mercredi 6 mai 2020

6 Mai 1789 : Les États généraux commencent mal pour les députés du Tiers…

Image généré par Gemini, l'IA de Google.

Mauvaise organisation ?

Le gouvernement a fait afficher ce matin le placard suivant :

« De par le Roi.

« Sa Majesté ayant fait connaître aux députés des trois ordres l’intention où elle était qu’ils s’assemblassent dès aujourd’hui 6 mai, les députés sont avertis que le local destiné à les recevoir sera prêt à neuf heures du matin. »

    Une proclamation du héraut d’armes confirme ce placard. Les membres des communes (le Tiers-État) se rendent au lieu indiqué, où ils attendent vainement jusqu’à deux heures et demie. Les deux autres ordres, qui n’y sont pas venus, comme on l’a su bientôt après, étaient assemblés dans des chambres voisines.

    Ce défaut de réunion excite un grand murmure dans l’assemblée des communes.

    M. Leroux, en sa qualité de député le plus âgé, est chargé de rappeler l’ordre. Il choisit six assistants aussi parmi les plus anciens. – La discussion est très tumultueuse.

Source : https://www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1875_num_8_1_4245_t2_0028_0000_21

 

Charles-Florimond Leroux
Député du baillage d'Amiens

La tumultueuse discussion. 

M. Malouet, député d’Auvergne

Nous avons tous assisté, comme représentants de la nation, à l'ouverture solennelle des États généraux, et le même titre, constaté seulement par nos bailliages respectifs, nous réunit aujourd'hui. Une invitation indirecte du souverain, ou la volonté présumée des deux premiers ordres, distribua en trois Chambres différentes l'universalité des membres qui composent l'Assemblée nationale ; et les représentants des communes se trouvent séants dans cette salle.

Avant de connaître les opinions diverses qui doivent s'élever et prévaloir parmi nous, je ne crois pas que celle d'établir une police provisoire et un moyen préalable de délibération, puisse être combattue ; et je ne conçois pas qu'une forme quelconque d'opiner, un parti à prendre quel qu'il soit, dans une grande Assemblée, puisse être arrêté sans délibération.

Permettez-moi donc de vous représenter que nous devons à la dignité de la nation, au nom de laquelle nous allons parler et agir, de nous soumettre, par un premier mouvement d'ordre public, à la forme la plus simple et la plus sûre pour faire connaître à chacun les intentions de tous.

La présidence du doyen, l'assistance des anciens, et le silence de l'Assemblée, lorsque l'un des anciens, ou l'un de Messieurs, avec leur permission, prendront la parole, sont des préliminaires indispensables, qui produiront une discussion régulière de la proposition que je vais avoir l'honneur de vous faire. Elle se réduit à envoyer des députés aux deux premiers ordres, pour leur annoncer que les représentants des communes, réunis en la salle des États, désirent instamment que MM. les députés du clergé et de la noblesse viennent prendre séance en l'Assemblée nationale, pour procéder à la vérification des pouvoirs respectifs et accélérer l'instant où nous pourrons, par une députation des États généraux, présenter au Roi les remerciements, les vœux et les hommages de la nation.

M. le comte de Mirabeau. Nous ne devons nous regarder, jusqu'à ce que nos pouvoirs soient vérifiés, que comme une agrégation d'individus qui peuvent conférer amicalement, mais qui n'ont aucun caractère pour agir : il faut porter le respect du principe jusqu'à refuser d'ouvrir les lettres qui sont adressées aux communes et remises dans cette salle. Laissons du temps aux ordres privilégiés pour réfléchir, soit à l'inconséquence du système de séparation provisoire, puisque tous les ordres ont un intérêt égal à la vérification des pouvoirs de chaque ordre, à l'absurdité qu'il y aurait à confondre leur vérification et leur légitimation, et à soutenir que les pouvoirs des représentants de la nation ne doivent pas être légitimés par l'Assemblée nationale ; soit enfin aux dangers d'une scission que leur opiniâtreté, sur ce premier et important acte de juridiction, pourrait entraîner.

Source : https://www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1875_num_8_1_4249_t2_0028_0000_16

M. Mounier. Je pense qu'une semblable démarche compromettrait l'intérêt des communes ; qu'il n'y a point de danger à temporiser ; que peut-être dans le même moment les ordres privilégiés délibèrent sur le même objet ; et qu'enfin on sera bientôt instruit du résultat de leurs délibérations.

L'avis qui l'emporte est, qu'attendu que les pouvoirs ne sont pas vérifiés, les députés ne doivent encore se regarder que comme une agrégation d'individus présentés pour les États généraux, individus qui peuvent conférer amicalement, mais qui n'ont encore aucun caractère pour agir.

Par respect peur ce principe, l'Assemblée refuse d'ouvrir des lettres adressées au tiers état.

Plusieurs membres observent qu'il faut laisser aux ordres privilégiés le temps de réfléchir, soit à l'inconséquence du système de séparation provisoire, soit à l'absurdité qu'il y aurait à confondre leur vérification et leur légitimation, soit enfin aux dangers d'une scission qui pourrait suivre la résistance des privilégiés.

Vers deux heures et demie, un député du Dauphiné annonce qu'il vient d'être instruit que la vérification particulière des pouvoirs a été déterminée dans les deux ordres privilégiés.

La séance est levée, et les membres des communes s'ajournent à demain matin neuf heures.

Source https://www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1875_num_8_1_4249_t2_0029_0000_1


 


 

6 Mai 1789 : Le piège de la vérification des pouvoirs.

Vérification des pouvoirs de la noblesse.

Le piège royal de la vérification des pouvoirs.

    Vérifier les pouvoir consistait en la fastidieuse tâche administrative de vérifier la validité des mandats confiés aux députés envoyés aux États généraux. Mais ce travail cachait un enjeu de taille si chacun des trois ordres y procédait séparément...

L'enjeu ? 

    Le Tiers état souhaite une vérification commune des pouvoirs avec les deux autres ordres. 

    La noblesse et le clergé occupent des salles de délibération séparées afin de procéder à la vérification des pouvoirs respectifs de leurs députés et donc se constituer chacune en ordre.  L’intérêt de Tiers-état est de ne surtout pas effectuer la vérification des pouvoirs de ses députés et ainsi se constituer, ce qui reviendrait à accepter l'ancienne forme de consultation par ordre. 

    Du côté de la noblesse, seule une minorité de 47 députés souhaitent une vérification des pouvoirs commune aux trois ordres. Côté clergé, les avis sont plus partagés puisqu'ils sont 114 pour et 133 contre. 

    Mirabeau (un noble qui s'est fait élire au sein du Tiers état) a bien compris la situation. Nous verrons bientôt que Mirabeau comprend souvent tout avant tout le monde. Ce tonitruant tribun surgit à la tribune en criant "Rien de tout cela, Tant que les pouvoirs n'auront pas été vérifiés en commun nous ne sommes, nous Tiers-état, qu'une agrégation d'individus". En d'autres termes, il faut attendre.

Le tonitruant Mirabeau.

Blocage royal 

    Des émissaires, sous la conduite de Mounier, ont été envoyés aux deux autres ordres pour les convaincre de rejoindre le Tiers, mais sans résultat. Le blocage de la situation va s’éterniser.

    Durant tout le mois de mai et celui de juin, le Roi, la Cour et les exaltés du comité Polignac (le parti de la Reine), vont s'opposer à toute réunion commune des députés des trois ordres.

    Pendant ce temps-là, la désunion va s'accentuer chez les privilégiés, les 47 nobles favorables à la réunion vont faire des émules et les curés du bas clergé (menés par l’Abbé Grégoire) vont combattre à la tribune les prélats du haut clergés (qui sont aussi des nobles).


Un mot sur "le comité Polignac".

    Les époux Polignac constituent « le parti de la Reine ». Gabrielle de Polignac est très proche de Marie-Antoinette. Elle et sa fille sont souvent conviées par la reine à jouer avec elle au théâtre que la souveraine s’est fait aménager en 1780 au Petit Trianon. Avec le comte d’Artois, frère du Roi, Gabrielle de Polignac se trouve au cœur de toutes les intrigues. Ce « comité Polignac » s’oppose à toutes les idées réformistes par crainte de voir le trône menacé et la famille royale en danger. C’est Gabrielle de Polignac qui réussira à convaincre la Reine d’agir pour contrer Necker, le 1er ministre apprécié du Tiers-état. C’est-à-dire, influencer le Roi pour qu’il renvoie son ministre trop réformiste, ce qui arrivera le 11 juillet avec les terribles conséquences que l’on verra bientôt…

La duchesse de Polignac en 1782,
peinte en 1789 par Élisabeth Vigée Lebrun.
 


mardi 5 mai 2020

5 Mai 1789 : Un député inconnu commence son étonnant journal des Etats Généraux


    Ce passionnant "Journal des États-Généraux" a été rédigé par un député de la Picardie envoyé aux dits états. Rédigé au jour le jour, ce député resté inconnu envoya sa chronique à Laon jusqu’au 18 février 1790, afin de tenir informés les électeurs de sa province.

    Le document est manuscrit, mais l’écriture est belle et assez facile à lire. Le document est particulièrement intéressant parce que non seulement son auteur a scrupuleusement rapporté tous les événements petits et grands qui ont émaillé le déroulement des États Généraux, mais son récit est parsemé de savoureuses observations concernant des personnages encore inconnus qui deviendront des grandes figures de la Révolution. On se régale de chacune de ses citations, toujours moqueuses.

    Comme le dit le texte de présentation de ce document sur le site de la BNF, « nous croyons que la publication de ce manuscrit offrirait un certain intérêt, tant au point de vue historique et politique qu’au point de vue anecdotique. »

Vous pouvez le consulter sur le site de la BNF via la fenêtre ci-dessous :