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mardi 8 décembre 2020

8 Décembre 1789 : Les bonnes idées de ce bon Marquis de Villette (fils spirituel ou réel de Voltaire)

 

    Je vais commencer par évoquer une anecdote amusante et je finirai par traiter d'un sujet sérieux, l'homosexualité, dont la dépénalisation constitue un autre des innombrables progrès apportés par la Révolution française.

Une pluie de dons patriotiques.

    Souvenez-vous de ces citoyennes qui, le 7 septembre 1789 étaient venues déposer leurs bijoux devant l’Assemblée nationale dans le désir de contribuer à rembourser la dette nationale. Sa majesté elle-même, le 22 septembre suivant, avait annoncé faire don de sa vaisselle d’argent pour aider à rembourser ladite dette.

Louis XVI fait don de sa vaisselle d'argent.

 Depuis, les dons patriotiques, comme on les appelle, ne cessent d’affluer à l’Assemblée. Dans le numéro deux de son journal des Révolutions de France et de Brabant, Camille Desmoulins cite de nombreux exemples de dons patriotiques. Un ancien Rouannais, demeurant depuis trente ans à Amsterdam a fait présent à la caisse patriotique de 20.000 Livres, onze domestiques d’un seigneur anglais ont envoyé 120 Livres, les Maitres Chandeliers de Paris 5.936 Livres, la ville de Dieppe, 107 marcs d’argent et un carton plein de bijoux ! Il ajoute que la multiplicité des dons fatigue souvent l’haleine de Monsieur de Virieux, chargé en sa qualité de Receveur national, d’en faire l’énumérations ! Dans le numéro huit de janvier 1790, il évoquera même le cas de ce citoyen suisse de la ville de Constance qui, voulant faire éclater son admiration pour la sagesse des décrets de l’Assemblée nationale, et pour les merveilles de la révolution de France, ne veut plus d’autre patrie. Se regardant déjà comme citoyen français, il s’est acquitté de la contribution patriotique, et, versant 6000 Livres à la caisse nationale, a demandé des lettres de naturalité et d’adoption.

 C’est à qui fera montre de la plus grande générosité, toujours ostensiblement, bien évidemment !

On reparle des boucles d'argent.

    Monsieur le Marquis de Villette a envoyé dernièrement les boucles d'argent de son club, surnommé national. Serait-ce parce que le port des boucles d’argent sur les chaussures est devenu bien risqué depuis que - comme nous l’avons appris en novembre - des margoulins les prennent de forces aux particuliers, pour en faire don, prétendent-ils, à la nation ? C’est la ville d’Issoudun, rappelons-le, qui avait initié ce mouvement des boucles, en envoyant à l'Assemblée nationale environ 115 marcs de boucles d'argent provenant des chaussures de ses citoyens. Bordeaux avait suivi le mouvement peu après, ainsi que les vols de boucles...

L'affaire des boucles d'argent.

    Monsieur de Villette propose de frapper avec les lingots d’argent des contributions patriotiques, des dons et offrandes, etc. , de nouvelles pièces à emblèmes et symboles de la liberté. Il croit qu'elles ne passeront pas alors aussi facilement la frontière que les monnaies portant les effigies royales, parce que, suppose-t-il, les souverains voisins les arrêteraient comme séditieuses. Il pourrait bien se tromper : car le bon argent, comme le bon vin, n'a point d'enseigne !

    Le même marquis engage également les jeunes gens à revêtir des costumes moins recherchés, et à déposer la coûteuse rente qu'ils font à leurs coiffeurs sur l'autel de la patrie.

    Mais toutes ces démonstrations patriotiques commencent à fatiguer quelque peu le public. Les plus sensés savent bien que ce n'est point par de si pauvres moyens que se sauvent les grands États. "Épluchons d'abord le livre rouge" : disent-ils, c’est-à-dire la comptabilité du royaume et surtout, surtout, vendons les biens nationaux !

Le poids écrasant de la dette nationale (Estampe de 1789)

L'étonnant Marquis de Villette !

    Je vous invite à lire la fiche Wikipédia du sympathique Marquis de Villette. Vous y apprendrez qu’il était le « fils probable » de Pierre-Charles de Villette, seigneur du Plessis-Longueau, trésorier général de l’extraordinaire des guerres (la paternité est toujours une probabilité), et le « fils certain » de Thérèse-Charlotte Cordier de Launay, tante du marquis de Sade, connue pour son esprit et sa beauté, mais aussi pour avoir été la maitresse du grand Voltaire ! Raison pour laquelle le Marquis de Villette se reconnaissait Voltaire pour vrai père, auquel il portait une affection filiale véritable. Son personnage mériterait un article plus complet, car ce brave homme était vraiment atypique. Connu pour son homosexualité affichée, il provoqua quelques scandales et fit même quelques séjours en prison, mais sa vie fut bien plus que cela !

    Le Marquis de Villette était un homme bon et courageux. Il avait abandonné la charge d’avocat conseiller du roi au Châtelet, que son père lui avait acheté pour entrer dans la carrière des armes. Il avait acquis en 1757 la charge de maréchal des logis général de la cavalerie, puis en 1758 celle de mestre de camp de dragons, et en 1759 celle de premier aide de camp du prince de Condé. Il avait reçu en 1763 la croix de Saint-Louis à la suite de blessures au combat, en particulier à la bataille de Minden où son cheval avait été tué sous lui. Soucieux de son fils spirituel ou réel, Voltaire l’avait marié en 1777, chez lui à Ferney, à Reine Philiberte de Varicourt, que Voltaire n’appelait que « Belle et Bonne ».

Reine Philiberte de Varicourt

    Dévoué à ses amis, le Marquis de Villette montra lors de la Révolution un vrai courage à soutenir ses opinions à la fois contre les préjugés de la noblesse et contre les excès révolutionnaires. Il fut l’un des rares qui osèrent condamner les massacres de septembre. Il fut également un défenseur du droit des Femmes ! Villette avait en effet proposé de “déroger à l’usage gothique, qui exclut les Femmes de nos assemblées politiques...”

    Accessoirement, Villette profita de la Révolution pour prendre la liberté d’effacer, à l’angle de l’hôtel qu’il possédait et qu’avait habité Voltaire, l’inscription : « quai des Théatins » pour y substituer « quai de Voltaire ». Il justifia cela en disant : « C’est chez moi qu’est mort ce grand homme, son souvenir est immortel comme ses ouvrages. Nous aurons toujours un Voltaire, et nous n’aurons jamais de Théatins »

    Charles de Villette succomba à Paris le 7 juillet 1793, à l’âge de 56 ans de ce qu’on appelait alors une maladie de langueur et qui était probablement une grave dépression...


Un mot sur l'homosexualité sous la Révolution.

    Je pense nécessaire de rappeler que la dépénalisation de l’homosexualité constitue un des nombreux progrès apportés par la Révolution française. C’est en effet à l’automne 1791 que l’Assemblée constituante promulgua un nouveau code pénal abolissant la criminalisation de la sodomie, (décision confirmée par le code pénal de Napoléon de 1810). À partir de ce moment, les relations entre adultes de même sexe ne furent plus jamais illégales en France. La dernière application de la sentence pour fait de sodomie remontait à 1750. Il s'agissait des cas de Bruno Lenoir et Jean Diot, qui après avoir été surpris sur le fait par un sergent du guet, avaient été condamnés à être exécutés et qui périrent sur le bûcher en juillet 1750. Le projet avait été porté par Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, député de l’Hérault aux États généraux, franc-maçon assumé et accessoirement homosexuel. L’idée était de cesser de punir les « crimes imaginaires », réputés sans victimes.

Plaque commémorative posée devant le N°67 rue Montorgueil à Paris.


Décalages temporels

    Je vous rappelle que nombre de pays criminalisent encore de nos jours l'homosexualité, marquant ainsi au moins deux siècles de retard sur la liberté des mœurs. Sachez que le ridicule Poutine est même allé jusqu'à faire interdire la propagande homosexuelle, comme si la propagande pouvait convaincre un hétérosexuel de devenir homosexuel !!! 😂 L'homosexualité est un comportement couramment observé dans la nature chez d'autres espèces animales que la nôtre. Le seul comportement vraiment contre-nature, en fait, c'est le célibat ! Mais c'est un autre sujet 😊


Petit retour à notre ami Villette.

    Malgré sa brillante carrière, cet aimable marquis se voulait être un écrivain. De mauvaises langues prétendent néanmoins qu'une part de son talent littéraire revenait à son secrétaire Claude-Marie Guyétand. Peu importe, je vous propose de lire via la fenêtre ci-dessous, l’éditions de 1788 des œuvres du Marquis de Villette. Cinquante-cinq éditions ont été publiées depuis la première en 1782, en 4 langues. (On trouve une réimpression de l'édition de 1923 pour seulement 25 € chez Amazon).

(Je suis heureux de posséder celle de 1782.)

jeudi 3 décembre 2020

3 Décembre 1789 : Mort de Claude-Joseph Vernet, l'Ulysse de la peinture


"Une tempête", Joseph Vernet, 1752.

    Claude-Joseph Vernet, peintre, dessinateur graveur, né le 14 août 1714 en Avignon, s'éteint ce jour au Louvre, à l'âge de soixante-quinze ans.

Joseph Vernet
Peint par Louis-Michel Van Loo en 1768

    Cet artiste exceptionnel se rendit célèbre en lançant la mode des marines, un thème qu'il avait étudié à Rome, en s'inspirant des œuvres de Claude Gellée, dit Le Lorrain. Il se fit connaître grâce à un réseau qu'il se constitua lors de ce voyage, et par la suite à Paris via les salons, l'Académie royale et les loges maçonniques. Sa renommée devint telle que ses tableaux se vendirent au poids de l'or (si l'on en croit Pierre-Jean Mariette), et ce, à travers toute l'Europe, jusqu'à la Russie de la Grande Catherine II !

    Il revint également de Rome avec une épouse, un jeune Irlandaise dénommée Virginie Cécile Parker (1728-1810).

    Vernet composa deux cents tableaux durant sa longue carrière. Il répondit en particulier en 1753 à la commande par Louis XV de vingt-quatre tableaux de ports de France. Il n'en réalisa néanmoins que quinze, qu'il mit dix ans à réaliser, et ce, toujours d'après nature.

    Son fils Carle Vernet, admis en 1788 à l'Académie de peinture opta sagement pour des thèmes différents de celui sublimés par son père. Son petit-fils Horace Vernet et son arrière-petit-fils Émile Vernet-Lecomte devinrent également peintres.


La témérité d'Ulysse

    Celles et ceux qui ont lu l'Odyssée du grand Homère, se souviennent certainement du passage dans lequel Ulysse se fait attacher au mât de son navire, afin de pouvoir écouter le chant des sirènes, sans risquer de se jeter à l'eau comme l'avaient fait ceux qui avant lui avaient voulu percer le mystère de ce chant.

    Vernet fit la même chose un jour de grande tempête ! Tel le héros mythique, il se fit en effet attacher au grand mât d'un navire, afin de "pénétrer son imagination du terrible et grandiose spectacle de la mer en courroux" et de ne pas être emporté par une vague déferlant sur le pont !

Ulysse attaché au mât de son navire.
Vase grec (Stamnos attique) 480-470 avant notre ère.
Dans l'Antiquité, les sirènes étaient des femmes ailées.

    Claude-Joseph Vernet fut l'ami du solitaire Bernardin de Saint-Pierre et l'aurait dit-on dissuadé de détruire son manuscrit de Paul et Virginie après l'échec de sa lecture au salon de Suzanne Curchod.


Histoire d'un tableau

    En effectuant mes recherches, j'ai découvert que l'un des tableaux de Claude-Joseph Vernet avait été mis aux enchères chez CHRISTIE'S en 2019. Il s'agit de celui-ci :


    Vous pouvez découvrir l'étonnante histoire de ce tableau sur la page du site de CHRISTIE'S. Mais par expérience, je sais que certains articles finissent parfois par disparaître du WEB. Raison pour laquelle je reproduis ci-dessous leur notice que je trouve passionnante :

"Cette impressionnante et apaisante marine de Claude-Joseph Vernet figurant le calme d'un port à la nuit tombée est une reprise autographe d'une de ses compositions, exposée au Salon de 1773 et destinée à la comtesse du Barry pour son château de Louveciennes. Madame du Barry avait commandé pour son château une série de quatre marines évoquant quatre moments de la journée : Le Matin, les baigneuses (musée du Louvre) ; Le Midi (aujourd'hui disparu), Le Soir, coucher de soleil, retour de pêche (déposé par le musée du Louvre au Sénat, donation Victor et Hélène Lyon, 1961), et La nuit, un port de mer au clair de lune (musée du Louvre), dont le nôtre est une seconde version. Les quatre marines de la comtesse réalisées entre 1771 et 1773 avaient été saisies pendant la Révolution avant de gagner, pour certaines, les collections publiques.

Notre version, datée 1774, s'accompagnait d'un pendant, seconde version du Soir, coucher de soleil, retour de pêche. Ces deux peintures témoignent de l'engouement accru pour les marines de Vernet dans les années 1770 où le peintre redoubla d'effort pour répondre aux nombreuses sollicitations. Exprimant au mieux son talent dans le rendu des embruns, des vaisseaux, des atmosphères, il a été suggéré que certains plans secondaires puissent avoir été exécutés en collaboration avec l'atelier. Deux hypothèses ont été émises quant au commanditaire de notre toile et de son pendant. Florence Ingersoll-Smouse suggérait dans sa monographie du peintre parue en 1926 qu'ils avaient, "très probablement", été réalisés pour un certain M. Giamboni. L'hypothèse est séduisante, car Monsieur Giamboni, de son nom francisé Octave-Marie-Pie Giambione, banquier d'origine génoise, anobli par une charge de conseiller honoraire du roi, avait épousé une certaine Marie-Louise de Marny (autre nom transformé pour Maria-Luisa Marini) qui avait, comme la comtesse du Barry, séjourné dans la résidence du Parc-aux-Cerfs (voir C. Vatel, Histoire de madame du Barry [...], Versailles, 1885, p. XXVI). Ce lieu mystérieux, et fortement fantasmé, était un lieu secret de Versailles où le roi Louis XV aurait hébergé futures maîtresses et dames de compagnie pour d'autres personnalités de la Cour. La promise de Giambone se serait-elle liée à la du Barry lors de son passage au Parc-aux-Cerfs, et son mari aurait-il commandé au peintre la même décoration que celle-ci ? Difficile d'affirmer que ce fut le cas. Les biens ont été saisis à la Révolution lors de la mise sous séquestre de son hôtel particulier au 26 rue Bondy (actuelle rue René Boulanger) à Paris (voir F. Lenormand, La pension Belhomme : Une prison de luxe sous la Terreur, Paris, 2002). Enfin, Vernet écrivait dans son Livre de Raison que les marines pour Giambone devaient être expédiées à Varsovie (voir Lagrange, 1864, p. 368) sans donner d'autres détails… Livre de transactions pour lui, sans autre ambition que d’éclaircir ses comptes, le Livre de Raison de l'artiste comporte malheureusement bien des imprécisions pour les historiens, rendant toute traçabilité délicate.

Pour Isabelle Compin, notre tableau n'aurait d’ailleurs pas été exécuté pour Giambone, mais correspondrait à la commande C262 du Livre de Raison, celle exécutée pour un « monsieur M. Windem milord Aigremont » (voir Compin, 1978, p. 392). Francisant une nouvelle fois un patronyme étranger, Vernet évoquait-il George O'Brien Wyndham, Earl of Egremont (1751-1837) ? Léon Lagragne affirmait que Vernet avait travaillé pour un Lord anglais. Ce troisième comte d’une prestigieuse famille était un grand amateur d’art et soutenait en Angleterre un autre peintre de marines célèbre, William Turner, dont il possédait différents tableaux. Il vécut à Petworth dès l’année 1794 et amassa plus de six cents œuvres d’art dans sa résidence anglaise (voir The Collected Works of Gerard Manley Hopkins: Diaries, Journals, and Notebooks, Oxford, 2015, p. 380).

Banquier italien ou Lord Anglais, les premiers propriétaires du XVIIIe siècle sont incertains, en revanche, les ventes du XXe siècle sont plus précises et témoignent qu’après avoir intégré un château d'aristocrates français (ill. 1), puis, séparé de son pendant, quelques collections parisiennes, notre tableau affronta la Seconde Guerre mondiale de plein fouet et porte encore sur son châssis le numéro de dépôt du futur musée d’Adolf Hitler, à Linz (ill.2). Projet fou et inassouvi du Führer, le musée de Linz ne vit jamais le jour alors que l'enlèvement de tableaux dans toute l’Europe continuait d'enrichir la collection jusqu’aux derniers soubresauts de la guerre. Parti pour l’Allemagne, notre tableau repris le chemin de la France à la fin des conflits et fut conservé pendant plus de cinquante ans au musée Calvet à Avignon, ville natale de Vernet. Le cachet du musée témoigne de l’intervention de l’Etat français sur cette peinture déclarée si longtemps sans propriétaire.

Fort de son histoire, notre tableau révèle avec une certaine magie tout le talent de Vernet comme peintre de marines. On y retrouve son habileté à juxtaposer l'éclairage froid d’une lune haut-perchée offrant une percée sur la mer calme, avec la lumière plus chaude d’un bivouac après une journée de pêche. Le génie du peintre s'exprime encore par ces figures repoussoirs au premier plan qui se répondent comme dans un jeu d'ombres chinoises et confèrent à la scène une dimension poétique.

Note sur le cadre d’origine par Monsieur François Gilles, sculpteur ornemaniste.

Joseph Vernet entretenait des rapports privilégiés avec son beau-frère, le sculpteur Honoré Guibert (1724-1791), pour lequel il a notamment réalisé les « bordures » de la série des Ports de France. Auteur des boiseries du Petit Trianon, Guibert est, de ce fait, l’un des instigateurs du renouveau néo-classique en France. Avec sa mouluration sobrement ornée de rais-de-cœur, lauriers et perles, le cadre de ce tableau incarne pleinement ce nouvel état d’esprit qui innerve les arts décoratifs français de la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’austérité mêlée de sensibilité de la sculpture n’est pas sans évoquer la facture de Guibert à qui ce cadre est attribuable, quoiqu’aucun document ne puisse le prouver. Au demeurant, il s’agit sans aucun doute du cadre d’origine ; c’est d’ailleurs le parfait jumeau du cadre de la Marine, Soleil couchant du Musée du Louvre (son pendant de la donation Victor et Hélène Lyon).

 

Retrouvez l'article complet sur le site de CHRISTIE'S.

 

mardi 1 décembre 2020

1er Décembre 1789, Falcon lance la Vedete des Alpes ou la sentinelle de la liberté.

 (Désolé pour "Vedete", l'orthographe est d'époque ! )


Portrait charge (caricature) aquarellé de Jean-Charles Falcon
par Jean-Pierre Colin (XIXe) Bibliothèque municipale de Grenoble

    Mais qui est donc cette "vedette des Alpes" ou cette "sentinelle de la liberté" ? S'agit-il seulement du journal lancé par le sieur Falcon, ou bien serait-ce Falcon lui-même dont nous pouvons contempler ci-dessus la caricature ?

 

Quelques mots sur le journal

    En cette année de la liberté, comme on l'appellera plus tard, de nombreux nouveaux journaux fleurissent sur tout le territoire, diffusant les idées nouvelles. Celui-ci est rédigé et publié par Jean-Charles Falcon, à Grenoble, dans le Dauphiné. Le Dauphiné est une province propice aux idées révolutionnaires, puisque, souvenez-vous, c'est dans cette belle région qu'en juin 1788 (Journée des tuiles) et juillet 1788 (Assemblée de Vizille), eurent lieu des événements annonciateurs de celle-ci.

Ci-dessous, la journée des tuiles et l'Assemblée de Vizille :

 

Ce journal changera plusieurs fois de nom :

  • Du 1er décembre 1789 au 14 février 1790 (n°66) : "La Vedete des Alpes ou le Courrier du Dauphiné". 
  • Variante du 10 au 30 décembre 1789 : "La Vedete des Alpes ou la Sentinelle de la liberté". 
  • Du 16 février 1790 au 6 décembre 1792 (n°127) : "Journal patriotique de Grenoble". 
  • Du 9 décembre 1792 (n°128) au 12 mars 1798 (n°182) : "Courrier patriotique des départemens de l'Isère, des Alpes et du Mont-Blanc, ou l'Ami de l'égalité".

 

Evoquons à présent plus longuement Jean-Charles Falcon

Stendhal

    Le bonhomme aurait pu tomber dans un oubli total, mais un heureux hasard fit qu'il croisa plusieurs fois sur son chemin celui qui allait devenir le grand Stendhal. Ce seul fait eut été insuffisant bien sûr, si la personnalité de Jean-Charles Falcon n'avait pas séduit le jeune Stendhal au point que celui-ci le prit pour modèle de personnage dans ses romans.

    Stendhal garda en effet un souvenir ému de ce petit homme qui avait marqué son enfance. Il le décrivit ainsi dans "La vie de Henry Brulard" : "Il avait un grand toupet à l’oiseau royal parfaitement poudré et arborait un bel habit rouge à grands boutons d’acier..." et Stendhal d’ajouter : "C’est le plus bel échantillon du caractère dauphinois... Il y avait dans ce laquais une âme vingt fois plus noble que celle de mon grand-père, de mon oncle, je ne parlerai pas de mon père et du jésuite Séraphie". Stendhal fit également de Falcon le modèle du libraire libéral Falcoz, de Verrières, chez qui Julien Sorel, enthousiaste, conduit Madame de Rênal dans "le Rouge et le Noir" et du libraire Schmidt dans "Lucien Leuwen". Le libraire et journaliste Jean-Charles Falcon constituait une figure exemplaire du jacobinisme dauphinois.

    Stendhal écrivit dans "Vie de Brulard" : "Ces livres de mon oncle portaient l'adresse de M. Falcon, qui tenait alors l'unique cabinet littéraire ; c'était un chaud patriote profondément méprisé par mon grand-père et parfaitement haï par Séraphie et mon père. Je me mis par conséquent à l'aimer…"

Les vignes de Chapareillan

    Jean-Charles Falcon naquit à Chapareillan en 1746 (ou 1747 ou 1752, voire e 4 novembre 1753 selon les sources), dans le Grésivaudan (Isère), d'un père laboureur. Selon Stendhal, il aurait d'abord été laquais chez une dame noble de la rue Neuve, à Grenoble. Après avoir "étudié la librairie pendant quinze ans à Paris, à Lyon, à Grenoble", comme il l'écrit lui-même dans une requête de 1779, notamment chez les libraires grenoblois François Brette et Joseph Cuchet, il obtient l'autorisation d'ouvrir une boutique pour "vendre toutes sortes de vieux livres".

Vue de la ville de Grenoble au XVIIIe siècle

    Il fut reçu le 5 nov. 1779, après un recours auprès de la juridiction consulaire de Grenoble. En 1781 et 1782, des exemplaires des œuvres de Rousseau et du "Dictionnaire encyclopédique" qu'il avait commandés, furent saisis par le syndic de la communauté. Dans les années 1780, il s'affilia à la loge maçonnique de la Parfaite Union. Dès 1789 il prit une part active au mouvement révolutionnaire comme membre (dès janvier 1790), puis secrétaire (à partir de juillet 1793) et enfin président (du 22 juillet au 18 août 1794) de la Société populaire de Grenoble, qui se réunissait en l'église Saint-André, face à sa boutique, où il tenait un cabinet de lecture par abonnement.

Eglise Saint-André de Grenoble

    Membre de la Société populaire de Grenoble dès le 28 janvier 1790, Falcon se fit remarquer dans les clubs. On reprochait à Falcon ses inconséquences et ses propos peu réfléchis en beaucoup d'occasions. Il écrivit par exemple, en 1790 : "Le sieur Falcon, libraire à Grenoble, prévient tous les manufacturiers, marchands, débitants de feuilles aristocratiques ou qui ne sont pas dans le sens de la Révolution, qu'il n'entend rien tirer de leurs magasins, et qu'excédé des envois multiples de leurs échantillons, il ne se bornera plus à les faire brûler devant la porte de son bureau, mais qu'il les leur renverra par la poste".

Place Saint André de Grenoble sur laquelle se trouvait la librairie de Falcon
Vue sur le Parlement du Dauphiné (début XIXe siècle, lithographie d'Hague Louis)

    De décembre 1789 à février 1791, il rédigea et édita les journaux : "Bulletin patriotique", puis "La Vedet(t)e" des Alpes", puis "Journal patriotique de Grenoble". En octobre 1793, il fut signalé à la Convention pour son "apostolat civique"(1), ce qui lui valut d'être objet de chansons. Devenu suspect après la chute de Robespierre le 9 Thermidor (27 juillet 1794), il perdit sa qualité de notable en novembre 1794. Par un arrêt du conseil général de la municipalité du 11 août 1795, sa librairie fut mise sous stricte surveillance. Il fut nommé chef de brigade adjoint à la garde nationale sous le Directoire. Admirateur littéraire de Bonaparte, son cabinet de lecture aurait été sous l'empire, chose étrange, un "lieu de réunion du parti aristocratique de la ville".

     Plus tard, d'après Henri Martineau (le promoteur de Stendhal au XXe siècle), ses anciens adversaires eux-mêmes témoigneront qu'il n'avait jamais dénoncé personne et qu'il avait rendu de réels services à de nombreux individus compromis. Jusqu'en 1821, Falcon publia sous le titre de "Cabinet politique et littéraire" plusieurs catalogues de livres et journaux qu'il distribua. Breveté libraire le 1er janvier 1813 (brevet renouvelé le 4 juillet 1818), il tient sa boutique et son cabinet jusqu'en 1828 et il décéda le 16 juin 1830 à Grenoble. Jusqu'au terme de sa vie Jean-Charles Falcon restera fidèle à ses idéaux égalitaires.


    Si Falcon n'avait pas eu le bonheur de croiser Stendhal, il ne resterait de lui que ce méchant portrait de lui, entreposé à la bibliothèque municipale de Grenoble. C'eut-été dommage, car il représente un brave homme de son temps, un révolutionnaire épris de liberté, d'égalité et de fraternité, fidèle à ses idées, jusqu'au bout.



(1) L'apostolat civique fut plus tard légiféré par Lakanal en 1794 lorsqu'il donna l'ordre d’établir un comité d’instruction sociale chargé de la rédaction d’un journal populaire et l’établissement d’un apostolat civique "chargé de greffer la Liberté dans l’âme des fanatiques". Il s'agissait en fait de former dès l'école de bons citoyens. De mon temps, on appelait cela "l'instruction civique".

Concernant Joseph Lakanal, rappelons que ce sera sur la proposition de celui-ci le 17 novembre 1794, que la Convention décidera la fondation de 24 000 écoles primaires. La même année, sur le rapport de Lakanal et Garat, seront créées l’École normale de l’an III et les Écoles de l'an III scientifiques. Lakanal pensait que : "L'analyse seule était capable de recréer l'entendement, et que la diffusion de sa méthode dans les écoles détruirait l'inégalité des lumières."


samedi 28 novembre 2020

28 Novembre 1789 : Camille Desmoulins, avec l'aide financière de Lafayette fonde le journal "Révolutions de France et de Brabant"

 

Camille Desmoulins


    Condisciple de Robespierre au collège Louis-le-Grand, intellectuel, avocat et journaliste, Camille Desmoulins, que nous avions vu haranguer la foule dès les premières heures de la Révolution, fonde avec l’appui financier de La Fayette, les « Révolutions de France et de Brabant ».
    L'objet de cette feuille hebdomadaire sera de faire émerger des mouvements révolutionnaires d'inspiration française au-delà de nos frontières, et notamment en Belgique, pays qui dès le mois d'Août 1789 connu un débute de révolution à Liège.

Vous pouvez consulter les premiers numéros dans la fenêtre ci-dessous :


A peu près tous les numéros sont accessibles par les liens suivants : 

http://gazetier-revolutionnaire.gazettes18e.fr/periodique/revolutions-de-france-et-de-brabant-1789-1791

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32856132d/date1789

Nous serons bien sûr amenés à reparler du bouillonnant Camille !


jeudi 26 novembre 2020

26 Novembre 1789 : L'affaire Rutledge, ou de l'influence des républicains anglais sur la Révolution française (avec l'historienne Rachel Hammersley)


Avant-propos et remerciements à Rachel Hammersley.

République ???

    Les Français ont souvent l'impression d'avoir inventé la République et pour beaucoup d'entre eux, la république est presqu'un synonyme de démocratie. Bien peu se posent la question de l'origine de cette idée de république et de ses diverses significations. Certains évoqueront la République de Platon, qui était un système anti-démocratique, voire totalitaire, ou alors la République romaine (res publicae = la chose publique), que les révolutionnaires de 1789 idéalisèrent tant parce qu'elle avait chassé les rois, mais qui couvrit une période de conquêtes incessantes et se termina en guerres civiles sanglantes. Si l'on y regarde de près, on constate très vite qu'il y a des différences énormes entre certaines républiques ! Comme par exemple entre la première république française de 1792 qui, entre autres, repoussa les armées prussiennes et la 3ème de 1871 qui se rendit aux Prussiens sans combattre ! Et que dire de certaines républiques contemporaines comme celles d'Iran ou de Chine ? Alors qu'est-ce que la république ? Comment cette idée a-t-elle réussi à traverser les siècles et surtout que signifie-t-elle vraiment ? Nous allons voir comment elle renaquit de ses cendres peu avant la Révolution..

Rachel Hamersley

L'historienne Rachel Hammersley
    L'historienne anglaise Rachel Hammersley, étudie les idées républicaines qui ont irrigué sont pays et le nôtre durant les 17ème et 18ème siècles. Ses recherches s’inscrivent dans le cadre de « l’histoire intellectuelle ». Vous n’êtes probablement pas familiers de cette expression. L’histoire intellectuelle a pour objectif d’étudier les penseurs et leurs idées, mais en tenant compte de l’environnement intellectuel de leur époque, ainsi que de leurs situations personnelles (les philosophes trouveront cela très nietzschéen). D’origine anglaise, l’expression « histoire intellectuelle » pose problème en langue française, (l’histoire ne pouvant pas être une intellectuelle). Les anglais l’apparentent à une histoire de la pensée politique et les français qui ne la reconnaissent pas comme une discipline en histoire, semblent vouloir la classer du côté de la philosophie. Pour ma part, j'aime beaucoup cette façon britannique d'intellectualiser l'histoire. Ce qui est certain, c'est que le travail de cette historienne a éclairé d'une lumière nouvelle ma vision de notre révolution. Je lui dois 90% de ce qui est écrit dans mon article et je lui en suis reconnaissant !


    A propos de l'Angleterre, savez vous que certains Anglais songent à remplacer leur monarchie par une république ? C'est un autre sujet, mais si vous souhaitez en savoir plus, cliquez sur l'image ci-dessous...


L'AFFAIRE RUTLEDGE


Rütli ? Rutledge ?

    Dans ma base de données, à la date du 26 Novembre 1789, figurait cette simple ligne : « Le Procureur du Châtelet entend le chevalier James de Rutledge, arrêté pour avoir proposé un crédit de 3 millions à des boulangers alors que l’approvisionnement de la capitale est du ressort de la municipalité. ».

    Rutledge ? Tandis que je m’étonnais de la consonnance de ce nom peu commun, un autre nom me revint à l’esprit, celui de Rütli. L’ami Colson, dont je consulte régulièrement la correspondance de 1789, n’avait-il pas évoqué un Rütli dans une affaire de boulangerie ? Je tape "Rütli" dans la barre de recherche du blog (à droite), et je retrouve aussitôt l’article que j’avais publié le 10 Novembre « La pénurie de farine et le manque de pain sont-ils organisés ? ». Au passage je corrige (hélas) une faute de frappe dans le titre et je relis l’article. Si vous ne l’avez pas lu, je vous le conseille vivement. J’y avais beaucoup travaillé. Il contient beaucoup d’informations précieuses. Je vais d'ailleurs devoir le mettre à jour prochainement, car en travaillant sur le présent article, j'ai découvert des informations étonnantes qui montrent que, non, l’approvisionnement de la capitale n'était pas uniquement du ressort de la municipalité...

Article à lire absolument

    J’ai très vite retrouvé le passage du courrier écrit par Colson le 8 Novembre 1789, dans lequel il mentionnait ce Rütli, le voici (mais allez quand même lire l’article) :

« Un sieur chevalier de Rütli, et ceci a l'air certain, a donné, dit-on, de l'argent à un boulanger pour l’engager à ne pas cuire ;celui-ci, qui s'est trouvé bon patriote, a accepté l'argent pour servir de preuve et, à l'instant même, a fait arrêter le séducteur. Le sieur de Rütli, à ce qu'on rapporte, n'a pu dire autre chose pour se justifier sinon qu'il avait donné l'argent pour s'amuser et pour voir si le boulanger l'accepterait. On dit qu'on a aussi arrêté plusieurs de ceux qui voulaient enlever le pain et les farines. »

    Vous aurez noté au passage que les deux versions du présumé forfait de Rutledge sont différentes ! Colson nous rend compte de la version de la rue, qui n'est bien sûr pas la version officielle.

     Je vous donne souvent à lire des extraits des lettres d’Adrien Joseph Colson. Les courriers régulièrement envoyés par cet avocat parisien à son ami de province, nous donnent une bonne idée des informations qui circulaient dans Paris. C’est souvent l’occasion de constater que les contemporains, y compris des gens instruits comme Colson, étaient plutôt mal informés. Mais il n’y a rien d’étonnant à cela, la tempête révolutionnaire était propice aux averses de rumeurs ! Et des rumeurs il y en avait beaucoup !

    Vérification faite, le Rütli de Colson était donc bien le chevalier James de Rutledge. L’enquête que nous allons mener sur ce personnage très peu connu de la Révolution, va nous mener de surprises en surprises.


De qui Rutledge est-il le nom ? 😉 (J'adore cette formulation pleine de mystères)

    Au vu de mes premières recherches, il m’a d’abord semblé que le personnage était une sorte d’original, ne serait-ce que par le nombre de ses talents, ainsi que celui de ses patronymes ! On lui prête en effet les qualités d’écrivain, d’essayiste, de pamphlétaire, d’avocat, de journaliste et l’homme se prétendait même économiste à ses heures. De plus le quidam est connu sous les noms et pseudos suivants :

  • James Rutlidge, 
  • Jean Rutlidge, 
  • Jean-Jacques Rutlidge, 
  • Chevalier Rutledge, 
  • Chevalier Rutlidge, 
  • Chevalier de Rütli, 
  • Jean-Jacques Rutledge, 
  • Rutofle de Lode, 
  • K. S. Wexb.,
  • Docteur Stearne, 
  • M.R.C.B. (Monsieur Rutledge Chevalier Baronnet)
  • M. L. C. R. G. A. (Monsieur le Chevalier de Rutledge, Gentilhomme Anglais)
  • L'Auteur de la Quinzaine anglaise, 
  • Monsieur L. C. R. 

    Et j’en ignore peut-être d’autres ! N’oublions pas que l’usage du pseudo était la plupart du temps indispensable au 18ème siècle en raison de la censure. On risquait gros à écrire ou parler librement. Est-il nécessaire de rappeler que la liberté d’opinion n’existait pas avant la révolution ? Ce qui est sûr, c’est qu’un certificat de baptême a été retrouvé au nom de J.J. Rutlidge !

James Francis Edward Stuart
James III d'Angleterre
    En cherchant un peu, on finit par apprendre que Jean-Jacques Rutledge, né en 1742 à Dunkerque, était le fils de Walter Rutledge, d’origine irlandaise et de Marguerite Lefebvre Dessalhumière, native de Dunkerque. La famille Rutledge venait de la province de Connaught en Irlande. Son père, armateur à Dunkerque, avait été fait chevalier baronnet en 1748 par James III d'Angleterre (et VIII d'Ecosse) pour ses services rendus au prince de Galles Charles lors de la rébellion jacobite de 1745, (dont l’échec mis fin aux espoirs des Stuart de regagner la couronne britannique). Jean-Jacques avait hérité de son père ce titre de chevalier baronnet. Jean Jacque Rutledge est mort à Paris le 31 Mars 1794 (de mort naturelle et pas sur l’échafaud comme le prétendent certaines sources). Mais entre ces deux dates, il a eu une vie très remplie, comme nous allons le découvrir !

Preuve du titre de
chevalier Baronnet

    Il existe une biographie de Rutledge "en apparence" assez complète, dans le dictionnaire en ligne des journalistes du 18ème siècle, mais celle-ci ne le valorise guère. On le voit qualifié de "verbiageur", "se prenant pour un économiste" et autres appréciations aussi peu amènes. 

Les scribouilleurs !


    La période révolutionnaire a été parcourue par une grande variété de ces personnages quelque peu fantasques, un peu aventuriers, mais toujours scribouilleurs invétérés ! Ces enfants du dix-huitième siècle avaient bien compris que la plume était une arme presqu’aussi dangereuse que l’épée. Mais la plupart de ces bretteurs de papier dont les pamphlets enflammaient les tavernes et provoquaient parfois des émeutes, sont tombés dans l’oubli.

    J’étais près de conclure mon article en me disant que j’avais probablement affaire avec l’un de ces olibrius picaresques. Je pensais même citer la phrase de Victor Hugo sur les scribouilleurs : « Il faut bien que le scribouillage ait le présent puisqu'il n'a pas l'avenir » (Hugo, Correspondance, 23 décembre 1866). Mais le manque de talent est-il vraiment la seule raison pour laquelle Rutledge serait tombé dans l’oubli ? Les critères pour passer à postérité sont parfois bien mystérieux...


Raisonner et déraisonner sur le blé.

    Au XVIIIe siècle, beaucoup de gens se prenaient pour des économistes et proposaient des plans pour redresser les finances. Souvenons-nous du plan de Chantoiseau, évoqué dans mon article du 18 novembre 1789 ! Beaucoup également dissertaient sur le problème des blés (rappelons-nous que c’est ce qui a conduit Rutledge en prison). Par bien des côtés, le XVIIIe siècle est aussi le siècle du blé ! En 1770, Voltaire avait écrit dans l’article "Blé", de l’ouvrage "Questions sur l’Encyclopédie par des amateurs" (page 342) :

"Vers l’an 1750 la nation rassasiée de vers, de tragédies, de comédies, d’opéras, de romans, d’histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore, et de disputes théologiques sur la grâce et sur les convulsions, se mit enfin à raisonner sur les blés". 

Pages 342 et 343 de l'article
de Voltaire sur les blés.

    Ecrire sur le blé, source de subsistance comme de richesse, c’était s’attaquer aux choses sérieuses, dans ce siècle ou la famine sévissait régulièrement et où des fortunes se faisaient en spéculant sur le blé. C’était aussi poser des questions d’économie politique dont les réponses remettaient en cause la société. Pensons également aux physiocrates dont le système économique reposait sur une vision nouvelle de l’agriculture. Tous ceux qui faisaient profession de penser, se devaient donc d’écrire sur le blé et chacun le faisait avec plus ou moins de talents, de Necker à Marat, en passant par Rutledge.

    Mais Rutledge n’était-il vraiment qu’un scribouilleur ? Il me fallait vérifier cela !

    Je découvris d’abord que le bonhomme avait effectivement beaucoup écrit. La BNF recense pas moins de soixante-dix ouvrages de ce prolifique plumitif ! C’est beaucoup, mais c’est toujours moins que Marat dont la BNF recense 238 textes divers et variés.


    Si vous le souhaitez, vous pouvez même acheter certains des ouvrages de Rutledge en cliquant sur l'image ci-dessous.


    Pour ma part, j’ai acheté « Paris et Londres en miroir lettres de voyage extraites du "Babillard" », édité par Raymonde Monnier (je vous en reparlerai à la fin de cet article).

    De plus en plus intrigué, l’idée me vint de chercher sur des sites anglais. C’est en découvrant cette présentation de Rutledge sur une page anglaise de Wikipedia, que j’eu l’impression de tenir enfin quelque chose :

AD 1789. Jean Jacque Rutledge (1742-1794) fils de Walter, est devenu un éminent et prolifique journaliste, essayiste, romancier, dramaturge, traducteur et commentateur social pendant la Révolution française (1789-1799). En tant que républicain, il partageait les vues de gauche de ses confrères Cordeliers (Société des Amis des droits de l'homme et du citoyen) et défendait les droits des classes populaires. Il a été très influencé par les écrits du philosophe et théoricien politique anglais James Harrington (1611-1677). En 1789, Rutledge a été arrêté et brièvement emprisonné pour avoir prétendument  « correspondant avec des ennemis de l'État ».

Source : https://en.wikipedia.org/wiki/History_of_Routledge_surname_15th_to_18th_centuries#John_Rutledge_1739-1800

Un nota (le 141) renvoyait en bas de page à la source de ce commentaire, qui était :

“Hammersley, R (2005). French Revolutionaries and English Republicans: The Cordeliers Club, 1790-1794. Boydell Press. pp. 86–105. ISBN 9780861932733. »

    Je cliquai sur le lien du livre de Rachel Hammersley et c’est en commençant de le parcourir que je compris que je venais de « tomber sur du lourd ». Je venais de découvrir la connexion entre les républicains anglais et la Révolution française !


Le livre de l'historienne Rachel Hammersley.

(Je l'ai acheté sur Amazon car je ne l'ai pas trouvé ailleurs.)

Les révolutionnaires français et les républicains anglais.

Le club des Cordeliers, 1790-1794

Rachel Hammersley

Publié en 2004.

    La lecture de ce livre m'a fait découvrir une véritable mine d'informations et évidemment, je vous en conseille la lecture. Le problème, c’est qu’il est écrit en Anglais. Après avoir longtemps hésité, je me suis finalement décidé à en traduire des extraits. Je ne tire aucun profit de ce site, aussi je ne pense pas créer de tort à cette historienne en agissant ainsi. J’espère que mon modeste travail de traduction servira à la faire connaître et que cela vous donnera envie d’acheter son livre. L'idéal serait même qu'il soit traduit et publié en France.


    Comme il est d’usage sur ce site, je fais apparaître en italique bleu les passages traduits du livre et mes commentaires sont en noir. Le livre de Rachel Hammersley contient de très nombreuses notes, que je ne reproduis pas, bien évidemment, à vous de les découvrir en achetant son livre..

Voici le texte de présentation du livre, figurant en 4ème de couverture :

"Suite aux événements cataclysmiques de 1789, certains des acteurs de la Révolution ont commencé à prendre au sérieux la possibilité d'une république française. Diverses idées se sont développées sur la forme que cela devrait prendre et les modèles sur lesquels il pourrait être fondé. Certains ont fait appel aux modèles de la Grèce et de la Rome antiques, d'autres aux républiques modernes comme Genève ou les États-Unis d'Amérique. Cependant, un petit nombre de penseurs - centrés sur le club radical des Cordeliers basé à Paris - se sont tournés vers les écrits des républicains anglais des XVIIe et XVIIIe siècles pour obtenir des conseils sur la réalisation des anciens idéaux républicains dans le monde moderne. Cet ouvrage propose une histoire intellectuelle du Club des Cordeliers à travers une analyse approfondie des textes, et en cartographiant les relations entre leurs auteurs. Il retrace les origines du Club en 1789-90 et expose les objectifs et les idées qui le sous-tendent. L'accent est mis principalement sur les membres individuels du club et leurs traductions et emprunts des œuvres de Marchamont Nedham, James Harrington, Algernon Sidney et Thomas Cordon. Il montre comment les Cordeliers ont adapté et développé ces idées pour les mettre au service des circonstances et des préoccupations contemporaines. Les chapitres suivants démontrent que, même après l'établissement d'une république française en 1792, les membres du Club des Cordeliers ont continué à utiliser les idées républicaines anglaises pour répondre à des questions clés telles que la forme que la nouvelle constitution française devrait prendre et le gouvernement doit réagir à la situation de guerre au pays et à l'étranger. Ce livre soulève des questions importantes sur le républicanisme français et son lien avec la tradition républicaine plus large. À cet égard, il intéressera non seulement les historiens de la Révolution française, mais aussi les théoriciens politiques, les historiens intellectuels et les historiens de l'Angleterre du XVIIe siècle. RACHEL HAMMERSLEY est maître de conférences en histoire à l'Université de Newcastle."

    Avant d’en venir à l’affaire des boulangers qui fut cause de l’incarcération de Rutledge, je vais vous faire découvrir le début du chapitre 3, qui aide à mieux comprendre l'homme et le courant de pensée dans lequel il s'inscrit. J'ai complété ma traduction avec des commentaires et des liens.

    Le chapitre 3 commence par quatre citations de Théophile Mandar à propos de Rutledge. Tout le monde ne connaît pas Mandar, raison pour laquelle je vous le présente d’abord en quelques lignes.

Théophile Mandar
    Théophile Mandar avait 30 ans en 1789. Malgré sa très petite taille, il fut l’un des grands hommes de la Révolution ; grand par ses actions, ses idées et ses engagements, connu pour ses écrits, aussi bien du Tsar de Russie que de Napoléon 1er ; mais pas assez grand selon les historiens, pour que son nom puisse rester dans les mémoires. Il fut l’un des premiers à entrer dans la Bastille le 14 Juillet, même si la violence le répugnait. Il se déclara contre le serment des tyrannicides, prêté aux Cordeliers, suite à la fuite du roi en juin 1791 et il tentera même de faire interrompre les massacres de septembre 1792, en cherchant l’appui de Robespierre (qui m'a beaucoup déçu) et de Pétion, mais en vain. Peut-être comprendrez-vous mieux en lisant la suite, pourquoi les historiens l’ont laissé sur le bas-côté.

Mais revenons au chapitre trois du livre de Rachel Hammersley.

 

Chapitre 3

Le Creuset de Jean Jacques Rutledge: Un texte Harringtonien.

« Quel spectacle morale et politique la fin du dix-septième siècle offrait-elle en France (dit J. Rutledge, dans son éloge de Montesquieu) au petit nombre de mortels capables de ne pas être éblouis par le clinquant des fausses grandeurs, et par l'enflure de ces avantages d'ostentation, dont le propre est de déguiser aux nations, et surtout aux nations vaines, leur néant réel sous des apparences décevantes » : Théophile Mandar, « Des insurrections », 113.

« Rutledge, quoiqu'en disent tes ennemis, tu es un grand-homme ! » Théophile Mandar.

« Ces paroles furent couvertes de murmures et d'applaudissements, M. De Rutledge, dont l'éloquence peut être comparée au cours tranquille d'un fleuve profond, et qui imprime tous ses sentiments à ceux qui l'entendent, avait depuis longtemps la parole : il me précéda à la tribune. Mais si on l'écouta avec plaisir, on attendait mon discours dans la plus grande impatience »: ibid. 470-1n

Comme le démontrent ces citations de « Des insurrections », Théophile Mandar connaissait clairement Jean Jacques Rutledge et ses œuvres. Les deux hommes se sont probablement connus au Club des Cordeliers au début des années 1790. En plus d'être membres du club, Mandar et Rutledge partageaient également un intérêt pour les idées républicaines anglaises du XVIIe siècle. Tout comme Mandar avait traduit le texte républicain de Marchamont Nedham (un journaliste anglais républicain du 17ème siècle), Rutledge s'était inspiré des travaux et des idées de James Harrington.

 

    Après cette courte présentation de Rutledge (L'historienne y reviendra plus loin), Rachel Hammersley nous dresse le portrait de James Harrington, ce républicain anglais du 17ème siècle, plutôt mal connu en France.

 

James Harrington

    James Harrington est né en 1611, à Upton dans le Northamptonshire. Presque aucun papier ou manuscrit personnel n'a survécu et on en sait peu sur ses débuts. Il n'y a aucune preuve claire qu'il ait joué un rôle dans la première guerre civile (1642-6), (A) mais en 1647, il a été employé par le Parlement en tant que gentleman de la chambre à coucher de Charles 1er, qui était retenu captif par les forces parlementaires à Holdenby House. Harrington a déménagé avec le roi dans plusieurs autres endroits et n'a été séparé de lui que peu de temps avant le régicide.

Le principal ouvrage de Harrington, The Commonwealth (B) of Oceana (C), a été publié en 1656 (il a été enregistré dans le registre des libraires (D) le 19 septembre 1656 et a été imprimé au début de novembre).

Quelques explications...

(A) Guerres civiles

    Les Britanniques désignent sous l’expression « guerres civiles » ce que nous appelons leurs deux révolutions. A noter que les américains utilisent également cette expression pour désigner ce que nous appelons « Guerre de sécessions ». Des historiens contemporains, comme par exemple Annie Jourdan, soulignent le fait que la Révolution française constitua également une « guerre civile ». Pour changer un peu, je vous propose ce podcast de France Inter qui vous éclairera sur les deux révolutions anglaises (qui précédèrent la notre) :


(B) Commonwealth

    Avant d'entrer dans le marché commun européen puis de sortir de l'Europe Unie, le Royaume Uni avait déjà son Commonwealth. Il s'agit d'une association internationale composée du Royaume-Uni et des anciens États ayant constitué son Empire. 

Cliquez sur l'image

    Mais ce mot a une origine plus ancienne et quelque peu différente. Son sens premier est celui d'"intérêt général", ou de "bien commun". Il est également traduit en français par "l’Etat". Commonwealth désigne donc également un pays ou une communauté indépendante, en particulier une république démocratique. Dans sa traduction française, l’ouvrage de Harrington porte le titre de "République d’Oceana".

(C) Oceana :

Les trois volumes en français sont disponibles par les liens ci-dessous :

Volume 1 : https://books.google.fr/books?id=X-pCAAAAcAAJ&hl=fr&pg=PT8#v=onepage&q&f=false

Volume 2 : https://books.google.fr/books?id=OuoTAAAAQAAJ&hl=fr&pg=PT5#v=onepage&q&f=false

Volume 3 : https://books.google.fr/books?id=gNw5Q50Vi-gC&hl=fr&pg=PP7#v=onepage&q&f=false

Le texte en anglais, accompagné de nombreux autres de Harington : https://oll.libertyfund.org/title/toland-the-oceana-and-other-works

(D) Le registre des libraires

En anglais Stationers' Register, était à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le livre où devaient être enregistrés le nom et le descriptif des textes anglais destinés à l'impression ; il était tenu à jour par « l’honorable compagnie des Papetiers et Faiseurs de journaux » (Worshipful Company of Stationers and Newspaper Makers) de Londres.


Retour au livre.

Oliver Cromwell

  Le cadre historique dans lequel Oceana a été rédigé, correspondait au Protectorat de Cromwell. Bien qu'il ait été dédié à Oliver Cromwell, en tant que Lord Protector, il est clair que le but d'Harrington était de critiquer et d'offrir une meilleure alternative au Commonwealth (Instauré par Cromwell après l’exécution du roi Charles 1er en 1649) sous lequel il vivait. En effet, Blair Worden (Historien) est allé jusqu'à qualifier la dédicace d'anti-dédicace.

 

La dédicace

    L'œuvre est divisée en plusieurs parties.     Dans une brève introduction constituée de deux discours préliminaires, Harrington expose les bases théoriques de ses idées.    Dans le premier, il se concentre sur les principes de gouvernement selon les anciens ou «l'ancienne prudence (sagesse)». Dans le second, il traite des principes du gouvernement depuis la chute de l'empire romain, qu'il appelle «la sagesse moderne». Il explore ensuite l'application pratique de ces théories dans «Le conseil des législateurs» et «Le modèle du Commonwealth Oceana» (le corps principal de l'ouvrage) où il cherche à démontrer comment la sagesse antique pourrait être ressuscitée dans le monde moderne et comment une république classique pourrait être établie dans l'Angleterre du XVIIe siècle. L'ouvrage se termine par «Le corollaire» dans lequel Harrington expose les implications de la forme de gouvernement qu'il a proposée. Son application des idées républicaines classiques, à l'Angleterre du XVIIe siècle, reposait sur sa conviction que le pouvoir politique suivait l'équilibre de la propriété. Ainsi, il a souligné l'importance de la propriété foncière. Comme J. G. A. Pocock l’a expliqué dans son introduction aux travaux politiques de Harrington, «à l'hypothèse machiavélique que les armes constituent le fondement de la citoyenneté, Harrington ajoute l'hypothèse que la terre est le fondement des armes».

    Oceana a suscité beaucoup de critiques et la plupart des travaux ultérieurs de Harrington ont consisté à étayer et reformuler les idées exposées dans ce texte. Celles-ci comprenaient des réponses directes à des critiques particulières, comme le « Pian piano, ou, Relations entre H. Ferne, Dr en divinité et, J. Harrington esq. à l'occasion de la censure par les Docteur du Commonwealth d'Oceana, et du « Politicaster ou d'un discours comique en réponse au livre de M. Wren intitulé la monarchie revendiquée contre l'OCEANA de M. Harington », et des ouvrages tels que Aphorismes politiques et Un système de politique dans lesquels les idées exprimées dans Oceana étaient reformulées sous forme aphoristique. Harrington travaillait probablement sur un système de politique au moment de la restauration de la monarchie, en 1660; le manuscrit de cet ouvrage aurait été saisi lorsque Harrington fut arrêté par les autorités le 28 décembre 1661. Pendant son séjour en prison, Harrington souffrit d'une sorte de dépression physique et mentale. Il fut libéré en 1662 et il vécu à Westminster jusqu'à sa mort quinze ans plus tard.

John Toland
   Oceana a été rééditée, avec beaucoup d'autres œuvres de Harrington, par John Toland en 1700, sous le titre « The Oceana de James Harington et ses autres œuvres, avec un rendu détaillé de sa biographie par John Toland ». Une édition ultérieure, qui comprenait des œuvres laissées en dehors du volume de Toland, parut en 1737. C'est par ces deux éditions que Harrington et ses œuvres devinrent largement connus dans les mondes anglophone et francophone.

    La connaissance des œuvres de Harrington en France est due en grande partie aux articles publiés de 1700 et 1737, dans la presse francophone huguenote (Protestante). Un article sur Harrington, sous le titre «Rutland» (le comté dans lequel il avait résidé), écrit par le chevalier de Jaucourt (qui lui-même avait une origine huguenote) a été publié dans l'Encyclopédie. Les traductions françaises complètes des œuvres de Harrington ne parurent qu'en 1795. Néanmoins, à partir du milieu des années 1780, Rutledge chercha à la fois, à présenter Harrington et ses idées à un public français, et à inciter les Français à lire les œuvres de Harrington par eux-mêmes.

 

Rachel Hammersley revient alors sur notre ami Jean-Jacques Rutledge.

 

Jean Jacques Rutledge

    Jean Jacques (James) Rutledge est né à Dunkerque le 5 août 1742. Sa mère était française et originaire de Dunkerque mais ses parents paternels étaient irlandais. Par conséquent, Jean Jacques avait reçu une éducation bilingue et il possédait une connaissance approfondie et un respect pour les littératures, cultures et politiques française et anglaise. Son père, Walter Rutledge, travaillait comme armateur à Dunkerque.

Preuve du titre (Cliquez sur image)

    C'est en raison de son implication dans la cause jacobite que Jean Jacques avait obtenu le titre de baronnet et pendant un certain temps, avant la Révolution, il s'est fait appeler «le chevalier Rutledge».

Nota : Ce point mériterait quelques éclaircissements, puisqu'il semble que Jean-Jacques ait hérité ce titre de son père Walter Rutledge, comme nous l'avons vu plus haut. 

    Suivant la tradition familiale, Jean Jacques lui-même rejoignit un régiment de cavalerie franco-irlandais en 1760 et combattit dans ses rangs pendant la guerre de Sept Ans. Lorsque la guerre se termina et que le régiment fut dissous, Rutledge se rendit en Italie où il fut impressionné par le système vénitien de gouvernement. Il revint à Lille où il épousa la fille d'un armateur. La famille de Rutledge et celle de sa femme souffraient de problèmes financiers chroniques. C'est pour cette raison que Rutledge alla s'installer à Paris en 1775 et tenta de faire carrière en tant que journaliste, romancier et dramaturge.

 

    
Thamar se trouve p.106
   Une première grande œuvre de Rutledge « Thamar », une tragédie, était déjà parue en 1769. Elle fut suivi de plusieurs traductions d'œuvres anglaises dont « Le Retour du philosophe », une traduction du village abandonné d'Oliver Goldsmith, puis en 1776, d’une version française d'une œuvre attribuée à John Andrews (1736-1809) « Un compte rendu du caractère et des manières des français ; avec des observations occasionnelles sur les Anglais (1770) ». À bien des égards, cet ouvrage a donné le ton à ses écrits ultérieurs, avec sa comparaison entre les Anglais et les Français. Rutledge pensait que les deux nations pouvaient apprendre beaucoup de la littérature et de la politique de chacune, et tout au long de sa vie, il a cherché à provoquer un rapprochement anglo-français.

 

L'intérêt prérévolutionnaire de Rutledge pour Harrington

    Rutledge avait déjà appris à connaître et à s'intéresser aux œuvres de Harrington avant le déclenchement de la Révolution, et il écrivit à son sujet dans « Calypso ». Ce périodique prétendait être écrit par «une société de gens du monde et de gens de lettres» et avoir eu sept collaborateurs. En réalité, Rutledge y travaillait probablement seul. Le contenu du périodique reflétait très bien les propres intérêts de Rutledge, qui allaient du théâtre à la politique; et, une fois de plus, les relations anglo-françaises étaient centrales. De plus, des extraits du « Babillard » et des « Essais politiques » y furent intégrés.

    En avril 1785, Rutledge consacra deux numéros entiers à Harrington, sa vie et ses œuvres. Rutledge y fit part dès le premier article, de son intention de se consacrer à Harrington. Il expliqua qu'un correspondant avait écrit à l'un des associés de Calypso pour demander une copie du travail de Harrington, après qu'il ait été cité dans un numéro précédent. Dans ce numéro, au milieu d'un article à propos des Observations de Mably sur le gouvernement et les lois des Etats-Unis d'Amérique, Rutledge avait affirmé que Mably et Montesquieu avaient lu et avaient été fortement influencés par les œuvres de Harrington, et il avait exhorté ses lecteurs à lire Harrington (dans l'original) pour eux-mêmes (pour se faire leur opinion). La valeur des travaux de ce théoricien politique peu connu résidait, selon Rutledge, dans ses conseils sur la manière d'établir un gouvernement démocratique stable et réussi : "M. Mably est bien placé pour sentir fermement et pour reconnaître que la pensée de l’infortuné Harrington a été construite « d’une main ferme », et offre la base sur laquelle tous les législateurs philosophes, quel que soit le gouvernement, peuvent solidement poser et élever l'édifice de la constitution démocratique la plus égale et la plus durable."

    En réponse (à son prétendu interlocuteur), Rutledge reconnu que les œuvres de Harrington étaient rares - en particulier à Paris - et il proposa donc à la place, de dire à ses lecteurs tout ce qu'il savait sur l'Anglais. Dans le premier numéro, l'accent fut mis sur la personnalité et sur la vie de Harrington. Rutledge fit explicitement référence aux récits de la vie de Harrington par John Toland et Anthony Wood, et sa version s'inspire fortement de la leur. Rutledge était particulièrement désireux de décrire et de souligner l'importance des voyages de Harrington en Europe ; projetant peut-être ainsi l'influence de ses propres voyages. A ce propos, il affirma qu'Harrington avait décidé de visiter l'Europe afin d’observer «les hommes et leurs coutumes». Pour Rutledge, la tournée européenne de Harrington avait profondément influencé sa pensée et laissé sa marque sur ses futurs écrits. Rutledge n'avait aucun doute qu'en Hollande, première étape de son voyage, Harrington aurait été étonné de la rapidité avec laquelle le pouvoir et la prospérité avaient émergé une fois que cette nation avait acquis sa liberté. De plus, Rutledge suggérait que c'était probablement cette expérience qui avait conduit Harrington à méditer sur des sujets tels que l'art des législateurs et les principes fondamentaux et les effets nécessaires de diverses constitutions. Rutledge mentionna également le séjour de Harrington en France, et suggéra que, en plus d'apprendre la langue française Harrington avait passé son temps à rassembler des notes sur les mœurs et la politique françaises. En Italie, nota Rutledge, c'était Venise qui avait impressionné Harrington, tout comme elle avait impressionné le jeune Rutledge lors de sa visite. Rutledge prétendit que Harrington préférait Venise à tous les endroits qu'il avait visités, dans la mesure où il ne cessa pas par la suite de donner la préférence à la constitution originale et purement démocratique de cette république sur toutes celles de l'univers, et il exhorta tous ceux qui le pouvaient, à lire les idées de Harrington sur Venise pour leur profit. C'était aussi en Italie, selon Rutledge, que Harrington s'était familiarisé avec les œuvres de Donato Giannotti et de Machiavel, «les maîtres de tous ceux qui souhaitent étudier le grand art de gouverner les peuples». Après avoir décrit en détail la tournée européenne de Harrington, Rutledge évoqua ensuite brièvement la vie de celui-ci, depuis son retour en Angleterre jusqu'à la publication d'Oceana en 1656.

    Dans le deuxième numéro de Calypso consacré à Harrington, Rutledge tourna son attention vers Oceana elle-même. Il commença par décrire la structure de l'œuvre. Il évoqua les deux discours préliminaires, la section intitulée «Le conseil des législateurs», «Le modèle du Commonwealth d'Oceana» et «Le corollaire». Bien qu'il ait reconnu qu'il s'agissait du corps principal de l'œuvre, Rutledge ne semblait pas intéressé par «Le modèle du Commonwealth d'Oceana». Ce fut probablement en partie, parce que, comme Rutledge lui-même l'a noté, il ne s’agissait pas simplement d’une république imaginaire et qu’elle était fermement calquée sur l'Angleterre. L'intérêt de Rutledge résidait plutôt dans les préliminaires de l'ouvrage et, en particulier, dans le récit de Harrington relatif aux causes de la guerre civile anglaise et à l'établissement de la république anglaise. Harrington avait montré, affirma Rutledge, que la guerre civile avait éclaté en Angleterre non pas à cause des actions ou des fautes des personnes impliquées, mais plutôt en raison de changements à long terme. En particulier, il souligna le rôle joué par le glissement depuis le règne d'Henri VII, de l'équilibre de la propriété (propriété foncière) en Angleterre vers les communs. Rutledge fit l'éloge de l'hypothèse selon laquelle l'empire résulte de l'équilibre de la propriété et il  insista sur le fait que la découverte pouvait à juste titre être attribuée à Harrington. Rutledge détailla ensuite quelques-unes des caractéristiques clés des deux discours préliminaires de Harrington. Dans le premier, qui portait sur la sagesse ancienne, Rutledge souligna, entre autres, la distinction entre empire (domaine) direct et étranger, la loi agraire, l'égalité, les élections et la rotation des fonctions. Il salua Harrington comme le premier écrivain à avoir examiné ces questions importantes en détail. En ce qui concerne le second discours, dont l'accent était mis sur la sagesse moderne, Rutledge se référa de nouveau au récit de Harrington concernant les causes de la guerre civile anglaise et les origines de la république anglaise : « ou plutôt de l’anarchie à laquelle ce nom fut prostitué sous Cromwell ». Enfin, il décrivit le chapitre du livre de Harrington intitulé «Le conseil des législateurs». Il semblait impressionné par l'idée de Harington, de revenir sur la théorie et la pratique des législateurs anciens et modernes et d'examiner les gouvernements populaires dans l'histoire, afin de constituer une base sur laquelle développer un modèle idéal de gouvernement. Après avoir décrit Oceana elle-même, Rutledge examina également les tentatives faites pour mettre en pratique les idées de Harrington. Il évoqua le Rota Club et l'ami de Harrington et compatriote républicain Henry Neville, qui avait cherché à introduire une forme de gouvernement "harringtonienne" dans l'Angleterre du XVIIe siècle. La discussion en deux parties de Rutledge sur Harrington se termina par un compte rendu détaillé de la vie de Harrington après la restauration de la monarchie en 1660, qui comprenait une traduction de l'interrogatoire de Harrington par Lord Lauderdale, le chevalier Carteret et Edward Walker tel qu'il figurait dans l'édition de Toland des œuvres de Harrington.


    Un an plus tard, en 1786, Rutledge publia un autre ouvrage, intitulé Éloge de Montesquieu, dans lequel il renvoya aux numéros d'avril de Calypso et où il souligna à nouveau l'importance des idées de Harrington. Cet Eloge était une réponse un peu tardive à un concours de rédaction parrainé par l'Académie de Bordeaux. Alors que de nombreuses élégies à Montesquieu avaient été produites, à la fois en réponse à ce concours et autrement, la version de Rutledge était certainement unique. Son originalité résidait dans le parallèle que Rutledge établissait entre Montesquieu et Harrington.

Montesquieu

    Rutledge décrivait Montesquieu comme un homme de génie, au motif qu'il avait traité «la politique de nouveau» à une époque où la politique des philosophes s'était évanouie et avait été remplacée par les atrocités systématiques de la tyrannie. Il suggéra qu'en rejetant les préjugés en faveur de la raison, Montesquieu avait été influencé par la Hollande et l'Angleterre, qui étaient les nations les plus avancées et civilisées de son temps. Rutledge se tourna alors explicitement vers Harrington, notant que celui-ci, tout comme Montesquieu, avait cherché à écraser le despotisme et avait ramené la politique dans une nation qui n'avait auparavant connu que la poésie et la littérature. Non seulement Rutledge faisait ressortir des similitudes entre les idées de ces deux écrivains politiques, mais il allait jusqu'à suggérer, malgré le traitement bref et plutôt cinglant de Montesquieu de Harrington dans L'esprit des lois, que Montesquieu admirait beaucoup Harrington et que les œuvres du Français représentait le développement parfait des idées de son prédécesseur anglais. De plus, Rutledge induisait que les deux écrivains étaient républicains dans l'âme, considérant, en particulier dans le cas de Montesquieu, qu’ils étaient limités et contraints par le contexte dans lequel ils écrivaient. Rutledge reconnaissait cependant une différence importante entre leurs idées. Montesquieu avait expliqué qu’il existait trois formes simples de gouvernement (républiques, monarchies et despotismes), sur lesquelles reposaient tous les systèmes mixtes. En revanche, Harrington n'avait identifié que deux formes distinctes : celle dans laquelle la nation est dirigée par un maître et celle dans laquelle la nation se gouverne elle-même. Cependant, Rutledge insistait sur le fait que cette différence était davantage due à des circonstances qu'à des idées. Harrington avait démontré ce gouvernement monarchique, tel qu'il était généralement défini :

"Ce n'est qu'une question de raison, une chimère imposante, qui cherche à abuser du peuple et dont les cœurs et les esprits des bons princes se persuadent, pour ainsi dire, par habitude et sans se rendre compte de la réalité, tandis que leurs agents perfides font chaque jour manifester l'imposture."

    Alors que Rutledge reconnaissait que Montesquieu n'avait jamais tenu ce langage, il insistait sur le fait qu'il avait soutenu les mêmes idées.


     Il est donc évident que, dès le milieu des années 1780, Rutledge connaissait Harrington et ses œuvres et les croyait dignes de considération par les Français. Après le déclenchement de la Révolution, les travaux de Rutledge sur Harrington ont été lus et présentés comme ayant une pertinence contemporaine. En 1789, l'abbé François Jean Philibert Aubert de Vitry publie un ouvrage intitulé "Jean Jacques Rousseau à l'Assemblée nationale" dans lequel il fait référence à Rutledge et, en particulier, à ses travaux sur Harrington. Aubert de Vitry a affirmé que Rutledge avait travaillé, pendant plus de vingt ans, sur un livre qui devait être basé sur les idées de Harrington, et il a insisté :

"Il ne tardera sûrement pas à paraître, puisque nous sommes enfin assez mûrs pour le lire, puisque nous sommes volontiers disposés à profiter des idées [et] du plan sublime de l'ami du malheureux Charles 1er, qui sera toujours considéré, par ceux qui le connaissent, comme l'un des écrivains politiques les plus vertueux parce qu'il a toujours vécu sa vie selon ses principes."

    Aubert de Vitry a ensuite conseillé à ses lecteurs de lire plusieurs des ouvrages existants de Rutledge, dont Calypso et Éloge de Montesquieu.

 

L'affaire des Boulangers    (Nous y voila ! )

Alphonsine, ou les...

    Vers la fin des années 1780, Rutledge commença à tourner son attention de la littérature vers la politique et de l'écriture vers l'action. Son dernier roman « Alphonsine ou les dangers du grand monde » paraît en 1789. La même année, il est entraîné dans «l'affaire des boulangers», qui l'entraîne dans une âpre dispute avec Jacques Necker, aboutit à son emprisonnement et le conduit finalement à s'associer avec les Cordeliers.


 

    En février 1789, dans le contexte d'une crise d'approvisionnement à Paris, Rutledge avait rédigé un Mémoire au nom des boulangers de la ville. Les boulangers parisiens étaient sommés de payer une amende parce qu'ils auraient tenté d'augmenter le prix du pain qu'ils produisaient. Leur situation avait été portée à l'attention de Rutledge par l'un des leurs, Sulpice Garin. Il rencontra Rutledge au début de 1789 et exprima sa propre colère et celle de ses collègues contre «quelques individus» qui monopolisaient le grain fabriqué dans la ville depuis un certain temps. Il se plaignait notamment de deux frères, Eloi-Louis et Dominique-César Leleu, qui dirigeaient les moulins de Corbeil près de Paris.

Corbeil au XVIIe siècle


    Sachant que Rutledge lui-même avait un intérêt dans la question de l'approvisionnement et qu'il était expérimenté dans l'écriture pour le public, Garin soumit une proposition à Rutledge: qu'il prenne la défense de la communauté des maîtres boulangers contre les monopoles. Rutledge accepta. Dans son Mémoire, Rutledge expliqua que les boulangers avaient été contraints à leurs pratiques actuelles pour éviter la ruine personnelle. Le vrai blâme, soutenait-il, incombait à la société Leleu, qui avait fixé un prix élevé aux denrées alimentaires de base et avait également cherché à limiter les ventes et les livraisons pour servir ses propres intérêts. En conclusion, Rutledge insistait sur le fait que «cette entreprise était à elle seule, la véritable et unique détentrice d’un monopole qu’elle exerçait de fait.». Rutledge exhortait les boulangers à signer une pétition demandant l'aide du gouvernement.

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    Rutledge enchaîna ce Mémoire avec un second, qui parut l'été suivant et fut lu au bureau des subsistances de l'Assemblée nationale. Il eut un impact plus important que le premier Mémoire et Rutledge obtint le soutien du bureau. Il reçut également une lettre de Necker accueillant favorablement ses demandes au nom des boulangers et lui demandant son assistance pour l'élaboration d'une législation en matière d'approvisionnement de la capitale qui pourrait être proposée à l'Assemblée nationale.

    En réponse aux accusations de Rutledge, les frères Leleu produisirent deux brochures : Un « Compte rendu au public par les sieurs Eloi-Louis & Dominique-césar Leleu », et des « Observations des sieurs Eloi-Louis et Dominique-césar Leleu ». Dans le premier, ils exposèrent les objectifs des moulins et magasins de Corbeil. Ceux-ci comprenaient le maintien de l'abondance sur les marchés de Paris, le maintien du prix du blé à un bon rythme et la rupture du pouvoir des monopoleurs et des spéculateurs. Ils fournirent également fourni détails sur l'administration de l'établissement au cours des quatorze dernières années. En particulier, ils cherchèrent à démontrer, contrant ainsi les accusations de Rutledge, qu'ils avaient non seulement rempli les tâches qui leur avait été demandées, telles que stipulées dans leur contrat avec le roi de 1774, mais qu'ils l'avaient fait dans un esprit de patriotisme et dans l’intérêt du public plutôt que pour leur propre profit privé. Dans "Observations", ils répondirent directement au Second Mémoire de Rutledge, réfutant systématiquement les diverses « erreurs » de ce texte, y compris l'existence alléguée d'une « compagnie de Corbeil » et l’insinuation qu'ils avaient exporté des céréales pour faire du profit alors que Paris faisait face à une pénurie.

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    Les frères Leleu avaient des amis haut placés. Dans un extrait des registres du conseil d'État du roi, que les frères Leleu avaient joints à leur Compte rendu, le roi aurait pris le parti des frères contre Rutledge, dont il aurait condamné le premier Mémoire comme étant injurieux, calomniateur et diffamatoire. Aux « Observations » était jointe une lettre de Necker aux frères Leleu, datée du 26 septembre 1789 (précisément à l'époque où Necker demandait son aide à Rutledge), dans laquelle il exprimait sa conscience qu'ils avaient fait l'objet d'attaques et promettait que justice serait faite.

Camille Desmoulins

    Probablement averti de la trahison de Necker, Rutledge compris qu'il était en danger. Il n'écrivit rien de plus sur la question, mais la cause ne faut pas abandonnée pour autant. Le rôle de Rutledge dans l'attaque contre les frères Leleu fut reprise par un autre futur membre du Club des Cordeliers, Camille Desmoulins. Dans sa « Réplique aux deux mémoires des sieurs Leleu », Desmoulins fit explicitement référence à Rutledge et se présenta comme le successeur de Rutledge :

« C'est le chevalier de Rutlidge qui a rédigé le pamphlet accusant les frères Leleu pour la communauté des boulangers. . . Il nous permet de prendre soin de sa réputation ; et sans en dire plus sur le motif de son silence très respectueux, nous continuerons à prouver qu'il n'est pas un calomniateur ».

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    Poursuivant la cause de Rutledge en répondant à l'Observation des frères Leleu, Desmoulins exposa les «mensonges» qu'elle contenait. En particulier, il insista sur le fait que, contrairement à ce qu'ils prétendaient, ils avaient exporté du grain de Corbeil et que, dans cette action et dans d'autres, ils avaient agi uniquement dans leur propre intérêt. Malgré la tentative de Rutledge de prendre ses distances vis-à-vis de «l'affaire boulanger», il fut arrêté à l'automne 1789 sur ordre de Necker le 2 novembre (1). À sa sortie de prison en janvier 1790, il produisit toute une série d'écrits attaquant le directeur général des finances. En même temps, il se rapprocha du quartier des Cordeliers pour demander leur soutien et leur protection, s'associa à diverses personnalités du district et, lorsque le club fut créé plus tard cette année-là, il en devient un membre influent, bien que controversé. Il y exerça les fonctions de secrétaire de club pendant un certain temps et son journal « Le Creuset », paru en 1791, a été décrit comme l’organe (journal) des Cordeliers.

(1) Hasard ? Dans le supplément au Numéro 305 du Journal de Paris en date du dimanche 1er Novembre 1789, était publié le mémoire en défense des frères Leleu (page 1409 à 1414). Le lendemain, Rutledge était arrêté. Cliquez sur le l'image ci-dessous pour y accéder.


 

Le Creuset

    Le 3 janvier 1791, Rutledge commença à publier Le Creuset. Bien que tous les numéros du journal aient été publiés en 1791, ce ne fut pas la date imprimée sur la page de titre. Au lieu de cela, Rutledge adopta l'expression «l'an deuxième de la liberté». Cette forme de référence à 1789 fut finalement adoptée par l'Assemblée nationale, mais seulement en janvier 1792, un an après la parution du journal de Rutledge. Les Cordeliers parlaient déjà depuis quelque temps de 1789 comme de l'année de la liberté. Rutledge publia Le Creuset au sein de sa propre maison d'édition (l'imprimerie du Creuset) au n°219 de la rue Saint Martin. Il était disponible à partir de là et dans divers autres bureaux à travers la ville, y compris chez l'ami de Rutledge et collègue cordelier Jean Honoré Dunouy au Café de la Place-Royale, rue des Egouts. (Il s’agit de la rue de l’Égout Sainte Catherine, correspondant à l’actuelle rue de Turenne au niveau de la Place des Vosges).

    Le titre complet du journal était « Le Creuset: ouvrage politique et critique ». Le sens de «le creuset» est presque identique au mot anglais «creuset» (Bien sûr puisque c’est un mot d’origine française), un melting pot (littéralement « un pot à fondre »), et par extension un outil de test ou d’essai. Rutledge expliqua dans le premier numéro que son intention était de fournir une analyse impartiale et indépendante des événements, au jour le jour où ils se produisaient. Le journal devait à l'origine paraître deux fois par semaine (bien qu'au fur et à mesure que l'année avançait, son apparition devenait plutôt erratique). Il pouvait être acheté par mois, par trimestre ou par année (Rutledge n'avait évidemment pas prévu quand il s'était lancé dans le projet que le journal ne paraîtrait que six mois, le dernier numéro paraissant le 30 juin 1791), et Rutledge semble l’avoir considéré comme un organe national. Le prix était le même pour les clients de l'extérieur de Paris que pour ceux de la ville, et les frais de port étaient inclus. A plusieurs reprises, il s'adressa explicitement à ses lecteurs en province. En particulier, Rutledge semble avoir tenu à informer ces lecteurs provinciaux des événements de la capitale et des débats menés à l'Assemblée nationale et dans les clubs Jacobins et Cordeliers. La position polémique du Creuset était typique du Club des Cordeliers de l'époque. Les principales cibles de l'attaque de Rutledge étaient Bailly (le maire de Paris), le marquis de Lafayette (commandant de la garde nationale parisienne) et le comte de Mirabeau.

Bailly et Lafayette.
Les deux ne font qu'un.


    Alors que le but apparent du Creuset était de fournir une analyse des événements quotidiens pour tous les patriotes à travers le pays, son objectif sous-jacent était de plaider en faveur de l'établissement d'un gouvernement démocratique en France. Afin de justifier à la fois son cas et de montrer comment une démocratie pouvait être mise en pratique en France, Rutledge faisait appel aux idées de Harrington. Rutledge ne reconnut pas dans Le Creuset qu'il s'inspirait des œuvres de Harrington. Pourtant, il ne fait aucun doute, pour quiconque connaît les idées de Harrington, qu'elles furent la base principale sur laquelle reposait la plus grande partie de la théorie politique développée dans le Creuset. Dans le premier numéro, Rutledge adopta l'axiome de Harrington selon lequel le pouvoir politique repose sur l'équilibre de la propriété (foncière). Au début du deuxième numéro, Rutledge expliqua qu'il allait raconter une histoire issue du travail d'un «grand ami de la liberté et de la justice sociale, qui n'est plus connu». Il rapporta l'histoire décrite par Harrington dans Oceana, des deux filles partageant un gâteau : les filles se rendent compte que la seule façon pour elles de partager équitablement le gâteau qu'on leur a donné, est que l'une d'elles le coupe en deux et que l'autre choisisse quelle moitié elle veut. Harrington appliqua cette analogie à la politique, pour souligner l'importance de séparer la discussion sur la politique de la prise de décision, et Rutledge l'a repris dans le même but. Enfin, à partir du cinquième numéro du Creuset, sans reconnaître que les idées exposées n'étaient pas les siennes, Rutledge se lança dans une traduction des six premiers chapitres de
« A system of politique de Harrington ». En plus de s'inspirer des œuvres et des idées de Harrington lui-même, Rutledge manifesta également un vif intérêt pour les sources qui avaient été au cœur de la pensée de Harrington, en particulier les œuvres de Machiavel et le modèle de la république de Venise.

    Que Rutledge ait choisi de s'appuyer sur Harrington pour promouvoir la démocratie n'est pas entièrement surprenant. Alors que Harrington préférait un gouvernement mixte à un gouvernement purement démocratique, et qu'il acceptait l'idée aristocratique de la supériorité du mérite liée à la richesse et à la naissance, il y avait divers aspects de sa pensée qui étaient ouvertement démocratiques. Celles-ci comprenaient une répartition plus équitable des terres qui découlerait de l'imposition d'une loi agraire, de faibles qualifications de propriété pour la citoyenneté et une emphase sur la politique locale - tout cela donnerait l'occasion à une grande partie de la population de participer au gouvernement. . La préférence de Rutledge, du moins à ce stade, pour Un système de politique, par rapport à l'Oceana, mieux connue, était probablement due aux différences de structure entre les deux œuvres. Là où Oceana a été conçue comme un modèle constitutionnel pour l'Angleterre du milieu du XVIIe siècle, un système politique a été écrit sous la forme d'aphorismes politiques, ce qui a beaucoup facilité la reprise de points particuliers et leur application à d'autres circonstances.

La terre (Land)

    Dans le premier numéro du Creuset, Rutledge abordait la question des causes de la récente révolution en France : « Quelles ont été les causes radicales et permanentes, et quelles sont les causes accessoires et accidentelles, qui ont dû provoquer, et qui ont effectivement nécessité la révolution ? ». Plutôt que de se lancer simplement dans une réplique, il expliqua qu'il croyait nécessaire de revenir aux principes de base afin que son auditoire comprenne pleinement son argumentation. Il commença ainsi par expliquer que toutes les relations réciproques de commandement et d'obéissance partagent un même fondement. Ce fondement est la capacité à assurer la subsistance. Un individu n'obéira à un autre que par nécessité, et par conséquent un individu ne pourra commander avec succès aux autres que s'il possède les matériaux de leurs besoins naturels ou moraux, dont le contrôle dépend de la possession de la terre :

« Mais ce sont ceux du premier de ces deux ordres de besoins, qui forment le lien primitif qui détermine toute subordination politique : empire et sujétion procèdent donc de subsistance.

La terre qui produit la subsistance, est en même-temps la racine et la base de I'empire. La terre étant l'appui de la cause et de Ia force de tour empire : les modes du partage de Ia terre entre les parties constituantes de tout empire, deviennent, par une conséquence matérielle, les causes productrices de la répartition de la puissance entre les membres constituants, et dans l’ensemble de chaque empire ».

 Bien que Rutledge n'ait pas révélé les origines haringtoniennes de cette théorie dans Le Creuset, il l'avait fait dans sa précédente revue Calypso:

« Que l'Empire, ou puissance coactive, suive toujours le sort de la balance de la propriété Nationale, soit dans une seule, un petit nombre, ou une multitude de mains ; c'est une vérité fondamentale & sensible de la Politique, dont la découverte nous parait justement attribuée au célèbre Harrington » (Rutledge, Calypso, iii. 29.56)

 Sur la base de ce principe, Rutledge suggéra, toujours à la suite de Harrington, que l'établissement de différentes formes de gouvernement - monarchie, aristocratie et démocratie - dépendait de la propriété des moyens de subsistance au sein de l'État. Le fondement économique de la démocratie a été décrit par lui ainsi :

« Enfin, si aux deux hypothèses précédentes on substitue celle des habitants d'une région, au nombre de plusieurs millions, parmi lesquels tous, au du moins la plupart, soient chacun en possession de quelque portion de sa surface productive, surtout avec la condition qu'il ne puisse jamais y avoir entre leurs propriétés respectives, une inégalité prépondérante; par un effet non moins naturel de toutes les causes productrices du genre et des modifications du gouvernement civil parmi les hommes, les deux nécessités, matérielle et morale, établiront dans cette dernière région la démocratie »: (idem, Le Creuset, i. 13. 57)

     Après avoir établi ses principes Harringtonien, Rutledge continua à appliquer ces principes à l'histoire française, tout comme Harrington les avait appliqués à l'histoire de l'Angleterre.

     Dans Oceana, Harrington avait soutenu que le premier pas vers la guerre civile en Angleterre avait été les actions de Panurgus (Désignant Henry VII dans Oceana) qui, en cherchant à réduire le pouvoir de la noblesse et à renforcer celui de la monarchie, avait permis que la terre, et par conséquent le pouvoir, tombent entre les mains du peuple. Ce mouvement, combiné à celui accompli par le successeur de Panurgus, Coraunus (Henry VIII), qui avait d’une façon similaire transféré du pouvoir ecclésiastique entre les mains du peuple, avait fait en sorte qu'à la fin du XVIe siècle, l'équilibre du pouvoir en Angleterre avait changé. Le pouvoir foncier était désormais dominé non par la noblesse, comme cela était naturel dans une «monarchie tempérée», mais par le peuple. Ainsi, Harrington avait présenté la guerre civile anglaise du milieu du dix-septième siècle comme une tentative inévitable de mettre le pouvoir politique en conformité avec le nouvel équilibre de la propriété foncière. (Il s’est en effet passé la même chose au dix-huitième siècle en France avant la Révolution, quand la haute bourgeoisie du Tiers Etat a souhaité obtenir un pouvoir correspondant à sa richesse.)

     Dans le récit parallèle (quoique moins détaillé) de Rutledge sur l'histoire de France, c’était le cardinal Richelieu qui endossait le rôle du Panurgus de Harrington :

« Ecrasés depuis des siècles, par les Nobles, de la part de qui l'oppression était plus directe, et plus aperçue par conséquent, les peuples se figurèrent la justice aux côtés du Monarque. Les infortunés ! Ils prenaient comme tous les misérables, le fantôme à qui leur espoir donnait une consistance trompeuse, pour une consolante réalité ! L’agent despotique du suzerain [Richelieu] sut mettre à profit cette illusion, non pour ceux qui en étaient dupes, mais contre le petit nombre des grands vassaux, que les prédécesseurs du Prince lui avait laissé à détruire': ibid. i. 17 18. 58

     Sur cette base, Rutledge conclut que, depuis l'époque de Richelieu, les conditions économiques en France avaient été propices à un gouvernement démocratique. Son échec à être mis en œuvre, prétendit-il, était dû aux actions des ministres de Louis XV et de Louis XVI.

     S'appuyant sur le rapport qu'il avait établi entre la possession de la terre et l'exercice du pouvoir politique, Harrington s'était rendu compte qu'il ne suffisait pas simplement d'établir un gouvernement populaire sur l'équilibre approprié de la propriété. Pour maintenir la stabilité, il fallait également s'assurer que l'équilibre ne changerait pas par la suite, rendant alors le gouvernement de nouveau instable. La solution de Harrington au problème était d'adopter une loi agraire, conçue pour maintenir l'équilibre de la propriété approprié à la forme de gouvernement. Suite à sa discussion sur le lien entre l'équilibre de la propriété et la forme de gouvernement dans le premier numéro du Creuset, Rutledge a continuait donc à plaider pour les avantages d'une loi agraire.

     Alors qu'une forme de droit agraire avait été préconisée par certains autres écrivains à la fin du XVIIIe siècle en France, la définition et la description de Rutledge révélait l'influence des vues de Harrington sur ses idées. En effet, il fit une distinction claire entre cette proposition et d'autres propositions de même nature :

« Cet échantillon de doctrine blessera très vraisemblablement quelques lecteurs plus prompts à s'alarmer des mots, qu'attentifs à se pénétrer des choses : celui de loi agraire réveillera dans leur pensée, l’idée d'un partage exactement ou à peu près égal, entre tous les membres d'une société politique, de la surface productive ou des fortunes représentatives »: Rutledge, Le Creuset, i. 14.

    Compte tenu de cette attitude, Rutledge se vit contraint d'expliquer plus précisément sa propre compréhension d'une loi agraire :

« La seule loi agraire, qui soit praticable et qui puisse être envisagée comme efficacement sociale, ne sera jamais que celle qui se bornera à proscrire dans les propriétés, les inégalités assez grandes pour que le citoyen qui en serait investi, ou le petit nombre de ceux qui s'en seraient emparés, pussent faire la loi à tous les autres »: ibid' i. 14-1561

Nota : Cette idée est à comparer avec celle de Babeuf qui rêvait de réaliser un partage des terres strictement équitable entre tous les citoyens, qui serait revenu à créer « 6 millions de manoirs de 11 arpents » et qui aurait abouti à terme à une suppression de la propriété. Lire l'article du 30 septembre 1789.

Mise à jour au 15/03/2021 : 

    Dans l'introduction du livre que j'ai acheté "Paris et Londres en miroir, extraits du Babillard de Jean-Jacques Rutlidge.", rédigée par l'historienne Raymonde Monnier, mon intuition au sujet de Babeuf s'est trouvée confirmée. Celle-ci précise en effet que l'historien Victor Daline a relevé l'intérêt que Babeuf portait aux essais périodiques et aux théories sociales de Rutledge, à la fin de l'ancien régime.


    Rutledge liait l'idée d'une loi agraire à celle d'une constitution, et faisait reposer sur cette base sa tentative de persuader l'Assemblée nationale d'instituer une loi agraire. Il se réjouit de la redistribution des biens du Clergé, qui avait eu lieu en novembre 1789; et il justifia cette redistribution comme le fondement d'une nouvelle loi agraire :

« Nous avons établi comme principe ailleurs que l'absence de loi agraire conduit à l'absence et à la privation de toute constitution.

Les législateurs ont-ils jamais eu une si belle chance, de poser avec discernement et avec l'assurance d'une couronne de gloire immortelle, les bases d'une loi agraire vraiment rentable, sur les débris du féodalisme tyrannique [et] du cléricalisme ? » : ibid. i. 147.

    Pour Rutledge, la loi agraire offrait une alternative bienvenue aux propositions économiques d'autres révolutionnaires et, en particulier, au système d’assignats de Clavière. Ce projet, qui visait à résoudre la crise financière dans laquelle se trouvait la nation française, était né de la conviction de Clavière que le gouvernement républicain devait être rendu compatible avec la société commerciale. Le régime d'assignat de Clavière fut adopté par l'Assemblée nationale et les assignats furent reconnus comme monnaie à partir d'avril 1790.

    Rutledge s'opposa explicitement au système d'assignat de Clavière et il en critiqua divers aspects dans Le Creuset. En particulier, il se dit préoccupé par le fait que sous le système de Clavière, le trésor public restait toujours entre les mains de l'exécutif. (Souvenez-vous des deux jeunes filles devant partager équitablement un gâteau dans le Oceana de Harrington, l’une coupe les deux parts et l’autre choisit sa part.)

    Il s'inquiéta également des implications d'un système reposant sur du papier-monnaie, notamment parce que la valeur des assignats fluctuerait et risquerait d'être discréditée à mesure que le nombre en circulation se multiplierait. Pour cette raison, il présenta le système d'assignat comme un simple retour du genre de pratique, associé au nom de John Law, qui avait été discrédité plus tôt dans le siècle : « Accaparer l'argent, y substituer dans la circulation un papier qui se discrédite à mesure qu'il se multiplie, n'est rien d'autre que raviver les pratiques de Law. »

Dans une note N°67 (page 101), Rachel Hammersley précise :

« Plus tard dans Le Creuset (i. 402) Rutledge décrivit l'invention des assignats forcés comme une idée funeste empruntée à Necker et il fit de nouveau établi un parallèle avec John Law : « génie non moins mais incomparablement plus funeste que celui de l’Ecossais Law »

Rutledge était particulièrement préoccupé par la menace que le système d'assignat présentait pour une répartition équitable des terres. S'adressant à l'Assemblée nationale, Rutledge fit le reproche suivant :

« Vous avez eu l’inconséquence de faire des assignats forcés & sans ordre ! Vous avez omis d'établir les lois suivant lesquelles les citoyens pourraient posséder, & au-delà desquelles aucun d'entre eux ne pourrait envahir une portion, nécessaire ou nuisible à autrui, du domaine, agraire commun. » (Rutledge, Le Creuset, i. 490).

Selon Jean François de La Harpe, Rutledge fut ridiculisé au Club des Jacobins pour avoir parlé d'une loi agraire en leur sein. C'est probablement pour cette raison que Rutledge se tourna vers le système alternatif d'une banque foncière (reposant sur les terres).

Dans une note N°70 (page 101), Rachel Hammersley précise :
« Si Rutledge critiquait Law dans Le Creuset, Law lui-même avait défendu l'idée d'une banque foncière au début du XVIIIe siècle, avant son mandat de directeur général des finances françaises : «Essai sur une banque foncière» de John Law, éd. A. Murphy, Dublin 1994. Law lui-même n’avait d’ailleurs pas été le premier à préconiser une banque foncière. Des systèmes similaires avaient été proposés en Angleterre pendant les années 1690. (D. Rubini, «Politics and the battle for the banks, 1688-1697»). Il n'y a cependant aucune preuve que Rutledge ait eu connaissance des propositions antérieures de banque foncière. »

    Rutledge avait d'abord exploré l'idée d'une banque foncière dans ses Essais politiques de 1777. Dans ce travail, il préconisait une réforme à la fois économique et politique. La création d'une banque foncière devait s'accompagner d'une forme de gouvernement plus populaire, fondée sur le mérite plutôt que sur la propriété. Par ces moyens, affirmait-il, les inégalités pourraient être réduites et l'économie française mise au niveau de celle des Anglais :

« elle en causera Ia subdivision; elle multipliera & enrichira, avec plus de répartition, la classe agricole, & par contre-coup, celles qui lui sont accessoires, c'est-à-dire tout le corps politique dont elle est le soutien et la nourrice »: ibid. 125.

    Quand la Révolution française éclata, Rutledge vit là une opportunité pour la mise en œuvre de ses idées de réformes politiques et économiques. Sur le plan économique, il soutint la proposition de réserve foncière élaborée par Jacques Ferrières.

    Jacques Annibal Ferrières, l'auteur du Plan d'un nouveau genre de banque nationale et territoriale, était un négociant qui avait déménagé de Lyon à Paris au début de la Révolution. Dès son arrivée dans la capitale, il avait présenté pour examen son projet de banque territoriale à l'Assemblée nationale. Il se disait alors qu’il s’agissait-là du fruit de dix-huit années d'étude et de préparation. Le projet était explicitement conçu comme une solution aux problèmes financiers rencontrés par la France à l'époque. La proposition de Ferrières s’appuyait fermement sur le foncier (les terres). Il présentait ainsi une alternative aux propositions spéculatives et à la solution des assignats qui avait été adoptée par l'Assemblée nationale. Se fondant sur un système qui existait déjà à Lyon, Ferrières proposait la création d'une trésorerie (caisse) dans chaque département de la nation, avec une trésorerie générale à Paris. Tout propriétaire foncier (qu'il s'agisse d'une collectivité ou d'un particulier) pourrait hypothéquer sa propriété à l'un de ces trésors en échange d'un contrat écrit. Le contrat pourrait alors, soit être conservé par le propriétaire, pour remboursement à une date ultérieure, soit être échangé, circulant dans toute la France et même à l'étranger comme tout autre bien négociable. Un signe (lettre ou numéro) connu uniquement de l'emprunteur et des administrateurs garantirait la propriété. L'intérêt, fixé à 4 pour cent, serait réparti entre l'administration du système (1,5 pour cent) et le Trésor national (2,5 pour cent), ce dernier étant utilisé pour rembourser la dette nationale. En étant basé sur la terre plutôt que sur du papier ou du fictif, Ferrières affirmait que ce système garantirait la valeur des contrats et qu’ils ne seraient donc pas soumis aux fluctuations habituelles. Le 27 mars 1790, le plan fut présenté à l'Assemblée nationale par l'un de ses membres Jérôme Pétion. Une discussion animée s'ensuivit et il fut finalement décrété que les comités des finances et de l'agriculture et du commerce nommeraient chacun six membres pour examiner le plan ; que son auteur devrait se mettre à la disposition de ces commissaires pour répondre aux questions ; et que le plan devrait être publié et distribué.

Nota : Ce projet du lyonnais Jacque Annibal Ferrière est à rapprocher de celui de Mathurin Roze de Chantoiseau, vanté par Marat le 14 Novembre 1789. Voire mon article du 18 Novembre 1789.

    Dans « Rappel des assignats », Rutledge critiqua la plupart des membres de la commission et qualifia leur rapport d'« arbitraire et louche ». La même année, il publia un autre ouvrage, « Sommaire d'une discussion importante », dans lequel il s'adressa aux opposant qui s’étaient exprimés contre le plan de Ferrières et contre sa propre défense. Rutledge commença par critiquer Pétion pour ne pas avoir suffisamment essayé de faire accepter les propositions de Ferrières. En effet, Pétion, notait Rutledge, avait été converti au système d'assignats de Clavière. Rutledge critiqua ensuite explicitement les objections de trois opposants au système de Ferrières.

    Suite à ce rapport défavorable, on n'entendit plus guère parler du plan de Ferrières jusqu'à l'été 1791, lorsque Rutledge devint l'un des commissaires nommés par le Club des Cordeliers pour l'examiner. Lors de la réunion du 30 juin, les commissaires présentèrent leur rapport, dans lequel ils louèrent le plan en termes extravagants. Pour Rutledge au moins, la banque territoriale (foncière) de Ferrières offrait la solution idéale aux récents troubles financiers. Plus important encore, elle offrait une alternative à la mesure impopulaire d'une loi agraire qui, néanmoins, réduirait les inégalités de propriété foncière et garantirait l'équilibre de la propriété - permettant ainsi de faire jouer les idées Harringtoniennes dans la France du XVIIIe siècle.

La démocratie

    Si le système « loi agraire / banque foncière » a fourni la pierre angulaire des propositions économiques de Rutlidge, c'est le gouvernement démocratique qui était au cœur de son système politique. Au cœur de la conception de la démocratie de Rutlidge était sa croyance en l'égalité de tous les citoyens et leur droit de participer aux fonctions militaires et politiques de l'État. Pour ces raisons, il critiqua, comme ses confrères Cordeliers, l'adoption par l'Assemblée nationale de la distinction entre citoyens actifs et passifs.

 

    La suite sur le passionnant livre de Rachel Hammersley qu'il faut acheter et lire, voire traduire en français.



Le Babillard

    Un dernier mot sur l'ami Rutledge puisque, comme je vous l'ai dit plus haut, j'ai acheté un livre regroupant des extraits de son Babillard. Il s'intitule "Paris et Londres en miroir, extraits du Babillard de Jean-Jacques Rutlidge."

Cliquez sur l'image ci-dessous si vous souhaitez l'acheter .



Voici le texte de présentation figurant en 4ème de couverture :

Ces Lettres de voyage publiées par Rutlidge à la fin des années 1770 constituent un essai particulièrement réussi de son périodique Le Babillard. Elles éclairent l'itinéraire de cet écrivain original des secondes Lumières, qui a participé à quelques-uns des grands débats intellectuels de son époque avant de s'engager, en moraliste éclairé, dans le républicanisme libéral de la période révolutionnaire. Le tableau parallèle de Londres et de Paris que deux jeunes voyageurs envoient au Babillard plonge le lecteur au cœur de la société des villes, de ses intérêts et de ses chimères. En «spectateur moral et politique», l'auteur croise le regard et la parole de ses correspondants qui dialoguent avec les étrangers, discutent des opinions et des modes, notent les disparités et les ressemblances. Médiateur engagé des deux cultures, anglaise et française, ouvert aux idées et à l'esthétique modernes, Rutlidge garde ainsi une distance critique et observe avec ironie la société et les mœurs. Les essais sur la langue, la littérature et le théâtre vivant font écho aux controverses du temps. Des promenades publiques aux divers lieux de la sociabilité culturelle, le récit mêle critique littéraire et réflexion sociale sur les thèmes à l'ordre du jour : sur le peuple et l'espace urbain, sur le patriotisme et l'esprit public, sur les pratiques contrastées de l'éloquence en France et en Angleterre. L'échange épistolaire est comme une métaphore de la vertu du commerce culturel pour détruire les préjugés réciproques et apprendre aux peuples à se connaître. Publiées dans le contexte de la guerre d'Indépendance des colonies d'Amérique, ces Lettres invitent à la réflexion politique sur le rapport de la liberté et des mœurs. En contrepoint de la vanité des titres et des modes, elles suggèrent un modèle pour l'avenir, l'image d'un peuple libre promu à une dignité nouvelle.



    Vous trouverez également une bonne critique de ce livre sur une page des Annales historiques de la Révolution française, en cliquant sur l'image ci-dessous :




Conclusion

    C'est parce que je suis conscient de la modestie, pour ne pas dire l'insignifiance, de mon blog, que j'ai fini par conclure que je ne causerais aucun tort à Rachel Hammersley, en publiant d'aussi longs extraits de son ouvrage. Mais cela m'a tout de même posé un problème de conscience durant quelques mois. Je ne suis même pas encore sûr à ce jour de publier cet article.

    J'espère que vous avez aimé découvrir cet étonnant Rutledge (ou Rutlidge). De mon côté, j'ai été séduit par sa volonté de trouver ce que les peuples anglais et français avaient de commun, car je me suis toujours plus préoccupé dans ma vie de ce qui rapprochait les gens, que de ce qui les éloignait.

    Néanmoins, comme je l'ai déjà dit ailleurs sur ce site, chacun ne reconnait dans l'histoire que ce qui lui ressemble. Raison pour laquelle je vous propose de découvrir cette autre biographie de Rutledge, sur la page d'un pseudo-historien qui projette allègrement ses préjugés de classe sur certains acteurs de la Révolution. Cliquez sur l'image de ce triste sir pour y accéder. 😉