tout au long des années 1780. Son intérêt principal, cependant, était de voir l'Etat français abolir la dette nationale au moyen de son système de lettres de crédit. En 1769, il publia son concept dans "L'Ami de tout le monde" sous le titre "précis d'un plan de banque générale du crédit public, sociale & commerçante".

Bachaumont, louant Roze de Chantoiseau pour son ingéniosité et sa débrouillardise singulières (prouvées par ses innombrables inventions), a présenté la brochure dans ses Mémoires secrets, mais sa publication non autorisée a abouti à l’arrestation et à l’emprisonnement de l’auteur. Par la suite, à l'exception de la présente tentative d’intéresser à son plan bancaire, Roze semble avoir gardé ces idées pour lui jusqu'en 1789, date à laquelle il a renouvelé sa tentative infructueuse pour amener la France à adopter son système.

Sources : Rebecca L. Spang, l'invention du restaurant (Cambridge, Mass., Et Londres, 2000), pp. 12–14, 17–21, 255n ; Bachaumont, Mémoires secrets, V, 40–2."

(A noter que Louis Petit de Bachaumont ne fit que servir de prête-nom à ces volumineux mémoires secrets. Il mourut en 1771 à l’âge de 80 ans et ces fameux mémoires vont jusqu’à 1787).

Voici quelques liens pour en apprendre sur ces volumineux mémoires secrets :

Encore une précision, Benjamin Franklin ne répondit jamais à Chantoiseau, et ce, malgré trois nouveaux courriers adressés par ce pauvre Roze !


Mais où était caché ce mystérieux plan ?

    Je vous passe le détail, mais c’est sur le site de l’université de Chicago que j’ai fini par trouver une version scannée du fameux plan. Hélas le scan OCR était de mauvaise qualité. Mais, disposant à présent du vrai titre de l’ouvrage, je pouvais affiner la recherche !

Source : https://artflsrv03.uchicago.edu/philologic4/frc1787-99rev2b/navigate/3368/table-of-contents/

Titre complet du document : "Trésor public, ou, Caisse générale de crédit national, de bienfaisance, de confiance & de ressource, pour opérer facilement et surement, le soulagement du peuple, l'accroissement & la sûreté du commerce, la circulation de l'espèce, l'extinction de l'usure, et la liquidation de la dette nationale, sans emprunt, sans impôt, sans contrainte, sans augmenter le numéraire, & sans altérer les revenus de l'Etat, ni en aggraver les charges : dédié et présenté au roi et aux Etats généraux."

    C’est finalement sur Internet Archive que j’ai trouvé le magnifique exemplaire scanné que vous allez pouvoir découvrir dans le fenêtre ci-dessous.


Pas de commentaire...

    Ayant hâte de publier cet article déjà bien trop long, je renonce provisoirement à commenter ce fameux plan. En bref, l’Etat devenait une sorte de super banque. C’est un peu compliqué au début mais Chantoiseau donne quelques exemples très parlants ! Hein ? Quoi ? Les banques en serviraient plus à rien ? Gasp ! 😝

Et la cerise sur le gâteau ! Marat qui voudrait vendre les domaines du roi ! 😂


Cerise sur un gâteau, façon XVIII siècle



    Terminons en ayant une pensée reconnaissante pour Mathurin Roze de Chantoiseau, l'inventeur du restaurant. Que serait la France sans cette institution si essentielle ?

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Je vous remercie pour ce commentaire.
Bien cordialement
Bertrand